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Des Apôtres transformés, pour transformer le monde

Transformation intérieure par l’Esprit

Peur et renfermement : Saint Jean nous décrit ainsi l’état d’esprit des disciples aux lendemains de la Résurrection. « Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs » (Jn 20,20). Mais le jour de Pentecôte, les verrous explosent et ils sortent prêcher avec assurance le mystère du Christ. Une transformation profonde a eu lieu, dans le cœur de ces premiers chrétiens, qui est l’œuvre de l’Esprit. Le pape Benoît XVI nous invitait à en faire nous aussi l’expérience :

« Comme Simon-Pierre et les autres, nous devons laisser sa présence et sa grâce transformer notre cœur, toujours sujet aux faiblesses humaines. Nous devons savoir reconnaître que perdre quelque chose, et même soi-même pour le vrai Dieu, le Dieu de l’amour et de la vie, c’est en réalité gagner, se retrouver plus pleinement. Qui s’en remet à Jésus fait l’expérience déjà dans cette vie-là de la paix et de la joie du cœur, que le monde ne peut pas donner, et ne peut pas non plus ôter une fois que Dieu nous les a offertes. »[1]

Nous pouvons nous demander aujourd’hui si nous sommes plutôt marqués par la peur, le renfermement et la routine ou si nous sommes ouverts au vent de l’Esprit, prêts à vivre de manière toujours nouvelle la charité, la foi et le témoignage.

L’Évangile de Jean note que Jésus, apparaissant aux disciples, « leur montra ses mains et son côté » (Jn 20,20) : les plaies de la Passion sont bien là, transfigurées par la Résurrection, comme marques de l’amour du Christ qui est allé jusqu’au bout du don. Ce sont elles qui produisent paix et joie dans le cœur des disciples. Le don de l’Esprit est ainsi relié au mystère pascal, et c’est pourquoi la fête de Pentecôte vient clore le Temps pascal, puisqu’elle manifeste la plénitude du mystère de Pâque. La mort-et-résurrection n’est pas un mystère réservé à Jésus seul, mais il est partagé aux disciples, appelés à une nouvelle vie dans l’Esprit, qu’ils propagent désormais dans le monde :

« Le jour de la Pentecôte (au terme des sept semaines Pascales), la Pâque du Christ s’accomplit dans l’effusion de l’Esprit Saint qui est manifesté, donné et communiqué comme Personne divine : de sa Plénitude, le Christ, Seigneur, répand à profusion l’Esprit (cf. Ac 2, 33-36). »[2]

Comment décrire cette joie profonde qui surgit dans le cœur des disciples ? Nous pouvons nous inspirer d’un poète, Paul Claudel, pour saisir ce souffle indicible qui à la fois nous étreint et nous échappe. Ces vers, à la fin du long Hymne de Pentecôte, sont comme un commentaire de l’expérience personnelle de l’Esprit dont Jésus avait dit à Nicodème : « Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (Jn 3,8). Écoutons et désirons ce jaillissement de l’Esprit :

Tout s’est tu, mais l’esprit qui contient toute chose ne se contient pas en moi.

L’esprit qui tient toute chose ensemble a la science de la voix,

Son cri intarissable en moi comme une eau qui fuse et qui déferle !

Il n’est à ce discours parole ou son, pause ou sens,

Rien qu’un cri, la modulation de la Joie, la Joie même qui s’élève et qui descend,

O Dieu, j’entends mon âme folle en moi qui pleure et qui chante !

Tant qu’il fait jour encore et que ce n’est pas la nuit,

J’entends mon âme en moi comme un petit oiseau qui se réjouit,

Toute seule et prête à partir, comme une hirondelle jubilante ![3]

En cette solennité de Pentecôte, nous désirons donc la joie : ce don intérieur imprévisible qui signale la présence de l’Esprit. Nous pouvons nous arrêter et faire mémoire des circonstances de notre vie où nous avons éprouvé cette joie, profonde et débordante à la fois, et où nous avons reconnu la présence de Dieu. Et nous pouvons lui demander de renouveler ce don pour aujourd’hui.

Nous désirons de même tous les dons de l’Esprit énumérés par Paul dans la lettre aux Galates : « le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi… » (Ga 5,22-23). Nous supplions le Seigneur de nous les offrir ; pour nous-mêmes et nos familles, pour nos communautés ecclésiales, pour toute l’Église et aussi pour le monde entier. Notre prière personnelle est ainsi unie à la prière de toute l’Église sous l’impulsion de l’Esprit, comme le suggérait Jean-Paul II :

Prions aussi seuls. Il est une prière particulière qui résonnera avec toute sa force dans la liturgie de la Pentecôte. Mais nous pouvons la redire souvent, surtout en cette période d’attente : ‘Viens, Esprit-Saint…, envoie du haut du ciel un rayon de ta lumière. Viens en nous, Père des pauvres ; viens, dispensateur des dons ; viens, lumière de nos cœurs… Hôte très doux de nos âmes, adoucissante fraîcheur. Dans le labeur, le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur ; dans les pleurs, le réconfort. Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, rends droit ce qui est faussé.[4]

Depuis le Cénacle jusqu’aux confins du monde

L’évangéliste Luc a soigneusement structuré son œuvre en deux livres séparés et complémentaires : l’Évangile, centré sur la vie de Jésus, et les Actes, qui racontent la vie de l’Église. L’Ascension est le mystère qui fait l’articulation entre les deux : elle est décrite à la fin du premier (Lc 24, 51) et au début du second (Ac 1). Avec la Pentecôte, comme avec l’Annonciation, s’ouvre une nouvelle époque de l’histoire du Salut. Il s’agit de l’évangélisation de toute la terre : la transformation intérieure des disciples les projette dans cette aventure exaltante, celle de la prédication de la Parole, qui parvient jusqu’à nous. Un germe est né, manifesté par la proclamation en langues diverses, que rien ne pourra désormais arrêter :

« Le don de l’Esprit transforma les disciples en envoyés, à l’image de leur Maître : “Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie” (Jn 20, 21). Ils se voient confier une mission de pardon et de réconciliation (cf. Jn 20, 23), mission restauratrice de l’unité perdue depuis les temps anciens. À la Pentecôte, le Seigneur rassembla les hommes autour des apôtres qui publiaient ses louanges, et ‘chacun les entendait parler en son propre idiome, […] Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, […] Crétois et Arabes’ (Ac 2, 6.9.11). »[5]

Le miracle des langues et l’universalité du Salut font penser à la tour de Babel (Gn 11) et expriment l’idée que l’Église est l’anti-Babel : l’Esprit Saint reconstitue l’unité du genre humain, au sein de l’Église, à l’inverse du péché d’orgueil qui avait divisé les peuples. Mais le moment de l’année où prend place la fête de Pentecôte est lui aussi significatif. Les fêtes d’Israël étant calquées sur les fêtes naturelles liées au cycle des saisons, et la Pentecôte est le moment des prémices, lorsque les premières moissons ont lieu et que les premiers fruits du sol sont offerts au Créateur. Les païens qui se convertissent ce jour-là représentent, selon saint Jean Chrysostome, les prémices de toutes les conversions qui auront lieu au cours de l’histoire de l’Église :

« A quelle époque de l’année se célébrait la fête de la Pentecôte ? Au moment de mettre la faux dans la moisson, et de recueillir le froment ; telle est la figure, et voici la vérité. Lorsque la faux de la parole évangélique doit être mise dans la moisson des âmes, le Saint-Esprit paraît, semblable à une faux aiguë. Aussi le Sauveur avait-il dit : “Levez vos yeux et regardez les campagnes, car elles blanchissent déjà pour la moisson” ; et encore : “La moisson est grande et les ouvriers peu nombreux” (Jean IV, 35 ; Luc X, 2.) Il s’empresse d’envoyer la faux, parce que le moment de la moisson était arrivé. »[6]

Depuis lors, l’histoire de l’Église témoigne de ce formidable dynamisme de l’évangélisation, qui s’étend de peuple en peuple, d’époque en époque, convertissant toutes les nations à l’Évangile, sous l’impulsion de l’Esprit Saint. Une œuvre grandiose, qui connaît des avancées et des échecs, mais qui avance inlassablement vers son accomplissement, comme un fleuve qui se dirige – à travers combien de méandres ! – vers l’océan de sa plénitude. Cette histoire peut nous inspirer une certaine fascination, qu’exprime bien le saint abbé bénédictin Dom Columba Marmion :

« À partir de ce moment, l’Église, malgré les persécutions, les luttes doctrinales, les infidélités de ses propres fils, a vécu et triomphé merveilleusement. Elle marche à travers les siècles, forte de ses prérogatives, marques indubitables de son institution divine. Elle est toujours une dans sa foi et par sa communion au siège de Pierre ; – elle produit, en tous temps, par ses propres forces sanctificatrices, la sainteté dans ses membres ; – de droit, elle enferme l’humanité entière dans son bercail ; – enfin, appuyée sur le fondement des apôtres, elle demeure inébranlable. Une, sainte, catholique, apostolique et romaine, l’Église est à la fois divine et terrestre ; elle est combattue et entourée de périls, mais elle se maintient, et progresse, toujours identique à elle-même dans sa divine constitution, indéfectible dans sa foi, et sans cesse ‘vivifiée par l’Esprit’. »[7]

Il n’est pas toujours simple de partager cette vision de foi, devant les réalités parfois difficiles de notre Église. Saint Paul nous offre, dans le chapitre 12 de la première lettre aux Corinthiens, dont nous lisons un extrait en première lecture, toute une « théologie des charismes » comme première réponse pour son temps et source d’inspiration pour le nôtre.

Au seuil du Concile Vatican II, le pape Jean XXIII priait ainsi : « renouvelle tes merveilles en notre époque, comme une nouvelle Pentecôte ». De fait, l’Église a vécu pendant le Concile et dans les années qui ont suivi un véritable renouveau. L’Esprit Saint a suscité au cours des dernières décennies, nombre de mouvements, des écoles de prière, des congrégations, etc. Manifestant ainsi que la vie divine s’adapte aux changements de culture. Le pape Paul VI, qui a vécu une période si difficile de la vie de l’Église, a aussi détecté avec grande clairvoyance ce phénomène de « surgissement de l’Esprit » :

« Le souffle d’oxygène de l’Esprit est venu éveiller dans l’Église des forces qui étaient assoupies, susciter des charismes qui dormaient, apporter une vie et une joie qui, à chaque époque de l’Histoire, rendent l’Église jeune et actuelle, heureuse d’annoncer aux temps nouveaux son message éternel. »[8]

Dans les Actes, l’expression des charismes ne s’oppose pas au rôle essentiel joué par saint Pierre et à l’unité de l’Église, même si des difficultés ont dû être surmontées dès les débuts : l’Esprit Saint s’appuie sur les apôtres et accomplit l’évangélisation à travers eux. À la suite de Paul VI, Jean-Paul II aura accompagné nombre de ces réalités ecclésiales pour les guider vers la maturité spirituelle. Nombre d’écueils se présentent qu’il faut apprendre à éviter. Par exemple, qualifiant de printemps ce phénomène récent, il invitait aussi à l’inscrire dans une œuvre sérieuse de catéchèse :

« Citons encore les groupes de jeunes qui en certaines régions, sous des dénominations et physionomies diverses – mais avec le même but de faire connaître Jésus-Christ et de vivre de l’Évangile -, se multiplient et fleurissent comme dans un printemps très réconfortant pour l’Église : groupes d’action catholique, groupes caritatifs, groupes de prière, groupes de réflexion chrétienne, etc. Ces groupes suscitent beaucoup d’espoir pour l’Église de demain. Mais, au nom de Jésus, j’adjure les jeunes qui les constituent, leurs responsables, les prêtres qui y consacrent le meilleur de leur ministère : ne permettez à aucun prix que ces groupes, occasions privilégiées de rencontre, riches de tant de valeurs d’amitié et de solidarité entre les jeunes, de joie et d’enthousiasme, de réflexion sur les faits et les choses, manquent d’une étude sérieuse de la doctrine chrétienne. Ils risqueraient alors – le danger ne s’est, hélas, que trop vérifié – de décevoir leurs adhérents et l’Église elle-même. »[9]

