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À l’écoute de la Parole

« Une grande joie : le Sauveur est né ! » Toute la liturgie de cette messe est habitée par la joie, et les lectures se concentrent naturellement sur la cause de ce don divin : la naissance de Jésus. Une famille se réjouit toujours lorsqu’elle peut enfin découvrir le visage du nouveau-né ; combien plus l’Église, qui reçoit en Jésus son Époux !

Saint Luc est le seul évangéliste à nous décrire en détails cette naissance (Lc 2, 1-14). Il commence son second chapitre en mentionnant un recensement universel ordonné par Auguste. Le cadre restreint du chapitre précédent, tout imbibé d’Ancien Testament, est laissé en arrière : au-delà du village de Nazareth, au-delà de la famille sacerdotale de Jean-Baptiste, notre regard s’élargit à toute l’humanité, mise en mouvement par un édit impérial. Comme si la naissance du Roi céleste devait être signalée par l’Empereur terrestre[1]… et comme si César lui-même obéissait à Dieu, maître ultime de l’histoire.

Les circonstances sont plutôt adverses pour la sainte Famille. Luc n’insiste pas sur les péripéties que Marie et Joseph ont dû affronter : un éprouvant voyage à dos d’âne, pendant la grossesse ; le manque d’accueil à Bethléem, alors bondée de voyageurs puisque toute la maison de David devait aller s’y inscrire. L’imaginaire chrétien brodera à l’envi sur ces thèmes. L’Évangile est au contraire très sobre, allant droit à l’essentiel : la sainte Famille était à Nazareth, le recensement l’oblige à se déplacer à Bethléem, et Jésus y naît. Les prophéties ne sont même pas mentionnées, la naissance paraît être des plus banales : un jeune couple en voyage, un nouveau-né couché dans une mangeoire. Quelle simplicité déconcertante, surtout après le récit merveilleux de la naissance de Jean-Baptiste (Lc 1) !

Les grottes que nous pouvons encore visiter nous laissent imaginer la scène : on a aménagé les cavités dans la roche, les familles s’y installent chacune dans un coin, au voisinage du bétail. On trouve quelques points d’eau et du feu dehors, Marie accouche discrètement, Jésus est emmailloté et couché avec précaution. Personne ne remarque rien de spécial, la vie suit son cours ordinaire. Seuls Marie et Joseph savent l’importance de cette naissance, ils sont unis par le secret sur l’origine exceptionnelle de Jésus que rien ne laisse soupçonner, bien au contraire. Dans une homélie, le père Fournier décrit bien ce moment :

« Marie couvrit avec tendresse l’enfant fragile qui était dans ses bras comme quelques mois auparavant la puissance de Dieu l’avait couverte de son ombre. Et, dès lors avec Joseph, elle accompagne la présence de Dieu parmi les hommes. »[2]

Mais le rideau se déchire soudain, et Dieu fait intervenir le monde céleste pour ne pas laisser son Fils naître dans l’indifférence générale. Le catéchisme souligne ce contraste :

« Jésus est né dans l’humilité d’une étable, dans une famille pauvre ; de simples bergers sont les premiers témoins de l’événement. C’est dans cette pauvreté que se manifeste la gloire du ciel. »[3]

Les bergers, qui constituent la classe sociale la plus modeste de l’époque, sont soudain « enveloppés par la clarté de la Gloire du Seigneur » (Lc 2, 9). Les apparences s’effacent devant le monde surnaturel, plus réel que le nôtre, mais auquel nos sens ne sont pas habitués : « Ils furent saisis d’une grande crainte ». Les anges remplissent alors deux fonctions dans la narration.

La première est de dévoiler l’événement qui vient d’avoir lieu : « le Sauveur vient de naître, qui est le Christ-Seigneur » (v.11). Il faut que le peuple connaisse la venue de son Messie, annoncée par les prophètes, et qu’il s’en réjouisse. Les bergers vont proclamer ce que Marie et Joseph gardent dans leur cœur ; l’assemblée sera restreinte, certes : seulement « ceux qui les entendirent », mais c’est le peuple des humbles pour lesquels le Seigneur vient. Il est là, pauvre comme eux.

Le contenu du message de l’ange, tel que le rapporte l’Évangile, vient rassurer les bergers et révèle que l’enfant qui naît accomplit l’oracle d’Isaïe (Is 9, que nous lisons en première lecture), lui-même situé au cœur du « cycle de l’Emmanuel » (Isaïe, chapitres 6 à 12) :

  • Dans les ténèbres de l’histoire, l’intervention divine va rendre la joie à son peuple. La naissance de Jésus est « une grande joie pour tout le peuple » (Lc 2, 10), ce qu’Isaïe avait entrevu de loin : « Tu as prodigué la joie, tu as fait grandir l’allégresse » (Is 9, 2) ;
  • Cette joie vient d’une grande libération : « Le joug qui pesait sur lui… tu l’as brisé » (v.3) et c’est pourquoi Jésus est appelé « Sauveur » par l’ange (v.11), correspondant à la vision de Zacharie : « délivrés de la main de nos ennemis… » (Lc 1, 74) ;
  • Elle s’accomplit, comme prévu, par la naissance d’un enfant : « Un fils nous a été donné ! » (Is 9, 5). L’exultation d’Isaïe en voyant le descendant du roi Acaz était tellement enthousiaste qu’elle dépassait son moment historique et s’étendait à toute la maison de David, devenant une vision messianique. Luc se place explicitement dans cette perspective en insistant sur le nom de David (vv.4.11) ;
  • Cet enfant reçoit des titres exceptionnels. Ceux qu’Isaïe énumère (« conseiller merveilleux », « Dieu fort », « Père à jamais », « Prince de la paix ») s’appliquent à la mission du nouveau roi : établir la paix et la justice, à travers un discernement inspiré (le conseil) ; restaurer la souveraineté du trône de Juda, grâce à l’aide de Dieu qui montre ainsi sa force et sa paternité. Ceux de l’ange sont plus sobres mais témoignent d’une réalité bien plus profonde et surnaturelle : « Sauveur, le Christ, le Seigneur ». Ils insistent sur la mission de libération ; Jésus est le Messie, l’oint. Il reçoit le titre de Souverain (Seigneur), pouvant indiquer son origine divine.

En revanche, l’oracle d’Isaïe parlait d’une nouvelle ère instaurée par l’enfant (« la paix sera sans fin… dès maintenant et pour toujours », v.6), et Luc n’y fait pas référence : il lui faudra tout l’Évangile pour montrer comment Jésus instaure le Royaume des cieux d’une façon inattendue. Pour l’instant, les bergers sont renvoyés à un signe très modeste : « un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire » (v.12), qui leur permettra de rencontrer la sainte Famille : « Marie, Joseph et le nouveau-né » (v.16).

La seconde fonction des anges est liturgique : après le message retentit la louange, chantée par une « troupe céleste innombrable ». Tout ce « monde invisible » se réjouit avec le Créateur, lui rendant gloire pour la naissance si particulière qui vient d’avoir lieu. « Gloire à Dieu ! » Ils veulent que les hommes partagent aussi leur exultation : « Paix sur la terre ! » Cette dernière expression est discutée : s’agit-il de « tous les hommes, parce que Dieu les aime », ou plutôt « des hommes de bonne volonté » ? La question est discutée…[4] L’essentiel n’est pas là, comme l’explique le cardinal Ratzinger :

« Paix sur terre : voilà le but de Noël. Mais le chant des anges suppose tout d’abord la gloire de Dieu, sans laquelle la paix ne peut régner durablement. […] L’humanité du fils est la gloire du Père. »[5]

Le psaume 96, que nous chantons à la messe de Noël, est notre participation à cette liturgie céleste. Le refrain est donc une reprise du message de l’ange (« un Sauveur nous est né… »). Le psaume commence par une invitation à la louange (« Chantez au Seigneur… »), puis contemple la supériorité du Dieu d’Israël sur les divinités des nations (vv.4-10, omis par la liturgie). Enfin, toute la création est invitée à s’associer à notre jubilation : « Les arbres des forêts dansent de joie… » (v.12). L’homme, depuis l’Incarnation, est comme le chef d’orchestre de cette grande liturgie cosmique, que les anges viennent de révéler (Lc 2), et qui se centre sur un homme-Dieu, Jésus. Ce nouveau-né « jugera le monde avec justice » (v.13), la vérité – dernier mot du psaume – vient enfin s’établir sur terre.

Saint Paul, dans sa lettre à Tite (Tt 2, 11-14) fait la même analyse de l’événement et en tire les conséquences. Il souligne que « la grâce de Dieu s’est manifestée » : il s’agit de la bienveillance gratuite du Seigneur, de son œuvre de Salut accomplie par Jésus, qui a commencé par sa naissance. L’apôtre ressemble donc aux bergers après l’annonce des anges : de même qu’ils « firent connaître ce qui leur avait été dit de l’enfant » (Lc 2, 17), Paul vient faire part à la communauté de ce Jésus qui a bouleversé sa vie. Dans sa lettre, Paul parle de « la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ » (v.13), les mêmes termes qu’en Luc (v.11).

Il rappelle l’offrande que Jésus a faite de lui-même, qui a commencé par son Incarnation et a culminé sur la croix ; en prenant notre chair, il a accompli notre purification (« afin de nous purifier », v.14) pour constituer son peuple, uni cette nuit dans la joie de sa naissance. Mais son regard se tourne vers la prochaine venue du Seigneur, la Parousie (« en attendant que se réalise la bienheureuse espérance », v.13) : il nous faut attendre le Seigneur en rejetant le mal (renoncer à l’impiété), en pratiquant la vertu (avec justice et piété). C’est possible précisément parce qu’il s’est incarné : lors de sa naissance, dans ce nouveau-né si frêle, nous recevons celui qui nous purifie, nous soutient et nous mène vers le Père. Notre prière en cette messe reprend cette attitude :

« Joyeux de célébrer dans ces mystères la naissance de notre Rédempteur, nous te prions, Seigneur notre Dieu : donne-nous de parvenir, après une vie toujours plus fidèle, jusqu’à la communion glorieuse avec ton Fils bien aimé. Lui qui vit et règne… »[6]

⇒Lire la méditation


[1] Les Pères ont aimé spéculer sur ce thème, comme par exemple saint Ambroise : « Pour vous apprendre que c’est le recensement, non de César Auguste mais du Christ, l’univers entier reçoit l’ordre de se déclarer. A la naissance du Christ tous se déclarent : le monde entier est convoqué : tous sont mis à l’épreuve. Qui donc pouvait exiger la déclaration de l’univers entier, sinon Celui qui avait pouvoir sur tout l’univers ? Ce n’est pas à Auguste en effet mais au Seigneur qu’appartient la terre et sa plénitude, l’univers et tout son peuplement (Ps 24,1) » (Ambroise de Milan, Traité sur l’Évangile de Luc I, Cerf 1971, SC45 bis, p.90).

[2] Père Jacques Fournier, Homélie du 25 décembre 2015, disponible ici

[3] Catéchisme, nº 525.

[4] Le Pape Benoît XVI nous offre une excellente explication :

« La traduction latine de cette parole, que nous utilisons dans la liturgie et qui remonte à Jérôme, résonne autrement : ‘Paix aux hommes de bonne volonté’. L’expression ‘les hommes de bonne volonté’ dans les dernières décennies est entrée de façon particulière dans le vocabulaire de l’Église. Mais quelle traduction est juste ? Nous devons lire les deux textes ensemble ; nous comprenons seulement ainsi la parole des anges de façon juste. Serait erronée une interprétation qui reconnaîtrait seulement l’œuvre exclusive de Dieu, comme s’il n’avait pas appelé l’homme à une réponse d’amour qui soit libre. Serait aussi erronée, cependant, une interprétation moralisante, selon laquelle l’homme avec sa bonne volonté pourrait, pour ainsi dire, se racheter lui-même. Les deux choses vont ensemble : grâce et liberté ; l’amour de Dieu, qui nous précède et sans lequel nous ne pourrions pas l’aimer, et notre réponse, qu’il attend et pour laquelle, dans la naissance de son Fils, il nous prie même. » Benoît XVI, Homélie du 24 décembre 2010, disponible ici.

[5] Lire tout le passage : « Ce que Judas Maccabée ne put réaliser qu’imparfaitement (ndlr : rétablir la gloire de Dieu dans le temple), le Christ l’a vraiment accompli par sa naissance. Il a supprimé les représentations idolâtres du monde ; il a construit le temple de son corps ; il a rétabli la gloire de Dieu. Toutes les horreurs de l’histoire humaine semblent bien être une seule plainte contre Dieu, mais dès l’instant où Dieu paraît devant nous sans défense, doté de la seule puissance de son amour, toutes les affreuses images idolâtres de Dieu sont rejetées. L’humanité du fils est la gloire du Père. Dans la crèche et sur la Croix se dresse la gloire de Dieu au cœur de ce monde. Là où les hommes marchent à la suite de ce Dieu naît une nouvelle humanité et la paix, même de façon fragmentaire, commence à régner sur la terre. » (Cardinal Ratzinger, La grâce de Noël, Parole et Silence 2011).

[6] Prière après la communion de la messe de minuit.

À l’écoute de la Parole-noel


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)