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Méditation depuis le Cœur du Christ jusqu’aux confins de la terre, par l’Eucharistie

« Ma chair, donnée pour la vie du monde… » (Jn 6,51) : en cette expression saisissante de concision, nous voyons le Christ ouvrir son Cœur pour y plonger le monde entier, pour étendre à toutes les nations le Salut que le Père l’a chargé d’inaugurer. Comment ? Par l’Eucharistie, qui perpétue le don de sa chair, et qui s’étend et imprègne le monde entier. C’est ce mouvement de charité qui débute dans l’intimité du Sacré-Cœur, jaillit dans l’Eucharistie pour s’étendre jusqu’à la mission universelle, en passant par la transformation intérieure du chrétien, que nous allons parcourir.

1. Le Cœur brûlant d’amour « invente » l’Eucharistie

En relisant le chapitre 6 de saint Jean en entier, nous voyons se déployer le plan d’amour de Jésus pour nous : Il commence par nourrir la foule affamée par compassion ; puis Il invite son auditoire à découvrir une autre faim et une autre vie dans une démarche de foi : « Travaillez non pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, car c’est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau. » (v.27). Voyant leur désir grandissant, mais aussi leur perplexité, Il ouvre alors totalement son Cœur et anticipe le mystère pascal en promettant l’Eucharistie par laquelle l’homme reçoit la vie éternelle du Christ vivant : « qui mange ma chair… ».

Le peuple ressemble d’abord à un oiseau affamé qui a besoin de refaire ses forces humaines ; Jésus les lui procure, puis le prépare graduellement à voler de ses propres ailes ; lorsque le moment est venu, il souhaite de tout son cœur que le peuple prenne son essor, par les ailes de la foi, dans le ciel spirituel de son amour. Mais la désillusion est cuisante : devant la grandeur du don, qui dépasse l’entendement et paraît pure folie, l’oiseau préfère rester à terre, emprisonné dans la cage de ses sécurités : « Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui. » (v.66) Quelle déception…

Le Christ, par amour pour les hommes, a accepté humblement le risque d’être rejeté par eux. Une mystique mexicaine du siècle passé, Concepción Cabrera, nous rapporte ainsi une confidence du Christ, dans laquelle Il dévoilait son dessein en « inventant » l’Eucharistie :

« L’homme a besoin de me voir et de me toucher car la matière recherche toujours la matière. L’Eucharistie représente pour moi une grande humiliation qui n’est pas seulement celle de l’Incarnation par laquelle, moi qui suis Dieu, j’ai pris une nature humaine, mais qui est due au contact avec le péché des hommes. Mais l’amour sait inventer des recours d’amour… »[1]

L’Eucharistie naît donc de ce désir du Cœur du Christ d’être présent à notre condition corporelle, de nous accompagner le plus étroitement possible sur le chemin. Ses paroles dans la synagogue de Capharnaüm, grâce à l’Église, continuent d’interpeller les hommes de tous les temps comme une grande invitation à se laisser saisir par son amour.

Quelle est notre attitude vis à vis de l’Eucharistie ? Avons- nous conscience qu’il ne s’agit pas d’un simple mémorial mais du don d’un Pain vivant ? Demandons-nous, lors de nos communions, de vivre de la vie du Christ ? Accueillons-nous le désir qu’il a d’unir nos cœurs au sien ou bien trouvons-nous que tout cela va trop loin pour nous ?

Avec un tempérament plus modéré mais profondément croyant, Jean Racine a mis sur les lèvres du Christ cette pressante demande :

Le pain que je vous propose

Sert aux anges d’aliment ;
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
C’est ce pain si délectable
Que ne sert point à sa table
Le monde que vous suivez.
Je l’offre à qui veut me suivre :
Approchez. Voulez-vous vivre ?
Prenez, mangez, et vivez.
[2]

Non seulement le Corps comme aliment, mais le Sang comme boisson : dans la cathédrale de Parme, un sculpteur médiéval, Benedetto Antelami (+1178) a représenté la descente de Croix, que nous avons choisie pour illustrer cette méditation. On y voit, outre la Vierge Marie qui exprime sa tendresse envers son Fils, un croyant (probablement saint Jean) qui se penche sur le côté ouvert du Christ, comme pour accomplir à la lettre l’invitation de boire le sang qui jaillit du Cœur transpercé… Un réalisme qu’ont vécu de nombreux mystiques comme les saintes Catherine de Sienne, Angèle de Foligno ou Marguerite-Marie, mais dont l’origine remonte, à travers les Pères de l’Église, à l’évangéliste Jean lui-même. Jean a entendu battre le cœur du Christ lors de la dernière Cène en se penchant sur sa poitrine et cela l’a visiblement beaucoup ému. Le lendemain, il voit ce cœur aimant être transpercé tandis que jaillit du sang et l’eau, toute la vie du Christ, et il en est bouleversé. C’est pourquoi il insiste: « celui qui a vu rend témoignage et son témoignage est véridique » (Jn 19,35).

Saint Grégoire de Nysse écrivait au début du IVe siècle :

« Je veux courir à toi, la Source, et boire à longs traits le flot divin que tu répands à ceux qui ont soif ; c’est de ton côté, dont le glaive a ouvert la veine comme une bouche, que cette eau s’élance grâce à laquelle celui qui boit devient à son tour une source. » [3]

Nous pouvons alors reprendre une humble prière d’action de grâce, qui remonte elle aussi aux origines du christianisme. S’adressant au Père qui nous a donné le Christ son Fils, les premiers chrétiens du début du IIe siècle ont composé, dans la Didaché, cette belle prière après la communion :

« Maître tout-puissant, Tu as créé toutes choses pour la gloire de ton nom, tu as donné aux hommes nourriture et boisson pour qu’ils en jouissent et qu’ils te rendent grâces. Nous cependant, par ton Serviteur, tu nous a gratifiés d’une nourriture et d’une boisson spirituelles et de la vie éternelle. Avant tout, nous te disons merci, parce que tu es puissant. À toi la gloire pour les siècles. » [4]

2. La transformation du croyant par l’Eucharistie

Pour ceux qui le reçoivent avec foi et amour dans l’Eucharistie, le Christ reste fidèle à ses paroles de l’évangile d’aujourd’hui : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui » (Jn 6,56). Avec la présence d’un tel hôte, le chrétien se transforme en profondeur, et commence dès ici-bas à vivre de la vie divine. Le Catéchisme, suivant une longue tradition spirituelle qui plonge ses racines dans Jn 6, l’explique par un parallèle avec la nourriture habituelle de l’homme :

« Ce que l’aliment matériel produit dans notre vie corporelle, la communion le réalise de façon admirable dans notre vie spirituelle. La communion à la Chair du Christ ressuscité, vivifiée par l’Esprit Saint et vivifiante, conserve, accroît et renouvelle la vie de grâce reçue au Baptême. Cette croissance de la vie chrétienne a besoin d’être nourrie par la communion eucharistique, pain de notre pèlerinage, jusqu’au moment de la mort, où il nous sera donné comme viatique. » [5]

Pour comprendre un peu plus en détails ce que l’Eucharistie opère en notre personne, nous pouvons recourir aux nombreux théologiens et mystiques : l’Église catholique en possède tant qui se sont centrés sur l’Eucharistie ! Par exemple saint Bonaventure transpose les cinq sens corporels à la vie de l’âme, et suggère comment le Christ Eucharistie la renouvelle tout entière :

« La divine Eucharistie renfermant en soi tout ce qui peut être agréable, atteint donc tous nos sens intérieurs ; elle excite en notre âme le sens de la vue afin de le porter à expérimenter la contemplation des choses éternelles; elle réveille le sens de l’ouïe afin de lui faire entendre les paroles célestes ; elle anime le sens de l’odorat afin qu’il aspire les douceurs divines ; elle pousse le sens du toucher à ne se reposer que sur des objets non passagers ; enfin , elle attire le sens du goût afin qu’il se délecte dans les biens immuables. » [6]

Tous les chrétiens qui se sont tant soit peu adonnés à l’adoration eucharistique pourront en témoigner : l’Eucharistie transforme en profondeur la vie intérieure. Le Christ-Eucharistie, plein de grâce et de vérité, qu’Il soit adoré sur l’autel ou dans le cœur après la communion, ordonne notre vie à la sienne en la réformant ; Il forge notre caractère en nous faisant participer à ses vertus ; Il se laisse connaître, nous offre la consolation dans la détresse et partage nos joies ; Il nous fortifie dans nos faiblesses ; Il nous invite à l’imiter et nous donne sa Mère ; Il nous fait vivre dans et pour l’Église, au service des plus nécessiteux ; et tant d’autres œuvres de son Amour dont nous n’avons pas conscience… En bref, Il accomplit l’œuvre de notre sanctification ! C’est pourquoi nous pouvons reprendre la prière de la Préface du jour :

« Quand tes fidèles communient à ce sacrement, [Père très saint], tu les sanctifies pour que tous les hommes, habitant le même univers, soient éclairés par la même foi et réunis par la même charité. Nous venons à la table d’un si grand mystère nous imprégner de ta grâce et connaître déjà la vie du Royaume. Voilà pourquoi le ciel et la terre t’adorent… » [7]

3. L’Eucharistie pour la vie du monde

Depuis sa source qui est le Cœur du Christ, le flot d’amour vient par l’Eucharistie transformer le cœur des fidèles. Ces cœurs « eucharistisés » se convertissent à leur tour en autant de sources d’amour qui répandent la présence du Christ dans le monde : c’est la dynamique de l’évangélisation. Le document du Concile Vatican II qui traite de l’apostolat des laïcs, Apostolicam Actuositatem, soulignait ainsi l’importance de l’Eucharistie :

