lecture

Méditation : de l’empire de la mort aux pleurs de Jésus

1. Méditer sur la mort pour attendre le Christ

Avant de considérer le miracle de Jésus pour son ami Lazare, il est bon de s’arrêter sur la présence dramatique de la mort : dans la scène évangélique, dans notre vie personnelle, dans l’histoire de l’humanité, etc. Nous y constatons la vérité de cette phrase de saint Paul que nous avons lue au début du Carême : « Par un seul homme [Adam], le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé en tous les hommes » (Rom 5, 12). Nous le savons… mais en tirons-nous toutes les conséquences ? Le grand Bossuet, en prêchant devant la Cour, nous aide à pratiquer ce memento mori classique de la spiritualité moderne :

« C’est à lui [Jésus] que l’on dit dans notre Évangile : Seigneur, venez, et voyez où l’on a déposé le corps du Lazare ; c’est lui qui ordonne qu’on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : venez, et voyez vous-mêmes. Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort, comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; mais c’est nous, mortels misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle, comme la conviction de nos erreurs. Allons, et voyons avec Jésus-Christ ; et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève. »[1]

La mort se présente souvent à notre porte : un ami qui subit un accident, un parent qui meurt après une longue maladie, les nouvelles de chaque jour avec leur lot d’infortunés, ou encore des problèmes de santé. Et pourtant lorsqu’elle nous concerne plus particulièrement, c’est toujours un sujet d’étonnement ! La première leçon que nous devrions tirer de sa présence est notre petitesse ; notre histoire personnelle n’est qu’un point dans l’éternité. Ce grand classique spirituel qu’est l’Imitation du Christ, en ouverture de son chapitre sur la méditation de la mort, nous offre quelques réflexions de bon sens :

« L’homme est aujourd’hui, et demain il a disparu, et quand il n’est plus sous les yeux, il passe bien vite de l’esprit. Ô stupidité et dureté du cœur humain, qui ne pense qu’au présent et ne prévoit pas l’avenir ! Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez s’il vous fallait mourir aujourd’hui. Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort. Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort. Si aujourd’hui vous n’êtes pas prêt, comment le serez-vous demain ? Demain est un jour incertain : et que savez-vous si vous aurez un lendemain ? »[2]

Ces considérations ne visent pas à nous humilier ou à nous effrayer : elles cherchent plutôt à nous montrer la réalité que le monde nous cache. La mort est devenue un tabou dans notre société moderne : si un collègue a la faiblesse de faire part d’un deuil dans sa famille, nous avons hâte de changer le sujet de conversation… et de revenir aux superficialités que nous offre le monde, pour vivre dans l’illusion d’une santé et d’une jeunesse que nous voudrions éternelles. C’est précisément cette attitude de l’âme qui empêche le Christ de se manifester à nous. Méditer sur la mort est un bon moyen de reconnaître notre pauvreté radicale et notre fragilité comme créatures. L’Évangile de ce dimanche semble suggérer que Jésus a voulu que Marthe et Marie fassent cette expérience douloureuse, pour se révéler pleinement à elles. En effet l’âme humble qui reconnaît sa petitesse est visitée par le Christ, comme l’explique Ruysbroeck dans sa doctrine mystique :

« Lorsqu’un homme juste se tient en sa petitesse, au plus bas de soi-même, et qu’il reconnaît n’avoir rien de soi, n’être rien et ne pouvoir rien, ni persévérer, ni progresser, et que souvent même il manque de vertus et de bonnes œuvres, alors il prend conscience de sa pauvreté et de sa détresse, et il creuse ainsi une vallée d’humilité. Et parce qu’il est humble et indigent, et qu’il connaît sa misère, il l’expose et en gémit devant la bonté et la miséricorde de Dieu. Ainsi peut-il reconnaître et la hauteur de Dieu et sa propre bassesse, et il devient une vallée profonde. […] Telles sont les causes d’une nouvelle venue du Christ, source de vertus nouvelles. La vallée, qui est le cœur humble, reçoit ainsi une illumination plus haute de la grâce, une ferveur plus grande de charité, une croissance de vertus parfaites et de bonnes œuvres ».[3]

Notre cœur a ainsi besoin d’être vidé des superficialités et illusions de cette vie pour pouvoir accueillir le Christ. Peut-être Jésus tarde-t-il à venir dans notre vie spirituelle, comme il a fait attendre Marthe et Marie pour mieux manifester sa gloire ? L’attente creuse en nous l’espérance, et Bossuet, dans le second point de son sermon, nous y invite. Jésus vient auprès de Lazare comme le Créateur revenu pour réparer sa création :

« Mais voici en la personne de Jésus-Christ la Résurrection et la vie : qui croit en lui, ne meurt pas ; qui croit en lui, est déjà vivant d’une vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire. Mais le corps est cependant sujet à la mort ! Ô âme, console-toi : si ce divin architecte, qui a entrepris de te réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c’est qu’il veut te le rendre en meilleur état, c’est qu’il veut le rebâtir dans un meilleur ordre ; il entrera pour un peu de temps dans l’empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains, si ce n’est la mortalité. »[4]

Seigneur, accorde-moi la sagesse que donne la méditation sur la mort : que mon cœur ne s’attache pas à ce monde qui passe, mais qu’il soit ancré en toi. Montre-moi toutes les vanités de ma vie, et libère-moi de ces illusions. Je te confie aussi tous les défunts de ma famille, et tous ceux qui sont affligés par le deuil ; donne-nous la consolation de ta présence dans l’Eucharistie, en attendant ton retour glorieux où tu viendras ouvrir définitivement nos tombeaux.

2. La venue de Jésus

Notre méditation sur la mort conduit à relire de façon différente l’oracle d’Ézéchiel en première lecture :

« Ainsi parle le Seigneur Yahvé : voici que j’ouvre vos tombeaux ; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple, et je vous ramènerai sur le sol d’Israël. » (Ez 37,12).

Cet oracle continue de nous interpeller aujourd’hui : nous vivons tant de situations de mort – physique, spirituelle, ou morale – l’intervention de Dieu est nécessaire, sa main secourable doit venir nous arracher à la détresse. La maladie de Lazare figure bien notre histoire : le chemin de chacun d’entre nous sur cette terre, qui aboutit inexorablement à la mort ; le chemin de l’humanité qui semble s’engouffrer dans le péché et la destruction ; le chemin de tant de malheureux qui se sentent abandonnés par le Seigneur. Il nous a promis « d’ouvrir nos tombeaux » et de nous « conduire à la terre » : quand, et sur quelle terre ? Dans l’Évangile de Jean, une phrase de Jésus fait écho à l’oracle d’Ézéchiel :

« Elle vient, l’heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et sortiront : ceux qui auront fait le bien, pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jugement ». (Jn 5, 28-29)

Jésus parle bien de son retour à la fin des temps ; nous l’attendons avec patience et nous savons qu’il prononcera un jour ce grand cri : « Lazare, viens dehors ! », qui deviendra : « Venez, les bénis de mon Père ! » (Mt 25, 34). La terre promise prend un nouveau visage et devient le ciel, c’est-à-dire la demeure même de Dieu. Dans l’attente de ce jour, l’histoire de chaque homme est tragique et, comme pour Lazare, la maladie conduit à la mort.

Pourquoi Jésus parle-t-il de la mort de manière ambiguë ? Pourquoi ce retard pour aller trouver son ami ? Le même reproche que lui font les deux sœurs peut être mis sur les lèvres de l’Église aujourd’hui : « Seigneur, si tu étais plus présent en ce monde, nos frères ne mourraient pas… Pourquoi tarder ? Viens, Seigneur Jésus ! » (Cf. Ap 22, 20). Et Jésus nous répond aujourd’hui comme à Marthe :

« Je suis la Résurrection. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ». (Jn 11, 25-26)

Jésus est présent dans l’histoire aujourd’hui, il ne promet pas seulement de retourner à la fin des temps : son Incarnation est bien l’irruption de Dieu sur notre terre, Dieu qui vient cheminer avec nous. Et cette Incarnation se poursuit aujourd’hui avec l’Église, qui nous donne par anticipation de participer à la vie éternelle de Dieu. Ainsi pour qui « vit et croit » en lui (v.26), l’existence n’est pas un chemin qui descend et s’arrête mais un passage sans rupture qui mène à lui. Jésus qui marche avec nous… Lors de sa toute première audience, le pape François a voulu rendre compte de cette présence :

« Dans sa mission terrestre, Jésus a parcouru les routes de la Terre Sainte ; il a appelé douze personnes simples afin qu’elles demeurent avec lui, qu’elles partagent son chemin et poursuivent sa mission ; il les a choisies parmi le peuple plein de foi dans les promesses de Dieu. Il a parlé à tous, sans distinction, aux grands et aux humbles, au jeune homme riche et à la veuve pauvre ; aux puissants et aux faibles ; il a apporté la miséricorde et le pardon de Dieu ; il a guéri, réconforté, compris ; il a donné l’espérance ; il a porté à tous la présence de Dieu qui s’intéresse à tout homme et toute femme, comme le fait un bon père et une bonne mère à l’égard de chacun de ses enfants. Dieu n’a pas attendu que nous allions à lui, mais c’est lui qui est venu à nous, sans calculs, sans mesures. Dieu est ainsi : il fait toujours le premier pas, il vient vers nous. Jésus a vécu les réalités quotidiennes des personnes les plus communes : il s’est ému devant la foule qui semblait un troupeau sans pasteur ; il a pleuré devant les souffrances de Marthe et Marie pour la mort de leur frère Lazare ; il a appelé un publicain à être son disciple ; il a également subi la trahison d’un ami. En lui, Dieu nous donné la certitude qu’il est avec nous, parmi nous ».[5]

Plus profondément encore, la scène de l’Évangile nous dévoile le cœur même de Jésus, par cette simple mention : « Jésus pleura » (Jn 11, 35). Ces deux mots en font le verset le plus court de toute l’Écriture… mais peut-être le plus révélateur ! Dieu n’est pas seulement présent à sa Création et à l’humanité, il s’est incarné pour nous révéler, en Jésus, qu’il est penché tendrement sur elle, affecté par son sort, bouleversé jusqu’à verser des larmes. Le cardinal Newman y a très justement vu une manifestation de la miséricorde :

« La qualité la plus attachante de la miséricorde de notre Sauveur est sa dépendance vis-à-vis des temps et des lieux, des personnes et des circonstances : en d’autres termes, c’est le caractère sélectif de sa tendresse. Elle considère chaque individu et délibère à son propos, lorsqu’il comparaît devant elle. Elle est suscitée par certains, comme elle ne l’est pas par d’autres ; elle est incapable, si je puis m’exprimer ainsi, de se manifester de la même façon à chaque « vis-à-vis » ; le sentiment qu’elle éprouve pour chacun a ses nuances et ses modes spécifiques ; et même elle se répand sur certains hommes, comme si Dieu dépendait de leur bonheur de vivre pour son propre bonheur. Nous en voyons plus d’une illustration dans le tendre comportement de notre Seigneur envers Lazare et ses sœurs, ou dans ses pleurs sur Jérusalem, ou encore dans sa conduite envers saint Pierre avant et après le reniement, ou envers saint Thomas lorsqu’il doutait, ou dans l’amour qu’il avait pour sa mère ou pour saint Jean ».

Insistons dans notre prière pour sentir cette tendresse divine qui vient toucher nos cœurs, panser ses plaies, guérir nos blessures. C’est le même aspect de tendresse personnelle que la liturgie a retenu dans la préface de ce dimanche :

« Il [Jésus] est cet homme plein d’humanité qui a pleuré sur son ami Lazare ; il est Dieu, le Dieu éternel qui fit sortir le mort de son tombeau : ainsi, dans sa tendresse pour tous les hommes, il nous conduit, par les mystères de sa Pâque, jusqu’à la vie nouvelle ».[6]

Tout cet épisode nous montre ainsi le double attachement du Cœur du Christ : à son Père, Dieu de la vie, dont il manifeste la gloire ; aux hommes, ses amis, qu’il vient sauver. C’est pourquoi insister sur la foi est si important pour Jésus dans ce passage, puisqu’elle relie l’homme à Dieu comme l’expliquait le pape François dans sa première encyclique :

« À Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare, Jésus dit : ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illumine tout le parcours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ ressuscité, étoile du matin qui ne se couche pas ».[7]

Comment répondons-nous à cet immense amour de Dieu pour nous ? Notre prière comporte-t-elle une dimension d’action de grâce, un élan de tendresse vers celui qui s’est donné pour nous et a pleuré sur notre misère ? Sommes-nous portés à une profession de foi sans arrière-pensée, remettant tout ce que nous sommes entre les mains de Dieu ?

Une prière de sainte Faustine pourra finalement nous inspirer une belle réponse à ce Cœur du Christ qui n’hésite pas à pleurer pour nous montrer la sincérité de son amitié :

« Je te salue, Amour éternel, mon doux Jésus qui a daigné habiter en mon cœur ! Je te salue, ô glorieuse Divinité qui as daigné t’abaisser pour moi, et par amour pour moi t’anéantir jusqu’à prendre l’apparence du pain ! Je te salue Jésus, fleur incorruptible de l’humanité, toi, tu es unique pour mon âme ! Ton Amour est plus pur que le lys et ta présence m’est plus agréable que l’odeur de la jacinthe. Ton amitié plus tendre et plus délicate que le parfum de la rose et cependant plus forte que la mort. Ô Jésus, inconcevable beauté, c’est avec les âmes pures que tu t’entends le mieux, car elles seules sont capables d’héroïsme et de sacrifice. Ô doux sang de Jésus, ennoblis mon sang et change-le en ton propre sang, que cela m’advienne selon ta prédilection ».[8]


[1] J.-B. Bossuet, Sermon sur la mort, prononcé au Louvre devant la Cour, pour le vendredi de la 4e semaine de Carême 1662.

[2] Imitation de Jésus-Christ, Livre I chapitre 23 (De la méditation de la mort), disponible ici.

[3] Ruysbroeck l’Admirable, L’ornement des noces spirituelles, livre I, chapitre VI (de la seconde venue du Christ), disponible ici.

[4] J.-B. Bossuet, Sermon sur la mort, prononcé au Louvre devant la Cour, pour le vendredi de la 4e semaine de Carême 1662.

[5] Pape François, Audience générale, 27 mars 2013 (la première de son pontificat), disponible ici.

[6] Préface de la messe du 5o dimanche de Carême.

[7] Pape François, encyclique Lumen Fidei, no 1, disponible ici.

[8] Sainte Faustine (Héléna Kolwaska), Petit Journal, disponible ici, no 1574.


.

  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount