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À l’écoute de la Parole

Le livre des Nombres (Nm 6) nous rapporte une très belle prière : Dieu lui-même enseigne à Moïse comment les prêtres doivent bénir le Peuple. À travers ces mains et ces voix sacerdotales, le Dieu de l’Alliance se penche, tel un père, sur ses enfants pour les bénir, leur donnant la paix et la grâce. On invoque son visage qui rayonne, sa face qui se découvre : une relation intime, comme entre deux amis, est ainsi établie. Dieu ne demeure pas inaccessible et lointain, il veut être un Père pour nous tous, et amorce lui-même ce grand mouvement de révélation et d’abaissement qui conduira à l’Incarnation de Jésus. Il est d’ailleurs frappant que ce passage soit le texte biblique le plus ancien à nous être parvenu : on le lit sur une amulette datée du VIIe siècle av. J.-C., c’est-à-dire avant l’Exil, il y a plus de 2 600 ans[1].  C’est encore aujourd’hui la bénédiction rabbinique prononcée sur le peuple lors de l’office d’entrée en Shabbat ! En l’écoutant, on imagine la voix d’un arrière-grand-père qui nous bénit affectueusement en caressant une barbe centenaire.

Le psaume 67 célèbre, avec les mêmes images, les bontés paternelles de Dieu sous la forme d’une supplication de l’assemblée, à laquelle répondra la bénédiction sacerdotale empruntée au passage de Nombres 6. Les fidèles rassemblés pour la prière au Temple savent qu’ils jouent un rôle particulier parmi les nations : ils connaissent celui qui est le juste Juge (« tu gouvernes le monde avec justice »), celui qui dirige comme un pasteur la marche de tous les peuples, ses troupeaux. Il bénit Israël, en rendant sa terre fertile (« la terre a donné son fruit… »), et ainsi tous les autres peuples voient l’action de sa main paternelle en faveur de leur petite nation. Cette fécondité ira au-delà des moissons annuelles : Marie sera la bonne terre d’Israël fécondée par l’Esprit.

Mais Dieu, père de son peuple, est d’abord éternellement Père du Verbe. Il n’a donc pas voulu que la naissance humaine de Jésus passe inaperçue à Bethléem (Lc 2). Dans l’Enfant-Jésus, c’est Dieu qui est présent, caché au milieu de nous ; les anges le révèlent aux bergers et nous les voyons, dans l’Évangile d’aujourd’hui, trouver un signe, somme toute bien modeste : « un nouveau-né couché dans une mangeoire » (vv.12.16). La dynamique du récit est très importante : une révélation est faite à des personnages (les bergers), qui sont loin de l’événement ; ils doivent venir et constater un signe ; ils révèlent alors ce qui leur a été annoncé. Luc souligne ainsi l’importance de la Parole (ῥῆμα, réma), lorsque les bergers se disent entre eux : « Allons jusqu’à Bethléem et voyons cette parole [ῥῆμα] qui est arrivée et que le Seigneur nous a fait connaître [ἐγνώρισεν] » (v.15) ; puis ils « firent connaître [ἐγνώρισαν] ce qui leur avait été dit » (v.17) ; et Marie « conservait toutes ces paroles [ῥήματα] dans son cœur » (v.19), comme en écho de sa propre réponse à l’ange, neuf mois auparavant : « qu’il me soit fait selon ta parole [ῥῆμα] » (1, 38). Presque tous les versets mentionnent la parole : pendant cette nuit de Noël, de multiples lèvres commentent une naissance qui change l’univers. Une personne toutefois ne parle pas mais médite les paroles entendues, c’est Marie. Voici ce que dit Benoît XVI, en lien avec la fête de ce jour et sa maternité divine :

« Le verbe grec employé « sumbállousa » [συμβάλλουσα] signifie littéralement « mettre ensemble » et fait penser à un grand mystère à découvrir peu à peu. L’Enfant qui pleure dans la mangeoire, bien que semblable en apparence à tous les enfants du monde, est dans le même temps très différent :  il est le Fils de Dieu, il est Dieu, et vrai homme. Ce mystère – l’Incarnation du Verbe et la maternité divine de Marie – est grand et assurément difficile à comprendre avec la seule intelligence humaine. »[2]

Nous pouvons selon saint Paul expérimenter en notre propre vie les effets de ce mystère : Jésus s’est fait notre frère pour que nous devenions fils de son Père, et l’Esprit crie en nos cœurs : « Abba ! » (Gal 4, 6). La modeste nuit de Bethléem est contemplée dans son rôle universel : « lorsqu’est venue la plénitude des temps… » (v.4) Pour bien comprendre cette expression, il faut cependant relire les versets qui précèdent : Paul rappelle le temps de l’Ancienne Alliance, où « nous étions asservis » (v.3) comme des petits enfants soumis à l’autorité ; mais la venue du Christ a instauré une nouvelle ère, celle de la maturité. C’est pourquoi il parle autant de la Loi de Moïse, à laquelle Jésus lui-même s’est soumis (v.4) pour nous rejoindre et nous conférer l’adoption filiale (v.5). Ainsi nous ne sommes plus esclaves, mais fils (v.7).

On comprend dès lors l’insistance de l’Évangile sur ce signe assez modeste du « nouveau-né » : la venue de ce petit enfant signale une nouvelle naissance dans notre relation avec Dieu. Cela vaut bien le déplacement des bergers, et le nôtre par la prière… Si nous sommes humbles, nous pouvons découvrir Jésus, notre frère, dans la mangeoire. Marie est par l’Esprit la première à nous introduire à l’amitié intime avec Dieu :

« Par Marie, l’Esprit Saint commence à mettre en communion avec le Christ les hommes ‘objets de l’amour bienveillant de Dieu’ (cf. Lc 2, 14), et les humbles sont toujours les premiers à le recevoir : les bergers, les mages, Siméon et Anne, les époux de Cana et les premiers disciples. »[3]

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Sainte Marie, Mère de Dieu


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount