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À l’écoute de la Parole

Mystère de la sainte Trinité : Dieu en trois personnes consubstantielles. La grandeur de ce mystère peut nous dérouter, surtout si nous essayons de l’expliquer du point de vue « théorique », avec toutes nos hésitations sur le choix des termes et des analogies : les hérésies semblent tapies dans l’ombre et guetter nos faux pas pour nous happer dans l’erreur. Laissons aux théologiens les formulations et explications très précises, et revenons à l’essentiel : la Trinité est avant tout le mystère de Dieu, amour infini, qui nous invite à la communion avec lui. Le mystère de la Trinité est en quelque sorte la preuve que Dieu est amour. Si Dieu était une seule personne où serait l’amour ? Dieu n’est pas enfermé dans sa solitude, il est relation et communion d’amour. Cela explique aussi le désir que nous portons en nous de chercher une raison d’être au-delà de nous-même car nous sommes faits pour une communion d’amour comme les personnes de la Trinité entre elles.

Nous sommes ainsi invités à célébrer, en cette fête de la sainte Trinité, le mystère fondamental de toute notre foi chrétienne, que l’Église a choisi de placer au tout début de ce monument qu’est le Catéchisme :

« Dieu, infiniment Parfait et Bienheureux en lui-même, dans un dessein de pure bonté, a librement créé l’homme pour le faire participer à sa vie bienheureuse. C’est pourquoi, de tout temps et en tout lieu, Il se fait proche de l’homme. Il l’appelle, l’aide à le chercher, à le connaître et à l’aimer de toutes ses forces. Il convoque tous les hommes que le péché a dispersés dans l’unité de sa famille, l’Église. Pour ce faire, Il a envoyé son Fils comme Rédempteur et Sauveur lorsque les temps furent accomplis. En lui et par lui, il appelle les hommes à devenir, dans l’Esprit Saint, ses enfants d’adoption, et donc les héritiers de sa vie bienheureuse. »[1]

Toutes les lectures de ce dimanche sont à comprendre dans cette perspective simple mais grandiose : sur le mont Sinaï, Moïse, devant la révélation du « Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité », le supplie d’exercer sa miséricorde envers le peuple d’Israël (Ex 34). Saint Jean nous explique que « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique » (Jn 3), et nous invite à croire en lui. Saint Paul, enfin, désire que « le Dieu d’amour et de paix soit avec nous » (2 Co 13), pour que nous vivions en paix entre nous et avec lui. Entre le temps des préparatifs que fut l’Exode, le sommet de la Révélation accomplie en Jésus, et sa réception dans le cœur des croyants pendant le temps de l’Église, l’appel à la communion trinitaire retentit donc comme un grand cri d’amour qui remplit toute l’histoire humaine et la bouleverse de fond en comble.

La première lecture, du livre de l’Exode, nous présente les deux partenaires du mystère d’amour : Dieu et l’homme. Une distance infinie sépare le transcendant et l’homme pécheur : il faut qu’un médiateur soit appelé à la parcourir, et c’est Moïse sur le Sinaï. Dieu le convoque sur cette montagne, qui est constituée comme un lieu sacré totalement interdit : « Que personne ne monte avec toi ; que personne même ne paraisse sur toute la montagne. Que même le bétail, petit et gros, ne paisse pas devant cette montagne. » (Ex 34,3). La mise en scène est grandiose, entre tremblements de terre et éclairs, pour souligner la grandeur de l’événement et susciter notre respect devant le mystère.

Moïse porte avec lui deux nouvelles tables de pierre, pour remplacer les premières qu’il avait brisées de colère devant l’adoration du veau d’or (Ex 32) : elles montrent bien notre péché (c’est un peuple à la nuque raide, v.9), mais aussi notre nécessité de recevoir une Loi, un chemin concret pour vivre dans la vérité envers Dieu. C’est le but de cette scène : « Voici que je vais conclure une alliance avec vous… » (v.10), Israël est choisi, une fois de plus, comme peuple saint, dépositaire de la Loi qui le constitue comme « héritage » du Dieu trois fois saint.