« Les laïcs tiennent de leur union même avec le Christ Chef le devoir et le droit d’être apôtres. Insérés qu’ils sont par le baptême dans le Corps mystique du Christ, fortifiés grâce à la confirmation par la puissance du Saint-Esprit, c’est le Seigneur lui-même qui les députe à l’apostolat. S’ils sont consacrés sacerdoce royal et nation sainte, c’est pour faire de toutes leurs actions des offrandes spirituelles, et pour rendre témoignage au Christ sur toute la terre. Les sacrements et surtout la sainte Eucharistie leur communiquent et nourrissent en eux cette charité qui est comme l’âme de tout apostolat. » [8]

De même, la célébration de l’Eucharistie est à la fois le fondement et le but de la mission des prêtres. Comme source de fécondité, l’Eucharistie qu’ils célèbrent les configure au Christ, l’Eucharistie qu’ils reçoivent les transforme en apôtres, selon les confidences de Jésus à Conchita :

« L’ombre qui a enveloppé Marie lors de l’Incarnation est la même que celle qui enveloppe le prêtre à la messe. Qui songe à cette ombre féconde du Père qui engendre éternellement et constamment son Verbe et, en lui et par lui, tout ce qui est, a été et sera ? Qui songe à le remercier pour les grâces et mérites de ce même Verbe ? » [9]

Enfin l’Eucharistie est tellement liée au Corps mystique du Christ qu’est l’Église – la théologie distingue en effet « trois corps » de Jésus : physique, eucharistique et mystique – que le prêtre y trouve le but de tout son apostolat. Lorsque le Concile a traité de l’activité missionnaire de ses ministres, il a rappelé :

« [Les prêtres] doivent donc comprendre pleinement que leur vie a été consacrée aussi au service des missions. Puisque par leur ministère propre – qui consiste principalement dans l’Eucharistie, laquelle donne à l’Église sa perfection – ils sont en communion avec le Christ Tête et amènent d’autres êtres à cette communion, ils ne peuvent pas ne pas sentir combien il manque encore à la plénitude du Corps, et par conséquent tout ce qu’il faudrait faire pour qu’il s’accroisse de jour en jour. Ils ordonneront donc leur sollicitude pastorale de manière qu’elle soit utile à l’expansion de l’Évangile chez les non-chrétiens. » [10]

Pour notre méditation, nous pouvons reprendre cette belle prière du pape Benoît XVI :

« Reste avec nous Jésus, fais-nous don de ta personne et donne-nous le pain qui nous nourrit pour la vie éternelle ! Libère ce monde du poison du mal, de la violence et de la haine qui empoisonne les consciences, purifie-le par la puissance de ton amour miséricordieux. Et toi, Marie, qui as été femme ‘eucharistique’ toute ta vie durant, aide-nous à marcher unis vers l’objectif céleste, nourris par le Corps et par le Sang du Christ, pain de vie éternelle et remède de l’immortalité divine. Amen ! » [11]

[1] Conchita Cabrera de Armida , Au cœur du mystère eucharistique, de Juan Guttierez Gonzalez, Saints du monde, Tequi, 2004, p. 251. Elle continuait ainsi : « L’humilité, qui me fait rester sur tous les autels jusqu’à la fin des temps, fait partie de ma substance. Et pourquoi un Dieu fait-il cela ? Dans un but de charité, car il veut, par l’Eucharistie, rendre heureux le corps et l’âme de l’homme, les nourrissant, les transformant dans la substance de la divinité, afin de les diviniser. Il s’unit non seulement à l’âme qui l’attire par la ressemblance divine qu’elle porte en elle, mais aussi à son corps qui parfois lui résiste. Et lorsque Dieu entre en l’homme, pour lui communiquer sa pureté et sa sainteté, il prend sa souffrance, l’enveloppant dans la douceur de l’amour. C’est pour cela que le Verbe s’est fait chair, pour pouvoir être chair de cette chair, après avoir fait l’expérience non pas du péché, mais de la chair, de ses douleurs, de ses besoins et de sa misère. »

[2] Jean Racine, Cantique sur les vaines occupations des gens du siècle (1673), dans Œuvres complètes (Arvensa), p. 1026.

[3] Saint Grégoire de Nysse, Hom.2 In Cant., PG 44, 801B, cité par Glotin, La Bible du Cœur du Christ, p. 307.

[4] Didachè, Prière après la communion, disponible ici.

[5] Catéchisme, nº1392.

[6] Saint Bonaventure, Des sept chemins de l’éternité, Livre VI, chapitre IV (comment nos sens intérieurs sont réparés et réformés), p. 478, disponible ici.

[7] Missel Romain, Préface de l’Eucharistie II.

[8] Concile Vatican II, Décret Apostolicam Actuositatem.

[9] [9] Conchita Cabrera de Armida , Au cœur du mystère eucharistique, de Juan Guttierez Gonzalez, Saints du monde, Tequi, 2004, p. 317. Il continuait ainsi : « Ma fille je désire que mes prêtres pensent à cette ombre féconde du Père, qui les enveloppe depuis toute éternité pour leur communiquer le germe de la fécondité sainte et virginale de la Trinité et aussi qu’ils comprennent qu’ils doivent reproduire en eux l’image même de Dieu. »

[10] Concile Vatican II, décret Ad Gentes.

[11] Benoît XVI, Homélie de la solennité du Corpus Domini 2009.



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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)