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Marcher avec Jésus pour retrouver l’espérance

Le soir tombe sur les routes de Judée, et Jésus accompagne ses disciples sans qu’ils s’en rendent compte. Une marche à trois qui ressemble à notre vie, dans le clair-obscur de la foi. Souvent notre visage est triste, notre cheminement semble vain et sans espérance. Jésus marche à nos côtés mais nos cœurs sont empêchés de le voir par la multitude des soucis et la faiblesse de notre foi. Saint Augustin est même plus radical :

« Tout en conversant avec lui, ces disciples n’avaient pas la foi, et pour ne l’avoir pas vu sortir du tombeau, ils ne croyaient pas qu’il pût ressusciter ; ils avaient perdu la foi, ils avaient perdu l’espérance, et c’étaient des morts qui marchaient avec un vivant, des morts qui marchaient avec la Vie même. La Vie marchait bien avec eux, mais elle n’était pas rentrée encore dans leurs cœurs »[1]

La « conversation avec Jésus » devient pour les pèlerins une « conversion au Ressuscité », et nous sommes invités à la même expérience : nous avons tous besoin d’une conversion permanente, dans notre chemin spirituel. Il s’agit de rencontrer le Christ ressuscité au plus profond de notre être. Un témoin pour notre temps, José Prado Flores[2], a ainsi raconté son chemin de conversion avec l’aide du récit des pèlerins d’Emmaüs. Sa situation initiale pourrait ressembler à beaucoup dans nos communautés :

« Dans ma vie, moi aussi j’ai parcouru ce chemin d’Emmaüs. Ce sont des disciples qui s’en vont à leur village, tristes, frustrés, déçus, traînant les pieds pour retourner à leurs routines de tous les jours. Ils sont déçus par Dieu, déçus d’eux-mêmes. Il s’est passé la même chose dans ma vie. J’ai vécu une étape où je me croyais disciple de Jésus, mais je vivais sans force, sans enthousiasme. Ma vie chrétienne était seulement une tradition. Je me suis habitué aux choses de Dieu. J’avais étudié la philosophie, la théologie, je lisais la Bible. Tout était dans ma tête sans arriver à rejoindre mon cœur.[3]

Souvent nous pensons ne pas avoir besoin de conversion parce que notre péché, apparemment, n’est pas si grand : que la Samaritaine se convertisse, quant à moi je suis du côté de Jésus. Mais suis-je vraiment avec lui, est-il vraiment présent dans mon cœur ? Souvent, nous sommes, nous aussi, tristes et déçus par la vie, par Dieu. Nous attendons des signes éclatants, des transformations et des progrès qui ne viennent pas, au moins pas à vue humaine. Il ne nous est donné à voir que Jésus, le Messie crucifié et nous avons du mal à y discerner notre salut. Notre espérance reste humaine. Saint Augustin le dit de manière un peu abrupte :

« ‘Nous espérions ? — Qu’espériez-vous ? — Que c’était lui qui devait racheter Israël’. Eh bien ! Ce que vous espériez et ce que vous n’espérez plus depuis qu’il a été crucifié, le larron l’a reconnu, car il a dit au Seigneur : ‘Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous serez arrivé dans votre royaume’. C’est ainsi qu’il proclame que c’était lui qui devait racheter Israël. La croix fut pour lui une école ; il y reçut l’enseignement du Maître ; et le gibet où le Sauveur était suspendu devint la chaire où il donnait ses instructions ».[4]

Jésus, patiemment, veut marcher à notre rythme pour commencer tout un parcours pédagogique. Il se penche sur le cœur de ces pèlerins et les invite à lui confier leur déception, leur douleur profonde : sans lui, leur vie manque de sens. Puis il les reprend délicatement. Non, Jésus n’est pas simplement « un prophète puissant par ses actes », ni le « libérateur d’Israël » selon les critères humains. Il est beaucoup plus que cela, il est de toute éternité le Fils du Père, qui vient nous arracher au péché et à la mort pour nous unir éternellement à Dieu.

Jésus éclaire ses disciples par sa Parole en interprétant les Écritures : « en partant de Moïse et de tous les prophètes ». Il est lui-même la Parole, le Verbe de Dieu et toute l’Écriture parle de lui. Il montre aux disciples comment. L’Écriture annonce la miséricorde de Dieu pour les hommes, et tend vers une seule espérance : l’avènement du Fils bien-aimé venu nous sauver. Les récits historiques de la Mer Rouge, du don de la Loi dans le désert, de l’entrée en Terre Promise, le règne de David, celui de Salomon qui construit le Temple, au-delà de leur but terrestre immédiat, revêtent un sens spirituel profond : préparer la venue du vrai libérateur, du vrai roi dans le cœur des hommes. Les paroles des prophètes célébrant l’amour de Dieu pour son peuple, les prophéties du Messie et du serviteur souffrant s’incarnent en lui. Peu à peu, les disciples perçoivent que l’histoire du salut converge vers un point unique : la venue du Christ et sa Passion.

C’est un premier moment important dans leur chemin de conversion et le nôtre : rencontrer le mystère de la croix, le relier à notre situation présente, l’éclairer par l’Écriture. Quel rôle joue l’Écriture Sainte dans ma vie ? Est-ce que je l’écoute comme un conte apaisant, un vieux récit émouvant et édifiant ou bien est-ce que j’y cherche le visage de quelqu’un qui répond à mon attente la plus profonde ? Le pape François décrivait ainsi la scène :

« Quand le pèlerin inconnu, qui est Jésus ressuscité, accoste les deux disciples d’Emmaüs, tristes et inconsolables, il n’essaie pas de cacher la réalité de la crucifixion, de l’apparente défaite qui a provoqué leur crise, au contraire, il les invite à lire la réalité pour les guider à la lumière de sa Résurrection : ‘’Ô cœurs sans intelligence, lents à croire… Ne fallait-il pas que le Christ endurât ces souffrances pour entrer dans sa gloire ?’’ Faire preuve de discernement signifie ne pas fuir, mais lire sérieusement, sans préjugés, la réalité ».[5]

Mais Jésus ne se borne pas à « interpréter la réalité » : il vient l’habiter par sa présence, et la bouleverser de fond en comble. Il accompagnait les disciples le long du chemin comme il accompagne aujourd’hui chacune de nos vies, afin de mieux y pénétrer, de se révéler pleinement dans la « fraction du pain ». Comme pour les disciples d’Emmaüs, il nous accompagne à l’intérieur de l’auberge, à l’intérieur de nous-mêmes. Il nous explique son mystère pour nous y faire entrer. Grandeur de l’Eucharistie, cette présence cachée qui vient nous transformer. M. Flores a ainsi décrit pudiquement l’irruption du Seigneur dans sa vie :

« Jésus a fait brûler sa Parole dans mon cœur, a soigné mes yeux qui étaient fermés. J’avais besoin d’une vraie chirurgie pour faire tomber les écailles et les cataractes de mes yeux qui empêchaient de reconnaître que Dieu est Dieu. Cela, c’est une révélation. C’est l’Esprit Saint qui peut nous le révéler. Cela relève du mystère. L’Eucharistie, présence de Dieu au milieu de nous, est un mystère.[6]

L’épisode des pèlerins d’Emmaüs nous montre ainsi l’immense pédagogie divine : Dieu vient marcher à nos côtés, il écoute nos souffrances et perplexités, et soigne petit à petit notre incrédulité par l’enseignement de sa Parole. Avant de nous faire participer à son mystère, de nous emporter irrésistiblement dans sa nouvelle vie de Ressuscité. L’espérance renaît, et l’existence est bouleversée par la présence du Seigneur ; nous retournons alors à Jérusalem, au sein de la communauté, pour « raconter ce qui s’est passé en chemin » (Lc 24, 35). Nous retrouvons la joie de fêter entre frères la présence du Christ vivant parmi nous.

Dans notre prière, rendons grâce au Seigneur pour son amour pour nous :

« J’ai passé toute la journée en action de grâce et la reconnaissance inondait mon âme. Ô mon Dieu, que tu es bon, que ta miséricorde est grande, tu me visites avec de si grandes grâces ; moi, qui ne suis qu’une véritable poussière ! Tombant à tes pieds le visage contre terre, ô Seigneur, je confesse dans la sincérité de mon cœur que je n’ai en rien mérité la plus petite de tes grâces, et si tu me les accordes si largement, c’est ton inconcevable bonté, voilà pourquoi plus grandes sont les grâces que reçoit mon cœur, plus il s’enfonce dans une profonde humilité ».[7]

La conversion par la messe

Tout l’épisode des pèlerins d’Emmaüs ressemble à une messe, avec ses deux liturgies : de la Parole (Jésus explique les Écritures) et de l’Eucharistie (Jésus rompt le pain). C’est ainsi que nous pouvons relire ce passage comme une description profonde de la conversion qui s’opère en nous lors de la sainte messe. Le pape Benoît XVI relevait cet aspect :

« Ce merveilleux texte évangélique contient déjà la structure de la messe : dans la première partie, l’écoute de la Parole à travers les Saintes Écritures ; dans la deuxième, la liturgie eucharistique et la communion avec le Christ présent dans le sacrement de son Corps et de son Sang. En se nourrissant à cette double table, l’Église s’édifie sans cesse et se renouvelle de jour en jour dans la foi, dans l’espérance et dans la charité. Par l’intercession de la Très Sainte Vierge Marie, nous prions afin que tout chrétien et toute communauté, en revivant l’expérience des disciples d’Emmaüs, redécouvre la grâce de la rencontre transformatrice avec le Seigneur ressuscité ».[8]

Ne nous voilons pas la face : de nombreux fidèles viennent à nos assemblées liturgiques sans vraiment y croire, par habitude ou convenance, et nous sommes parfois de ceux-là. Quelle espérance les anime ? Souvent, un simple espoir humain que « cela aille mieux », avec une perspective rabaissée aux attentes matérielles de la société de consommation ou aux préoccupations limitées de ce monde… Sans parler des souffrances personnelles qui engendrent frustration, doutes, révoltes. Le Seigneur est-il vraiment présent ? Mais surtout sommes-nous vraiment présents au mystère qui se déroule sous nos yeux ? Suivons-nous un rite, un simple mémorial, ou sommes-nous conscients d’être à notre tour réunis dans l’auberge où le Christ se donne à nouveau réellement et concrètement à chacun de nous ?

C’est sur cette route humaine, trop humaine et bornée, que Jésus veut venir marcher, qu’il nous rejoint et rallume dans nos cœurs la chaleur de la foi et de l’espérance. L’Évangile de Luc insiste beaucoup sur ce chemin de Jésus qui produit la conversion. Lors de sa grande montée à Jérusalem, chapitres 10 à 19, il rencontre par exemple Zachée et va manger chez lui, et commente : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison » (Lc 19, 9). Les personnages qui se trouvent sur son chemin sont ainsi invités à entrer dans le Royaume. Jusqu’au bon larron qui y parvient in extremis depuis la Croix (Lc 23)… C’est cette rencontre personnelle avec le Christ qui manque encore aux pèlerins d’Emmaüs.

La liturgie de la messe veut nous faire accomplir le même passage de l’incrédulité à la foi, du vide existentiel à l’espérance joyeuse. Nous commençons par la liturgie pénitentielle, qui nous fait reconnaître combien notre « cœur est sans intelligence, lent à la foi… » (Lc 24, 25). Nous écoutons les Écritures qui illuminent le mystère du Christ. Ensuite, nous préparons la venue du Seigneur dans l’Eucharistie en sachant que notre histoire humaine s’achemine vers sa fin : « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme… ». Puis le Seigneur, dans la personne du prêtre, « prend le pain, dit la bénédiction, le rompt et le donne » (24, 30) : c’est le moment culminant de la consécration, où Jésus se rend substantiellement présent et ouvre nos yeux de la foi. Saint Augustin le commente ainsi :

« À quel moment le Seigneur voulut-il qu’on le reconnût ? Au moment de la fraction du pain. Nous aussi, nous en sommes sûrs, en rompant le pain nous reconnaissons le Seigneur. S’il ne voulut se dévoiler qu’en ce moment, c’était en vue de nous qui, sans le voir dans sa chair, devions manger sa chair. Toi donc, qui que tu sois, toi qui es vraiment fidèle, toi qui ne portes pas inutilement le nom de chrétien, toi qui n’entre pas sans dessein dans l’église, toi qui entends la parole de Dieu avec crainte et avec confiance, quelle consolation pour toi dans cette fraction du pain ! L’absence du Seigneur n’est pas pour toi une absence ; avec la foi tu le possèdes sans le voir ».[9]