Nous sommes à l’un des sommets de l’Ancien Testament, où Moïse est élevé devant Dieu comme aucun autre homme avant ou après lui ; et Dieu s’abaisse autant qu’Il le peut sans abandonner sa transcendance. Le texte hébreu, dans notre passage, joue sur ce double mouvement, à tel point que Moïse et Dieu semblent deux personnages « en miroir » :

Moïse monte sur le Sinaï (v.4), Dieu y descend (v.5), pour ce rendez-vous inouï ;

Dieu va écrire sur les tables que Moïse a taillées, comme s’ils travaillaient ensemble (v.1) ;

Il est commandé à Moïse de se « présenter devant Dieu » (v.2), mais lorsqu’il est sur le Sinaï c’est Dieu qui « se présente devant lui » (v.5) : le même verbe est utilisé en deux formes différentes ;

Moïse « proclame le nom du Seigneur » (v.5), et tout de suite après le Seigneur se proclame (même verbe) lui-même Dieu « plein de tendresse et de miséricorde » (v.6)

Moïse supplie le Seigneur de « venir au sein du peuple » (v.9), Dieu lui répond qu’il va conclure une alliance avec le « peuple au sein duquel tu te tiens » (v.10)

Mais la différence essentielle entre Dieu et Moïse est bien respectée, puisque celui-ci « s’inclina à terre et se prosterna » (v.8). Nous contemplons donc la plus grande élévation possible d’un homme dans l’Ancien Testament ; au moment de conclure tout le Pentateuque, c’est ce qui sera retenu de Moïse : « Il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse, lui que le Seigneur connaissait face à face » (Dt 34,10).

Moïse cependant invite Dieu à « marcher au milieu du peuple » : pour Moïse, cela signifie une présence religieuse, manifestée dans la nuée lumineuse de la tente, autour de laquelle s’organise le culte dans le désert. C’est aussi une présence militaire, qui assure le secours divin pour les guerres à venir (cf. v.11). Mais Dieu prend très au sérieux cette invitation et veut lui donner, au-delà de nos espérances humaines, un sens beaucoup plus profond. Quelques siècles plus tard, il inspirera au prophète Zacharie ce cri de jubilation : « Chante, réjouis-toi, fille de Sion, car voici que je viens pour demeurer au milieu de toi, oracle du Seigneur ! » (Zc 2,14). La longue préparation débouche alors sur l’événement unique qui dépasse tout : l’Incarnation du Christ. « Et le Verbe s’est fait chair, et Il a demeuré parmi nous » (Jn 1,14).

Dans son dialogue nocturne avec Nicodème, auquel est emprunté l’Évangile de ce jour, Jésus a souligné qu’il dépasse infiniment l’histoire de Moïse lui-même, et toute autre expérience religieuse : « Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme. » (Jn 3,13). Il vient donc dépasser l’Alliance du Sinaï, pour nous offrir la plénitude de la Révélation sur Dieu, et nous inviter à la communion avec le Père. Dans le court passage que nous proclamons ce dimanche, composé seulement de trois versets (16-18), se trouve condensée toute cette révélation. Y apparaît trois fois l’expression « Fils », rapportée à Dieu : « le Fils unique de Dieu » (v.18) nous indique que Dieu est Père de toute éternité, que le Christ est engendré éternellement en son sein : « né du Père avant tous les siècles… engendré non pas créé, consubstantiel au Père » (Credo).

C’est ce Fils qui, ayant pris chair de la Vierge Marie, est apparu dans le monde où il a été envoyé par son Père (v.17). Saint Jean, dans sa première lettre, rend témoignage de ce véritable contact humain et spirituel avec Dieu en Jésus : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons » (1 Jn 1).

Dans son Évangile il décrit l’Incarnation et nous en donne la raison profonde : « pour que, par lui, le monde soit sauvé ». Cela sous-entend que Dieu, lorsqu’il veut nous élever à la communion avec lui, trouve un obstacle majeur à ce dessein, qui est notre péché. D’où le lien avec l’expérience de l’Exode, où Dieu s’est révélé « tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité… » (Ex 34, 6).

Dans le passage de ce jour, la liturgie a omis le verset suivant : « … qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. » (v.7) Ce thème du péché qui doit, en quelque sorte, « retomber sur quelqu’un », traverse tout l’Ancien Testament et évolue petit à petit quant à la compréhension qu’en a le peuple élu : depuis la vengeance du meurtre dans les premières pages de la Genèse, sur les sept générations suivantes (cf. Caïn, Gn 4,15, puis Lamek), jusqu’à l’affirmation de la « rétribution individuelle » chez les Prophètes : « Celui qui a péché, c’est lui qui mourra » (Ez 18,4). Dans notre passage de l’Exode, nous sommes dans une étape intermédiaire : la bienveillance divine s’exerce sur « des milliers », et donc est infiniment supérieure à la justice qui ne poursuivra que « trois ou quatre générations » (v.7).

Mais avec le Christ, la nouveauté est totale : il attire sur lui notre péché et la malédiction qui en découle , et nous en libère gratuitement. En inversant l’affirmation d’Ezéchiel, nous pourrions dire : « Puisque nous avons péché, c’est lui qui est mort ». Grâce à lui, nous « échappons au Jugement » (Jn 3,18), c’est-à-dire à la mort spirituelle qui est la conséquence du péché. La seule condition pour recevoir cette grâce est de croire au Christ : « … afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (v.16). La foi nous établit dans la lumière de la vérité, rend possible la miséricorde et nous fait entrer dans la communion trinitaire ; si nous la refusons, nous demeurons aveugles et fils des ténèbres, comme les Pharisiens qui s’opposeront au Christ jusqu’à le mettre à mort. Aussi si nous poursuivons la lecture au-delà du passage de ce jour, nous trouvons la conclusion suivante :

« Tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. Quiconque, en effet, commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu. » (Jn 3,19-21)

Saint Paul se place dans la même perspective lorsqu’il écrit à la communauté de Corinthe (2 Co 13, deuxième lecture) : après avoir été assez âpre avec eux, en dénonçant leurs déviations et même en menaçant de sévérité (si je reviens, je serai sans ménagement… 13,2), il conclut sa lettre par une salutation trinitaire que nous reprenons à la messe. Nous y retrouvons toute la richesse du mystère décrit par saint Jean :

« l’amour de Dieu [le Père] » est l’origine de tout, à la fois de la génération éternelle du Fils, de son envoi dans le monde, et de notre adoption filiale ;

« la grâce du Seigneur Jésus-Christ » désigne cette admission à la vie divine que le Fils est venue nous offrir gratuitement, et c’est l’objet de tout l’Évangile ;

« la communion du Saint Esprit » manifeste l’union des croyants entre eux et avec le Fils : ils forment le Corps mystique du Christ et entrent donc dans la Trinité, où l’Esprit est l’amour même du Père et du Fils, communion de vie parfaite et éternelle.

Le nouveau peuple saint, que Jésus a constitué comme son propre Corps, ne connaît donc plus la crainte et les tremblements qui secouaient Israël au pied du Sinaï. Le ton de saint Paul s’est fait plus doux à la fin de sa lettre. Connaître la miséricorde dans le Christ, recevoir l’effusion de l’Esprit Saint, appeler Dieu notre Père : nous sommes ainsi introduits dans la vie trinitaire, qui produit en nous la paix et la joie par lesquelles saint Paul conclut sa missive : « soyez dans la joie… vivez en paix, et le Dieu d’amour et de paix sera avec vous. » (v.12).

Avec une confiance inébranlable, nous pouvons donc adresser cette prière liturgique à la sainte Trinité :

« Dieu notre Père, tu as envoyé dans le monde ta Parole de vérité et ton Esprit de sainteté pour révéler aux hommes ton admirable mystère ; donne-nous de professer la vraie foi en reconnaissant la gloire de l’éternelle Trinité, en adorant son Unité toute-puissante. Par Jésus-Christ ton Fils notre Seigneur… » [2]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme de l’Eglise catholique, nº1.

[2] Prière collecte de la messe du jour.


La sainte Trinité

La sainte Trinité


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)