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Méditation : le cri de compassion de Jésus

Cette partie du Discours sur la montagne (Mt 5, 17-37) choque par sa radicalité et sa force, cette force avec laquelle Jésus nous apostrophe pour mettre à nu le secret de nos cœurs, et veut nous obliger à la vertu. Il brandit la perspective de l’enfer, insiste sur la gravité du péché, se permet de reprendre la Loi comme on se saisirait d’un couteau pour l’aiguiser : « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur » (Hb 4, 12 ).Comme Fils éternel du Père, il est certes fondé à le faire, mais comment l’homme d’aujourd’hui acceptera-t-il de telles remontrances ? À une seule condition, connaître la compassion de celui qui les prononce et comprendre son intention : un pasteur qui veut sauver sa brebis.

En effet, Jésus ne se présente pas comme juge, malgré les avertissements d’un jugement terrible, sinon il ne récolterait que la peur ; il n’est pas non plus moraliste, analysant froidement les passions humaines : son discours est passionné. Il est plutôt un frère compatissant : son Cœur compatit à nos misères, il se désole des monstruosités qui défigurent notre vie intérieure, et veut à tout prix nous arracher à l’esclavage du péché. La force de ses paroles vient de cette « indignation divine » : présent dans le secret de nos consciences, il y est témoin de tant de péchés qu’une immense tristesse le saisit. « Le Seigneur connaît toutes les actions de l’homme », avons-nous lu en Ben Sira (15, 19). C’est en y reconnaissant un « cri de compassion » du Christ que nous pouvons entendre ces aspects du discours qui nous choquent au premier abord. Notre méditation écoutera donc ses paroles plus « négatives » pour remonter au « positif » du message : Dieu est exigeant parce qu’il nous aime.

Avertissement sur l’enfer, tout d’abord, à travers l’expression « géhenne de feu ». Chacune de ses relectures des commandements termine sur cette perspective terrible : Jésus nous dit qu’il est possible de « ne pas entrer dans le royaume des Cieux » (v.20), d’être « passibles de la géhenne de feu » (v.22), « jetés en prison » (v.25), notre corps peut être « jeté tout entier dans la géhenne » (v.29.30) et il dénonce l’ennemi : « cela vient du Mauvais » (v.37). Nous ne sommes peut-être plus habitués à ce genre de discours qui nous déroute, voire nous choque. Il provient pourtant directement de la prédication de Jésus et fait partie de l’enseignement officiel de l’Église, dont témoigne le Catéchisme en reprenant les termes mêmes de Matthieu :

« Jésus parle souvent de la ‘’géhenne’’, du ‘’feu qui ne s’éteint pas’’ (cf. Mt 5, 22.29 ; 13, 42.50), réservé à ceux qui refusent jusqu’à la fin de leur vie de croire et de se convertir, et où peuvent être perdus à la fois l’âme et le corps (cf. Mt 10, 28). Jésus annonce en termes graves qu’il ‘’enverra ses anges, qui ramasseront tous les fauteurs d’iniquité (…), et les jetteront dans la fournaise ardente’’ (Mt 13, 41-42), et qu’il prononcera la condamnation : ‘’Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel !’’ (Mt 25, 41) ».[1]

Quel est le sens de cet avertissement, qui peut sembler à première vue peu compatible avec la proclamation d’un Dieu amour ? C’est en réalité tout l’inverse : il est l’expression de la compassion de Jésus, qui voit la conséquence ultime de nos refus et de notre mal. Jésus ne cherche pas à nous faire peur, il nous montre clairement le précipice pour nous en détourner, comme nous le faisons nous-mêmes pour protéger d’un danger ceux que nous aimons. Écoutons comment un grand témoin du monde moderne aborde ce thème. Dostoïevski, ce prophète qui a eu l’intuition des maux du siècle passé, écrivait lucidement :

« Mes pères et mes maîtres, je me demande : qu’est-ce que l’enfer ? Pour moi, c’est la souffrance d’avoir perdu le droit d’aimer. Une fois, dans l’immensité de l’espace et du temps, un être spirituel a surgi sur la terre, et sa chance lui a été donnée : la possibilité de se dire à lui-même : je suis, et j’aime. Une fois, une fois seulement, lui a été offert un cycle de salut pour y faire valoir l’amour agissant et vivant. Et c’est pourquoi lui a été donnée la vie de la terre, limitée dans le temps. Or cet être privilégié a repoussé le don inestimable, il n’en a pas reconnu la valeur, ne l’a pas aimé, lui a jeté un regard moqueur, y est resté indifférent. Cet être quitte la terre, approche du sein d’Abraham, converse avec Abraham comme nous le raconte la parabole du riche et de Lazare. Il aperçoit le paradis et peut aller jusqu’au Seigneur ; mais précisément ce qui le tourmente, c’est qu’il approche du Seigneur sans avoir aimé : il entre en contact avec ceux qui aiment, et il a méprisé leur amour ».[2]

Autre point difficile du Discours :  le péché n’est pas anodin. C’est un acte qui blesse gravement notre dignité et notre rapport à Dieu. Le Christ semble exagérer lorsqu’il nous invite à « arracher notre œil droit », « couper notre main droite », pour éviter de se souiller… Mais les saints ont ressenti vivement la même radicalité : plus nous avançons dans l’amour de Dieu, plus nous sommes désolés de la séparation que le péché met entre nous et Dieu, et plus nous cherchons les moyens de l’éviter. Si nous ne le faisons pas, c’est plutôt signe que notre amour pour le Christ n’est pas très délicat. Voici ce qu’un grand théologien de notre temps, Daniélou, notait dans son carnet personnel :

« Le péché personnel : grande horreur du péché. Je le sens si entré en moi. Peccatum meum contra me est semper [ma faute est toujours contre moi, Ps 51]. Toutes mes opérations en sont comme souillées. Retire-toi, Satan. Celui-ci appartient au Christ par le baptême. Retire-toi et laisse place à l’Esprit-Saint. Ô Dieu, Satan a tout saccagé en moi. Il a durci mon cœur, il a dévié mon esprit, il a faussé mon action ; il a fait que j’ai répandu le mal autour de moi. Il m’a séparé de tout ce que j’aime : Jésus, Marie, mes vrais amis de la terre et du ciel. Oh ! comment ai-je livré à l’Ennemi les portes de la maison. Quelle a été ma légèreté, ma folie. Car de lui ne m’est venu que du mal. Cor mundum crea in me Deus [Crée en moi un cœur pur, Ps 51]. Ô Jésus, rendez-moi un cœur pur, un cœur de chair, un cœur humble, ne désirant que vous. Jésus, je veux oublier tout ce qui n’est pas vous. Je renonce à tout ce que j’ai entrepris hors de vous. Je ne veux que vous… »[3]

Cette attitude de l’âme nous semble la bonne réponse face au Discours sur la montagne, la seule qui convienne vraiment : reconnaître ce mal que Jésus met à jour, et le supplier de nous aider à le combattre. Car la compassion du Christ, notre frère, ne va pas en rester aux paroles, mais venir nous libérer de façon efficace. Sinon sa dénonciation de l’impureté du cœur serait toute gratuite et finalement désespérante pour notre âme qui n’arrive pas à la dépasser… Par sa présence et avec son aide, nous apprenons jour après jour non seulement à rejeter les péchés les plus graves, dénoncés par la Loi, mais à grandir dans la délicatesse et rendre notre âme plus vertueuse. Ce grand directeur d’âmes que fut saint François de Sales reprend ainsi en positif le Discours sur la montagne, avec son réalisme si fin :

« C’est chose bien aisée que de s’empêcher du meurtre, mais c’est chose difficile d’éviter les menues colères, desquelles les occasions se présentent à tout moment. C’est chose bien aisée à un homme ou à une femme de s’empêcher de l’adultère, mais ce n’est pas chose si facile de s’empêcher des œillades, de donner ou recevoir de l’amour, de procurer des grâces et menues faveurs, de dire et recevoir des paroles de cajolerie. […] Il est bien aisé, de ne point dire de faux témoignage en jugement, mais malaisé de ne point mentir en conversation […] Bref, ces menues tentations de colères, de soupçons, de jalousie, d’envie, d’amourettes, de folâtrerie, de vanités, de duplicités, d’afféterie, d’artifices, de cogitations déshonnêtes, ce sont les continuels exercices de ceux mêmes qui sont plus dévots et résolus : c’est pourquoi, ma chère Philothée, il faut qu’avec grand soin et diligence nous nous préparions à ce combat ; et soyez assurée qu’autant de victoires que nous rapportons contre ces petits ennemis, autant de pierres précieuses seront mises en la couronne de gloire, que Dieu nous prépare en son paradis. C’est pourquoi je dis, qu’attendant de bien et vaillamment combattre les grandes tentations, si elles viennent, il nous faut bien et dignement défendre de ces menues et faibles attaques ».[4]

Concrètement, nous pouvons prendre la résolution de mettre en œuvre l’un des trois commandements revus par Jésus, en les comprenant comme des conseils positifs sur la douceur, la pureté du cœur et la parole digne de foi. Ce dernier domaine est bien oublié aujourd’hui : posséder une parole qui soit fiable, sur laquelle les autres puissent s’appuyer, sans qu’il soit nécessaire de serment ; dès qu’une affaire est importante, nous avons besoin de signer des contrats et de nous appuyer sur les institutions. À l’inverse, nous connaissons tous des personnes vraiment vertueuses, qui gagnent notre confiance par la simplicité de leur vie, et dont chaque engagement est une vraie « parole d’honneur » dont l’accomplissement ne fait aucun doute.

Dans la vie en famille, en communauté ou au travail, répondons-nous toujours avec douceur, sans vouloir avoir le dernier mot, en ayant souci de ne pas blesser ? C’est peut-être le premier point (sur la violence) que nous pouvons choisir, comme nous y invite le pape François :

« Nous avons tous des sympathies et des antipathies, et peut-être justement en ce moment sommes-nous fâchés contre quelqu’un. Disons au moins au Seigneur : “Seigneur, je suis fâché contre celui-ci ou celle-là. Je te prie pour lui et pour elle”. Prier pour la personne contre laquelle nous sommes irrités c’est un beau pas vers l’amour, et c’est un acte d’évangélisation. Faisons-le aujourd’hui ! Ne nous laissons pas voler l’idéal de l’amour fraternel ! »[5]

Le cri de compassion de Jésus résonne donc dans notre âme, nous avertissant du mal, nous attirant vers le bien. Mais c’est lui qui accomplit l’œuvre de transformation intérieure, c’est lui qui va modeler notre cœur selon l’esprit des Béatitudes, nous offrant ainsi confiance et sérénité. Une paix qui transparaît dans l’expérience de sœur Faustine, et qui vient nous aider :

« Je sors de cette retraite entièrement transformée par l’amour de Dieu. Mon âme commence une nouvelle vie, sérieusement, courageusement. Bien qu’en apparence rien n’ait changé et que personne ne s’en aperçoive, cependant l’amour pur guide maintenant ma vie. Et extérieurement c’est la miséricorde qui en est le fruit. Je sens que je suis toute empreinte de Dieu. Et avec ce Dieu je vais par la vie de tous les jours, cette vie grise, fastidieuse et pénible, faisant confiance à celui que je sens en mon cœur, pour transformer cette grisaille en ma sainteté personnelle. Dans un calme profond, mon âme a mûri durant cette retraite, près de votre Cœur miséricordieux. Aux purs rayons de votre Amour, mon âme a perdu de son acrimonie elle est devenue un fruit doux et mûr.

C’est maintenant que je peux être entièrement utile à l’Église, par une sainteté personnelle qui animera sa vie toute entière puisque nous ne constituons tous qu’un seul organisme en Jésus. C’est pourquoi je fais tous mes efforts pour que le terreau de mon cœur donne naissance à de bons fruits. Et bien que peut-être restés inaperçus à tout œil humain, pourtant un jour viendra où il apparaîtra que bien des âmes se sont nourries et se nourriront de ces fruits.[6]

 


[1] Catéchisme de l’Église catholique, nº 1034.

[2] Dostoïevski, Les frères Karamazov, livre VI ch.3 (c’est le starets Zosime qui parle).

[3] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p. 247.

[4] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, partie IV, chapitre VIII.

[5] Pape François, exhortation apostolique Evangelii Gaudium, nº 101.

[6] Sainte Faustine (Héléna Kolwaska), Petit Journal, disponible ici, nos 1362-1363.


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