François Mauriac le dit d’une autre manière, très touchante :

« À qui d’entre nous l’auberge d’Emmaüs n’est-elle familière ? Qui n’a pas marché sur cette route, un soir où tout semblait perdu ? Le Christ était mort en nous. On nous l’avait pris : le monde, les philosophes et les savants, notre passion. Il n’y avait plus de Jésus pour nous sur la terre. Nous suivions un chemin, et quelqu’un marchait à nos côtés. Nous étions seuls et nous n’étions pas seuls. C’est le soir. Voici une porte ouverte, cette obscurité d’une salle où la flamme de la cheminée n’éclaire que la terre battue et fait bouger les ombres. Ô pain rompu ! Ô fraction du pain consommée malgré tant de misère ! ‘Reste avec nous, car le jour baisse…’ »[10]

Source et sommet de la vie chrétienne, la messe est le mystère qui opère notre conversion. Il est important que nous cherchions à vivre à chaque messe ce mouvement ascendant vers la vie : le poids de notre misère, la faiblesse de notre foi, la parole qui illumine et le Christ ressuscité lui-même qui se rend présent parmi nous, puis se donne dans l’intimité de chacun de nos cœurs.

La messe se prolonge alors par l’action de grâce, comme pour les deux pèlerins : « notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous ? ». Finalement, elle se termine sur l’envoi en mission (ite missa est), comme les disciples qui reprennent immédiatement leur chemin, mais dans l’autre sens : au lieu de fuir Jérusalem, ils y retournent pour témoigner de ce qu’ils ont vécu. Nous pouvons nous inspirer de cette prière :

« Merci, Seigneur, de venir à ma rencontre dans la célébration eucharistique. Tu prends le temps de te pencher sur mes doutes, mes désillusions, mes souffrances. Ta Parole m’illumine et réchauffe mon cœur. Merci pour ton Eucharistie, cette présence cachée qui vient jusque dans mon cœur pour le convertir. Reste avec moi lorsque le soir de la tristesse tombe sur ma vie, et accorde-moi de partager avec mes frères ces merveilles de ta Présence. Amen ».


[1] Saint Augustin, Sermon 235, 3 dans « Œuvres complètes de saint Augustin » par M. Raulx, Bar-le-Duc 1869.

[2] Fondateur de l’École d’évangélisation Saint-André, il a participé au Synode sur la nouvelle évangélisation.

[3] Témoignage disponible sur le site du Vatican.

Voir la suite : « Le péché des bonnes personnes est de s’habituer aux choses de Dieu. M’habituer à avoir la Parole de Dieu dans ma vie, m’habituer à la prière, m’habituer aux mystères de la foi et tomber dans une routine. Me refroidir peu à peu et faire d’une façon naturelle ce qui devrait être de l’extraordinaire dans ma vie. Voilà mon péché. Comme Cléophas, je voulais enseigner les choses à Jésus-Christ, enseigner au maître des maîtres les choses, comme elles devraient être. Je suis tombé dans le péché des bonnes personnes. Parler plus de Jésus que parler avec Jésus. »

[4] Saint Augustin, Sermon 234, 2.

[5] Pape François, Discours au monde de la culture, Cagliari, 22 septembre 2013, disponible ici.

[6] Témoignage disponible sur le site du Vatican.

Voir la suite : « Je donnais des cours de Bible à Mexico dans des institutions religieuses et même à Rome. Je le dis avec honte, j’étais un maître de la Parole, au lieu d’être un disciple de la Parole, un serviteur de la Parole. Ce fut une conversion. Cesser d’être un maître pour devenir un serviteur et laisser Dieu être Dieu. C’est Dieu qui m’a transformé et je peux le dire en citant le prophète : ‘’Tu m’as séduit Seigneur et je me suis laissé séduire et tu m’as gagné parce que tu es plus fort que moi par ta Parole’’. C’est ça qui s’est produit. Ensuite nous revenons à Jérusalem avec les disciples d’Emmaüs pour rendre témoignage. »

[7] Sainte Faustine (Héléna Kowalska), Petit Journal, disponible ici, no 1660.

[9] Saint Augustin, Sermon 235, 3.

[10] François Mauriac, Vie de Jésus, Flammarion 1936, p. 249.


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