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Méditation : la miséricorde à l’œuvre

Nous sommes invités à admirer, par la première lecture (Actes), la communion qui se fonde sur la miséricorde dans la vie de la première communauté chrétienne : union des cœurs, vie nouvelle, conversions, etc. Le psaume se présente comme une célébration de la miséricorde (hesed, חסד). Enfin, saint Pierre place la miséricorde à la source de la nouvelle vie : « dans sa grande miséricorde… » (ἐλεος, eleos, 1P1,3).

L’incrédulité de Thomas n’est donc pas le centre des lectures de ce dimanche : c’est plutôt la miséricorde du Seigneur. Dans l’Évangile, Jésus vient au secours de son disciple en difficulté, et accède à sa demande insistante de toucher ses plaies, manifestant la condescendance de la miséricorde. Ces plaies qu’il a déjà montrées aux autres apôtres sont le signe de son amour jusqu’à la mort : de son côté ont coulé l’eau et le sang qui nous communiquent les richesses de son cœur, il s’agit de la source de la miséricorde. Il envoie ses apôtres avec un mandat précis, être ministres de la miséricorde : « tout homme à qui vous remettrez ses péchés… » (Jn 20, 23).

C’est pourquoi saint Jean-Paul II a consacré ce dimanche à la miséricorde : non seulement parce que toute la liturgie nous y invite, mais aussi parce que l’humanité d’aujourd’hui en a vraiment besoin, et que le Seigneur en avait exprimé le désir par l’intermédiaire de sœur Faustine :

« Comme les Apôtres autrefois, il est nécessaire que l’humanité d’aujourd’hui accueille elle aussi dans le cénacle de l’histoire le Christ ressuscité, qui montre les blessures de sa crucifixion et répète : Paix à vous ! Il faut que l’humanité se laisse atteindre et imprégner par l’Esprit que le Christ ressuscité lui donne. C’est l’Esprit qui guérit les blessures du cœur, abat les barrières qui nous éloignent de Dieu et qui nous divisent entre nous, restitue la joie de l’amour du Père et celle de l’unité fraternelle ».[1]

Qu’il est impressionnant, ce cénacle de l’histoire : les vicissitudes et persécutions que l’Église vit aujourd’hui (pensons aux chrétiens du Moyen-Orient) ; la vie des nations avec son cortège d’affrontements meurtriers, de faux espoirs et de luttes intestines (revoyons l’histoire du siècle passé) ; notre vie familiale avec ses difficultés et ses joies, ballottée par tant de vents contraires… Sans parler des épreuves internes qui nous affligent périodiquement. Chacun d’entre nous voudrait se réfugier avec les disciples dans le Cénacle, verrouillés par peur d’un contexte hostile.

Par ailleurs, l’incrédulité de Thomas, dans le fond, n’est pas si étonnante ; si elle nous scandalise, c’est peut-être que nous avons perdu de vue l’inouï des événements de Pâques.  Pour la première fois un homme revient du royaume des morts, un événement si impensable que certains disciples, même après plusieurs apparitions, auront du mal à croire : « Certains eurent des doutes » (Mt 28). Nous savons que la prédication de Paul à Athènes butera sur l’annonce de la Résurrection, une idée totalement étrangère à la raison dans le monde grec. De même aujourd’hui nos contemporains et même un certain nombre de pratiquants avouent avoir du mal à croire à sa réalité. Un évêque orthodoxe écrivait ainsi :

« Thomas nous dit que l’acte de foi n’est pas facile. Comme cela est consolant pour nous tous ! Peut-être que le mot de résurrection a perdu de sa force. À cause de l’habitude et de la routine, l’aberration de l’affirmation “le Christ est ressuscité” ne nous apparaît plus. Il fut même un temps dans l’histoire de l’Église où ceux qui ne croyaient pas, passaient pour des gens de mauvaise volonté, des marginaux… »[2]

Contemplons l’attitude du Christ dans l’Évangile : le Seigneur vient à notre rencontre, il fait sauter les verrous et nous rassure en nous disant « la paix soit avec vous ! ». Il sait bien que nous sommes troublés, il connaît bien les blessures de notre cœur, notre lenteur à croire, la peur qui nous paralyse ; son attitude bienveillante à l’égard de Thomas se répète envers nous. Aucun reproche à l’égard de l’obstination aussi profonde de son ami et de même pour nous. Il lui offre de faire l’expérience directe de sa nouvelle vie, et en profite pour louer les générations futures de croyants : « Parce que tu m’as vu, tu crois ; heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Aujourd’hui encore Jésus nous apprend comment entrer dans le mystère de la Résurrection. Non pas en forçant notre raison à admettre ce à quoi elle est réfractaire, mais en faisant l’expérience spirituelle d’une rencontre avec lui. Cela est possible en le « touchant », en le rencontrant réellement dans la prière, dans la méditation de sa Parole, dans les sacrements, dans la vie de communauté, etc. Car il se donne réellement à entendre, à voir, à manger…

