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À l’écoute de la Parole

Nous continuons notre parcours spirituel du Carême en méditant le récit de la Transfiguration de Jésus (Mt 17) : après avoir pris exemple sur lui dimanche dernier, dans notre lutte contre le mal, nous le contemplons à présent dans sa gloire. Pourquoi ce choix de la liturgie pour le Carême ?  Le chemin de renoncement est difficile, il est bon d’en désirer le terme : la vie bienheureuse avec le Christ. Ce but final motive nos efforts d’ascèse et nous soutient alors que nous voyons la Passion se profiler à l’horizon. Comme Jésus et en sa compagnie, nous allons à la lumière à travers la croix : Per Crucem ad Lucem.

Les premières lectures des dimanches de Carême forment un cycle particulier qui parcourt l’histoire d’Israël : les origines (la semaine dernière), la vocation d’Abraham (ce dimanche), puis Moïse, David et les prophètes dans les semaines à venir. C’est un parcours traditionnel, celui que le premier martyr, saint Étienne, adopte dans son discours devant le Sanhédrin (Ac 7), et que reproduit le Catéchisme en décrivant les débuts de l’Église dans l’Ancien Testament :

« La préparation lointaine du rassemblement du Peuple de Dieu commence avec la vocation d’Abraham, à qui Dieu promet qu’il deviendra le père d’un grand peuple (cf. Gn 12, 2 ; 15, 5-6). La préparation immédiate commence avec l’élection d’Israël comme Peuple de Dieu (cf. Ex 19, 5-6 ; Dt 7, 6). Par son élection, Israël doit être le signe du rassemblement futur de toutes les nations (cf. Is 2, 2-5 ; Mi 4, 1-4). Mais déjà les prophètes accusent Israël d’avoir rompu l’alliance et de s’être comporté comme une prostituée (cf. Os 1 ; Is 1, 2-4 ; Jr 2 ; etc.). Ils annoncent une alliance nouvelle et éternelle (cf. Jr 31, 31-34 ; Is 55, 3). « Cette Alliance Nouvelle, le Christ l’a instituée » (LG 9) ».[1]

L’adoption de ce cycle pour les premières lectures explique pourquoi, cette semaine, le lien n’est pas évident entre le récit de la Genèse et l’Évangile. Nous pouvons toutefois remarquer qu’Abraham reçoit l’appel de Dieu dans une profonde obscurité. Son père Térah vient de mourir comme son plus jeune frère et sa femme Saraï est stérile (Gn 11). Il s’appelle encore Abram, dont l’étymologie signifie « mon père (אב, av) est noble (רם, ram) », soit pour souligner son origine noble, soit pour souligner qu’il adore le Très-Haut (mon Père [Dieu] est l’Élevé). Il faudra attendre six chapitres et la conclusion de l’Alliance divine pour que le changement de nom reflète l’espoir revenu : « Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations. » (Gn 17, 5).

La promesse divine, en Gn 12, est la première Parole adressée à Abraham par Dieu, et elle contient déjà le changement de nom que nous avons évoqué (« Je rendrai grand ton nom »). Cette Parole resplendit comme une promesse extraordinaire : « En toi seront bénies toutes les familles de la terre » (v.3). Abraham se met donc en marche à la lumière de cette espérance, en silence, dans la foi. La Lettre aux Hébreux admirera sa foi : « Par la foi, Abraham obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. » (Heb 11, 8). Il ne quitte pas seulement son pays et sa parenté, mais commence d’être arraché à l’obscurité qui marquait son existence puisqu’un but lui est assigné. Lors de la Transfiguration, c’est la même dynamique entre ombres et lumière : Jésus annonce sa Passion sur le chemin des disciples, qui suivent eux aussi l’appel divin. Nous explorerons ce thème dans la méditation.

Le psaume 33 (32) insiste sur l’attitude du croyant face à la promesse de Dieu, en affirmant la fiabilité de celui qui promet : « Elle est droite, la Parole du Seigneur ; il est fidèle en tout ce qu’il fait » (v.3). Cette dernière expression est très significative en hébreu, littéralement : « toutes ses œuvres [sont accomplies] dans la fidélité [באמונה, be’emûnah] » : c’est la racine אמן, la fermeté sur laquelle on peut s’appuyer, d’où la fidélité, et de là vient notre expression liturgique « Amen », « certainement ! = sans aucun doute, parce que Dieu est solide, stable, fidèle… »

Le psaume invite donc le croyant à pratiquer les vertus qui répondent au Dieu de la promesse, surtout l’espérance (nous attendons notre vie du Seigneur) et l’honnêteté – droiture (Dieu aime le bon droit et la justice). De son côté, le Seigneur se montre fidèle à ses promesses, il prend soin du croyant au temps de nécessité et le conduit à la vie : comme la vigne sur le treillis, la vie humaine et la bonté divine s’entrelacent merveilleusement.

L’épisode de la Transfiguration (Mt 17) fut une expérience centrale dans la vie des trois disciples choisis par le Seigneur. Le mont Thabor, son cadre choisi par la tradition, se situe spirituellement entre le Jourdain et le Calvaire, début et fin de la vie publique de Jésus. Ce sont trois lieux où sa filiation divine est proclamée, lors du baptême d’abord, par le Père, sans autre témoin que le Fils (Mt 3, 17 : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur »), ensuite aux disciples dans le passage de ce jour (Mt 17, 5, où la voix ajoute simplement : « Écoutez-le »), enfin comme réponse humaine sur les lèvres du centurion lors de la Passion (Mt 27, 54 : « Celui-ci était fils de Dieu ! »).

La Transfiguration est donc une étape dans le cheminement spirituel des disciples. Ils ont suivi l’appel du Seigneur, comme Abraham ; bientôt ils vont être confrontés au scandale de la croix. Jésus le leur annonce, et les y prépare à travers une expérience mystique qui fait resplendir la lumière au-delà des ténèbres qui s’accumulent contre lui et vont sembler le vaincre. Aujourd’hui encore, sur notre chemin de Carême, nous avons besoin d’une telle lumière, comme nous le fait prier la liturgie :

« Tu nous as dit, Seigneur, d’écouter ton Fils bien-aimé ; fais-nous trouver dans ta parole les vivres dont notre foi a besoin : et nous aurons le regard assez pur pour discerner ta gloire. Par Jésus-Christ… »[2]

Comment vivre ce mystère dans l’histoire de l’Église ? Saint Paul nous montre la voie : nous lisons en deuxième lecture un message qu’il envoie à Timothée (2 Tim 1) : l’apôtre rejoint son disciple dans les souffrances et les difficultés de l’évangélisation, et lui rappelle que sa vie est inscrite dans le projet de Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ et a illuminé nos existences. Ces quelques versets sont comme un hymne à la grâce et à la providence divines, qui sont éternelles, mais nous rejoignent dans l’histoire à travers Jésus Christ.

Son vocabulaire, et donc son message théologique, sont très proches du mystère de la Transfiguration, surtout dans ce verset : « Cette grâce est maintenant devenue visible [φανερωθεῖσαν, phanerôtheisan], car notre Sauveur, le Christ Jésus, s’est manifesté [τῆς ἐπιφανείας, epiphaneias, sa manifestation] ; il a détruit la mort, et il a fait resplendir [φωτίσαντος, phôtisantos] la vie et l’immortalité par l’annonce de l’Évangile » (2Tim 1,10). Sur le Thabor, nous assistons précisément à la manifestation-épiphanie de l’être profond du Christ : son corps (visage, habit) est « métamorphosé » et rend « visible » sa divinité. Il fait resplendir par anticipation sa future vie glorieuse. Pour le dire plus simplement : le Christ est la Lumière qui éclaire notre chemin et nous ouvre à la vie divine. À la suite des trois disciples choisis pour assister à la Transfiguration, Paul fera, sur le chemin de Damas, cette même expérience qui changera sa vie. La préface de la messe nous replace aujourd’hui dans la même perspective :

« Après avoir prédit sa mort à ses disciples, il les mena sur la montagne sainte ; en présence de Moïse et du prophète Élie, il leur a manifesté sa splendeur : il nous révélait ainsi que sa Passion le conduirait à la gloire de la Résurrection ».[3] [4]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme de l’Église catholique, nº 762.

[2] Prière Collecte de la messe du 2e dimanche de Carême.

[3] Préface de la messe du 2º dimanche de Carême

 

 

Transfiguration

Transfiguration


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  • Parabole des deux fils