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Méditation : reprendre le chemin du Christ

Le visage du Christ, chemin vers le Père

Reprenons la demande que Philippe adresse à Jésus : « Montre-nous le Père et cela nous suffit ! » (Jn 14, 8). Elle rejoint le désir le plus profond du cœur de l’homme : la communion avec Dieu. Découvrir enfin son visage, être inondé de sa gloire indicible. C’est ce que Moïse avait demandé au Seigneur : « Fais-moi de grâce voir ta gloire » (Ex 33, 18). Mais la réponse avait été claire : « Tu verras mon dos ; mais ma face, on ne peut la voir » (v.23).

La réponse de Jésus est bien différente : s’il émet un doux reproche à son disciple pour ne pas encore avoir reconnu sa nature divine et sa communion avec le Père, il saisit aussi l’occasion pour se révéler comme la réponse définitive de Dieu à cette quête humaine. Oui, il est désormais possible de contempler Dieu dans le visage du Christ. On trouve ici un écho de ce que Jean annonce dès l’ouverture de son Évangile :

« Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18).

Les quelques années de vie commune entre le Christ et Philippe ont, en tout cas, creusé ce désir de trouver Dieu. Le dialogue rapporté par Jean nous renvoie ainsi à notre propre recherche de Dieu, elle nous montre le but essentiel de notre vie, expliqué par le pape Benoît XVI :

Rappelons le but auquel doit tendre notre vie : rencontrer Jésus comme Philippe le rencontra, en cherchant à voir en lui Dieu lui-même, le Père céleste. Si cet engagement venait à manquer, nous serions toujours renvoyés uniquement à nous-mêmes comme dans un miroir, et nous serions toujours plus seuls ! Philippe, en revanche, nous enseigne à nous laisser conquérir par Jésus, à être avec lui, et à inviter également les autres à partager cette indispensable compagnie. Et, en voyant, en trouvant Dieu, trouver la vie véritable.[1]

Approfondissons la réponse de Jésus : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (v.9) : l’Incarnation a opéré une véritable révolution. Désormais, Dieu a pris un visage humain… Les conséquences pour notre chemin vers Dieu sont incalculables : désormais Dieu est accessible, le rideau du Temple est déchiré, nous pouvons emprunter la voie du Christ pour étancher notre « soif d’absolu ». Par ailleurs, il n’y a pas d’autre voie ; son humanité est absolument centrale pour atteindre la divinité. En notre époque de dialogue interreligieux – qui n’est pas le syncrétisme ni le relativisme – il est bon de rappeler cette évidence de la foi comme le faisait saint Jean-Paul II :

« Dans l’optique chrétienne l’expérience de Dieu ne peut jamais se réduire à un simple “sens du divin”, et l’on ne peut pas considérer comme n’étant pas nécessaire la médiation de l’humanité du Christ, comme l’ont démontré les plus grands mystiques tels que saint Bernard, saint François d’Assise, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse d’Avila, et de nombreux disciples du Christ de notre époque, de Charles de Foucauld à sainte Thérèse Bénédicte de la Croix (Edith Stein) ».[2]

Il est important de comprendre que même les hommes qui vivent une authentique vie de prière et de foi en-dehors de la foi au Christ, ainsi que tous les hommes authentiquement religieux du passé, passent sans le savoir par sa médiation. Saint Paul a clairement formulé ce mystère : « Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous » (1Tim 2,5).

Concrètement, comment se mettre en chemin vers cette mystique de l’humanité du Christ ? Les mystères de sa vie humaine sont là, à notre portée, décrits par l’Évangile, commémorés chaque année par l’Église : il suffit de se mettre à leur école, de les contempler humblement, de les méditer, pour découvrir ce « visage du Père ». En particulier, tous les mystiques ont insisté sur l’importance de la Passion : nos crucifix ne sont pas une obsession morbide sur la violence faite à Jésus, mais la révélation la plus éclatante de son amour, et donc du Père qui livre son Fils pour nous. Le cardinal Ruini, au cours du traditionnel Chemin de croix au Colisée, en présence du pape, nous livrait sa méditation :

« Quand il porte la croix, quand il meurt sur la croix, Jésus encore ne fait qu’un avec le Père. Regardant son visage défiguré par les coups, par la fatigue, par la souffrance intérieure, nous voyons le visage du Père. En cet instant même, la gloire de Dieu, sa lumière trop forte pour l’œil humain, se rend davantage visible sur le visage de Jésus. Là, à travers l’être misérable que Pilate a exhibé devant les juifs, avec l’espérance de les apitoyer, par les mots ‘’Voici l’homme’’ ! (Jn 19, 5), la vraie grandeur de Dieu se dévoile, cette mystérieuse grandeur qu’aucun homme ne pouvait imaginer ».[3]

Inlassablement, il nous faut reprendre ce chemin déroutant de la croix, cette voie étroite qui conduit à l’union mystique. Jésus, pendant la dernière cène, y fait discrètement allusion : « Pour aller où je vais, vous savez le chemin » (Jn 14, 4). Il se dirige vers la gloire que lui donnera son Père, à travers l’humiliation de la croix. Cela nous dérange-t-il, en ce temps joyeux de Pâques ? Saint Bonaventure, en conclusion de son Itinerarium, exprime bien les paradoxes de notre chemin, mais aussi la joie qui nous attend :

« Maintenant, si vous me demandez comment tout cela se fait, je vous répondrai : interrogez la grâce et non la science, le désir et non l’intelligence, les gémissements de la prière et non l’étude des livres, l’Époux et non le maître, Dieu et non l’homme, l’obscurité et non la clarté ; non la lumière qui brille, mais le feu qui embrase tout de ses ardeurs et transporte en Dieu par une onction ravissante et par une affection dévorante. Ce feu c’est Dieu même, et le foyer où il se fait sentir est la sainte Jérusalem. Mourons donc et entrons dans les ténèbres ; imposons silence aux sollicitudes, aux concupiscences, aux vains fantômes de la terre, et passons avec Jésus crucifié de ce monde à notre Père, afin qu’après l’avoir vu, nous disions avec Philippe : Cela nous suffit (Jn 14) !»[4]

Dans notre prière personnelle, reprenons cette action de grâce du même saint Bonaventure :

« Transpercez, ô très doux Seigneur Jésus, la moelle et l’intime de mon âme de la très suave et très salutaire blessure de votre amour, de la vraie, sereine, apostolique et très sainte charité, afin que mon âme ne languisse et ne s’écoule jamais qu’en votre seul amour et dans le désir de vous posséder et qu’elle désire mourir pour être avec vous. Donnez à mon âme d’avoir faim de vous chaque jour. Que mon cœur ait faim et se nourrisse toujours de vous, que l’intime de mon âme soit toujours rempli de la douceur de votre saveur ; que toujours elle ait soif de vous, source de vie, source de sagesse et de science, source d’éternelle lumière, en sorte que vous seul soyez toujours mon espérance, toute ma confiance, ma richesse, ma paix en qui soient fixés, affermis, et pour toujours immuablement enracinés mon âme et mon cœur. Ainsi soit-il. »[5]

À l’école de saint Jean-Paul II

Le pape Jean-Paul II, récemment canonisé, nous a laissé un héritage doctrinal hors du commun. Tous les domaines de la théologie, de la pastorale et de la spiritualité ont été touchés par ce géant intellectuel et mystique. Or, dans trois domaines particulièrement chers à son cœur – la miséricorde, la morale et la défense de la vie –, l’Évangile de ce dimanche (Jn 14) qui révèle le visage du Père en Jésus, joue un rôle essentiel. C’est donc une clé de lecture qui nous ouvre sa pensée.

Le saint pape polonais nous a laissé un grand « triptyque trinitaire » : trois encycliques dédiées chacune à une personne de la Trinité (Redemptor hominis, Dives in misericordia, Dominum et vivificantem). Il est significatif que le Père soit caractérisé par sa miséricorde, puisque l’encyclique qui lui est dédiée commence ainsi :

« ‘DIEU RICHE EN MISÉRICORDE’ [dives in Misericordia, Eph 2,4] est celui que Jésus-Christ nous a révélé comme Père : c’est lui, son Fils, qui nous l’a manifesté et fait connaître en lui-même (Jn 1, 18). Mémorable, à cet égard, est le moment où Philippe, l’un des douze apôtres, s’adressant au Christ, lui dit : ‘Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit’ ; et Jésus lui répondit : ‘Voilà si longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas… ? Qui m’a vu a vu le Père’ (Jn 14, 8) ».[6]

Voici le commentaire du cardinal Ratzinger à ce propos, qui montre l’importance de la dévotion à la miséricorde dans la vie, la piété et la pensée de saint Jean-Paul II :

« Le thème de Dieu le Père apparaît, pour ainsi dire, caché en premier lieu sous le titre « Dives in misericordia ». On peut bien croire que l’idée de cette thématique est venue au pape de sa dévotion à la sœur de Cracovie, sœur Faustine Kowalska, qui ensuite a été élevée à l’honneur des autels. Mettre au centre de la foi et de la vie chrétienne la miséricorde de Dieu a été le grand désir de cette sainte femme. Avec la force de sa vie spirituelle, elle a mis en lumière, justement en notre temps marqué par l’impiété de ses idéologies, la nouveauté du christianisme ».[7]

Pour notre méditation, nous pouvons donc reprendre cette belle prière de sainte Faustine :

« Très Miséricordieux Jésus, dont le propre est d’avoir pitié de nous et de nous pardonner, ne regardez pas nos péchés, mais la confiance que nous avons en votre infinie bonté. Recevez-nous dans la demeure de votre Cœur très miséricordieux et ne permettez pas que nous en sortions pour l’éternité. Nous vous en supplions par l’amour ô toute-Puissante miséricorde de Dieu, secours du pécheur, océan d’amour infini et de pitié, vous venez en aide à ceux qui vous prient avec humilité. Père Éternel, jetez un regard de miséricorde sur toute l’humanité, et particulièrement sur les pauvres pécheurs, enfermés dans le Cœur très miséricordieux de Jésus ! Par sa douloureuse Passion, faites-nous miséricorde afin que soit glorifié votre toute-puissante miséricorde dans les siècles des siècles. Amen ».[8]

D’autre part, la théologie morale a été profondément renouvelée par saint Jean-Paul II. Son encyclique Veritatis Splendor rappelait la place centrale de Jésus dans notre vie morale : être chrétien, ce n’est pas simplement écouter et obéir, c’est plutôt entrer en communion avec le Père en Jésus. Combien notre vie morale devrait changer dans cette perspective ! Voici ce qu’il écrivait :

« Il ne s’agit pas seulement ici de se mettre à l’écoute d’un enseignement et d’accueillir dans l’obéissance un commandement ; plus radicalement, il s’agit d’adhérer à la personne même de Jésus, de partager sa vie et sa destinée, de participer à son obéissance libre et amoureuse à la volonté du Père. […] Il est celui qui conduit au Père, de telle sorte que le voir, lui le Fils, c’est voir le Père (cf. Jn 14, 6-10). Par conséquent, imiter le Fils, ‘l’image du Dieu invisible’ (Col 1, 15), signifie imiter le Père ».[9]

Ces lignes sont fruit d’une grande expérience pastorale, et d’une profonde méditation sur la vie spirituelle. Elles rejoignent une intuition de saint Claude La Colombière sur les mêmes paroles de l’Évangile de Jean : avec le Christ, il est impossible de ne pas parvenir au ciel. Il écrivait en effet :

« Ego sum via, dit-il dans l’Évangile, veritas, et vita : Je suis le chemin qui conduit à la vérité, je suis la vérité qui mène à la vie, je suis cette vie même où la vérité conduit. De sorte que quiconque voudra se soumettre à la direction de Jésus-Christ, et s’attacher à lui pour être conduit à Dieu, il est autant impossible qu’il s’égare en son chemin, qu’il est impossible que le chemin lui-même l’éloigne du terme où il va se rendre : non seulement il trouvera ce qu’il cherche sous un si sage guide, mais il l’a déjà trouvé ! »[10]

Enfin, Jean-Paul II restera dans l’histoire comme le pape de la famille, le pape qui a voulu prendre la défense inconditionnelle de la vie, le pape de l’Évangile de la vie. Combien les lignes qui suivent, écrites il y a quelques décennies, sont actuelles :

« Face aux menaces innombrables et graves qui pèsent sur la vie dans le monde d’aujourd’hui, on pourrait demeurer comme accablé par le sentiment d’une impuissance insurmontable : le bien ne sera jamais assez fort pour vaincre le mal ! […] L’Évangile de la vie est une réalité concrète et personnelle, car il consiste à annoncer la personne même de Jésus. À l’apôtre Thomas et, en lui, à tout homme, Jésus se présente par ces paroles : ‘’Je suis le chemin, la vérité et la vie’’ (Jn 14, 6). C’est la même identité qu’il affirme devant Marthe, sœur de Lazare : ‘’Je suis la résurrection et la vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais’’ (Jn 11, 25-26) ».[11]

Notre méditation peut alors s’appuyer sur la liturgie du jour, qui formule ainsi la supplication de l’Église :

« Dieu qui as envoyé ton Fils pour nous sauver et pour faire de nous tes enfants d’adoption, regarde avec bonté ceux que tu aimes comme un père ; puisque nous croyons au Christ, accorde-nous la vraie liberté et la vie éternelle. Par Jésus-Christ, ton Fils unique notre Seigneur, qui vit et règne avec Toi dans l’unité du Saint Esprit, maintenant et pour les siècles des siècles. Amen ».[12]


[3] Cardinal Ruini, Chemin de croix au Colisée, Vendredi Saint 2010 (prière d’introduction).

[4] Saint Bonaventure, Itinéraire de l’esprit vers Dieu (conclusion), trad. H. Duméry, Vrin, Paris, 1990.

[5] Prière de saint Bonaventure, mise à disposition ici.

[6] Jean-Paul II, Encyclique Dives in misericordia (1980), nº 1. Il continuait ainsi : « Ces paroles furent prononcées durant le discours d’adieux, à la fin du repas pascal, que suivirent les événements des saints jours qui devaient confirmer une fois pour toutes que ‘Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ’. »

[7] Card. Joseph Ratzinger, Les quatorze encycliques de Jean-Paul II, Conférence à l’Université du Latran (9 mai 2003).

[8] Sainte Faustine (Héléna Kowalska), Petit Journal, disponible ici, nº 1210.

[9] Jean-Paul II, Encyclique Veritatis Splendor, nº^19.

[10] Saint Claude La Colombière, Œuvres complètes (édition Seguin, 1832), tome I, p. 89.

[11] Jean-Paul II, Encyclique Evangelium Vitae, nº 29.

[12] Collecte de la messe du jour.


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