C’est ainsi que nous voyons, aujourd’hui encore, la « hiérarchie catholique », dont saint Pierre est la figure emblématique, collaborer avec l’Esprit Saint pour l’édification de l’Église. Un document magistériel récent, la lettre « Iuvenescit Ecclesia »[10], montre précisément la complémentarité entre « dons hiérarchiques » et « dons charismatiques ». Les uns et les autres sont nécessaires et complémentaires et l’ont toujours été dans l’histoire de l’Église : qu’on pense à Catherine de Sienne ou à François d’Assise, et la manière dont leurs charismes ont été accueillis dans l’Église institutionnelle. Il serait stérile d’opposer, comme le fait l’esprit du monde, charisme contre institution, spontanéité contre organisation, liberté contre obéissance. Lorsque saint Paul décrit les charismes, il a soin d’y faire figurer l’autorité : « Ceux que Dieu a établis dans l’Église sont premièrement les apôtres, deuxièmement les prophètes, troisièmement les docteurs… Puis il y a les miracles, puis les dons [χάρισμα] de guérisons, d’assistance, de gouvernement, les diversités de langues. » (1Co 12,28)… Rappelons comment Benoît XVI a voulu s’adresser aux « Mouvements ecclésiaux et communautés nouvelles » lors de la mémorable rencontre de Pentecôte 2006 :

« Appartenant à divers peuples et cultures, vous représentez ici tous les membres des Mouvements ecclésiaux et des Communautés nouvelles, spirituellement rassemblés autour du Successeur de Pierre, pour proclamer la joie de croire en Jésus Christ, et renouveler l’engagement d’être ses fidèles disciples à notre époque. […] Grand évangélisateur de notre époque, il [Jean-Paul II] vous a accompagnés et guidés au cours de tout son Pontificat ; à plusieurs reprises, il a qualifié de “providentielles” vos associations et communautés, en particulier parce que l’Esprit sanctificateur se sert d’elles pour réveiller la foi dans le cœur de si nombreux chrétiens et leur fait redécouvrir la vocation reçue avec le Baptême, en les aidant à être des témoins d’espérance, remplis de ce feu d’amour qui est précisément le don de l’Esprit Saint. »[11]

Dans le grand corps qu’est l’Église, il est inévitable de rencontrer des tensions épisodiques entre différents membres ; mais l’Esprit, comme l’explique saint Paul, permet non seulement de maintenir l’unité, mais de faire fructifier la complémentarité des différents dons. Avec le même enthousiasme tempéré de réalisme, fruit d’une longue expérience pastorale, le pape François s’exprimait ainsi :

« Les différences entre les personnes et les communautés sont parfois inconfortables, mais l’Esprit Saint, qui suscite cette diversité, peut tirer de tout quelque chose de bon, et le transformer en un dynamisme évangélisateur qui agit par attraction. La diversité doit toujours être réconciliée avec l’aide de l’Esprit Saint ; lui seul peut susciter la diversité, la pluralité, la multiplicité et, en même temps, réaliser l’unité. »[12]

La célébration de la Pentecôte est l’occasion de nous interroger : est-ce que je laisse se développer en moi les dons de l’Esprit, qu’ils soient hiérarchiques ou charismatiques ? Dans ma communauté, dans ma paroisse, suis-je accueillant aux dons d’autrui, ouvert à d’autres manières de faire et de prier ou est-ce que je pense, fondamentalement, que ma voie est la meilleure ? En cela suis-je acteur d’unité ou de division dans l’Église ? Est-ce que j’accepte d’être repris et contrarié dans mes projets personnels au nom de l’unité et du bien commun?

La fête de Pentecôte nous invite aussi à prier pour l’Église, pour tous ses membres et son renouvellement incessant sous l’action de l’Esprit. Nous pouvons emprunter les mots de la liturgie :

« Dieu qui accordes les biens du ciel à ton Église, protège la grâce que tu viens de lui donner : que le souffle de la Pentecôte agisse avec toujours plus de force ; que ce repas sanctifié par l’Esprit fasse progresser le monde vers son salut. Par Jésus… »[13]


[2] Catéchisme de l’Eglise catholique, nº731.

[3] Paul Claudel, Hymne de la Pentecôte (fin), dans Corona Benignitatis Anni Dei, Pléiade p. 388.

[4] Jean-Paul II, Audience générale, 30 mai 1979, reprenant l’hymne Veni Sancte Spiritus que la liturgie nous propose de réciter comme séquence avant l’Evangile.

[5] Jean-Paul II, Exhortation Une espérance nouvelle pour le Liban, nº22.

[7] Dom Columba Marmion, Le Christ idéal du prêtre, Maredsous 1952, 271-272.

[8] Paul VI, Discours aux cardinaux, 21 décembre 1973

[13] Prière après la communion de la messe du jour.

 


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