Par ailleurs, Jésus nous indique ce qui doit être l’objet de notre foi. Comme Thomas, nous voudrions parfois avoir la preuve que Jésus est bien ressuscité et qu’il est présent à nos côtés. Nous cherchons à vérifier un fait. Or c’est trop peu, et ce n’est pas ce dont il s’agit. Jésus veut nous faire connaître par expérience directe son immense amour et cette vie nouvelle, qui est sienne et qui est aussi pour nous. C’est pourquoi, il nous fait entrer en contact avec lui, il nous fait toucher ses plaies qui sont les preuves de cet amour infini. Et Thomas, au lieu de conclure en affirmant par exemple « oui, c’est bien toi, j’accepte de croire », fait une toute autre réponse, une réponse remplie d’amour, une réponse d’adorateur : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

En accédant à la demande de Thomas, Jésus corrige l’approche erronée qui est la sienne et la nôtre : croire dans le Christ ressuscité, ce n’est pas seulement accepter la réalité de certains faits extraordinaires. C’est entrer dans l’incroyable relation d’amour qui nous est proposée et vivre avec Dieu d’une vie où l’éternité commence et se déploie déjà.

Pourrions-nous imaginer attitude plus positive, plus tendre, plus patiente ? La miséricorde est bien le but de l’Incarnation, non seulement pour l’exercer pleinement sur la croix, mais pour la manifester dans toutes les attitudes d’un ami proche et attachant. Le cardinal Newman l’exprimait ainsi :

« Dieu n’est pas seulement tout-puissant, mais aussi plein de miséricorde… La présence de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ nous pousse à l’espérance et à la foi, parce que son nom signifie Sauveur, et parce qu’il était si aimable, si doux, si aimant quand il était sur la terre ».[3]

Nous avons de la peine à réaliser l’inouï de cette attitude du Christ, lui qui est Fils de Dieu et Juge du monde. Un personnage de Dostoïevski pourra nous aider à l’apprécier. Il s’agit de Marmeladov, un ivrogne qui oblige sa fille mineure à se prostituer, pour ensuite dépenser dans le vin l’argent gagné si vilement. Un abîme moral, donc, mais d’où surgit une confiance étonnante en la miséricorde du Christ :

« Quand ce sera la fin pour tous, alors la Parole retentira : approchez, les ivrognes ! Approchez, les nullités ! Approchez, les rebuts ! Et nous viendrons tous sans honte, et nous serons debout. Il dira : vous êtes des porcs. Vous avez le visage de la bête et son signe – mais venez, vous aussi ! Les intelligents et les raisonnables diront : Seigneur, pourquoi prends-tu ces gens-là ? Et il répondra : Pourquoi je les prends ? Ô raisonnables gens, sagaces gens, pourquoi je les prends ? Parce que pas un d’entre eux ne s’en est jamais jugé digne ! Il nous tendra les bras, nous nous y jetterons et nous pleurerons – et nous comprendrons tout ! À ce moment, nous comprendrons tout ; et tous comprendront ».[4]

Saint Jean-Paul II ne disait pas autre chose dans son homélie pour la canonisation de sœur Faustine :

« Ce message réconfortant s’adresse en particulier à celui qui, touché par une épreuve particulièrement dure ou écrasé par le poids des péchés commis, a perdu toute confiance dans la vie et est tenter de céder au désespoir. C’est à lui que se présente le visage doux du Christ, c’est sur lui qu’arrivent ces rayons qui partent de son cœur et qui illuminent, réchauffent, indiquent le chemin et diffusent l’espérance. Combien d’âmes a déjà réconforté l’invocation : « Jésus, j’ai confiance en toi ! », que la Providence a suggérée à Sœur Faustyna ! Cet acte simple d’abandon à Jésus dissipe les nuages les plus épais et fait pénétrer un rayon de lumière dans la vie de chacun ».[5]

Reprenons donc la belle prière de sainte Faustine à la fin de son troisième cahier, cette belle invocation au Christ miséricordieux :

« Salut à Toi, très Miséricordieux Cœur de Jésus,
Source vivante de toutes les grâces,
Notre unique abri, notre unique refuge,
En toi repose mon espérance !

Salut à toi, très Compatissant Cœur de mon Dieu,
Insondable source d’amour,
D’où jaillit la vie pour l’homme pécheur,
Ainsi que la source de toute douceur !

Salut, blessure ouverte du Très Saint Cœur,
D’où sont sortis les rayons de Miséricorde,
C’est là qu’il nous est donné de puiser la vie,
Avec une confiance totale !

Salut, bonté de Dieu, inconcevable,
Ni mesurée, ni approfondie,
Pleine d’amour et de Miséricorde, mais toujours sainte,
Tu te penches sur nous comme une bonne mère !

Salut, trône de la Miséricorde, Agneau de Dieu,
Toi qui offris ta vie pour moi,
Toi devant qui chaque jour s’humilie,
L’âme vivante en une profonde foi ! »[6]


[1] Jean-Paul II, Homélie pour la canonisation de sœur Maria Faustyna Kowalska, 30 avril 2000, disponible ici.

[2] Homélie du Mgr Joachim, paroisse (orthodoxe) de Saint-Jean, Issy-les-Moulineaux, 1993, disponible ici.

[3] John Henry Newman, Catholic Sermons, Burns & Oates, London 1957, 28.

[4] Dostoïevski, Crime et châtiment, 1re partie (Pléiade p. 61).

[6] Sainte Faustine (Héléna Kowalska), Petit Journal, disponible ici, no 1320.


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount