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Méditation Marie au cœur de la fête

Paix pour les peuples, circoncision de Jésus, Marie Mère de Dieu… Que célébrons-nous exactement aujourd’hui ? Cette fête liturgique ressemble à ces églises bien anciennes qui ont accumulé les styles au cours des siècles : une crypte romane, des voûtes gothiques, un orgue baroque, des vitraux modernes… Il nous faut distinguer les différentes époques pour en comprendre l’unité et saisir le fil caché qui relie tous ces aspects.

Une fête multicolore

L’élément le plus ancien de cette fête est la Circoncision : le huitième jour après sa naissance, conformément à la Loi de Moïse (cf. Lv 12, 3), le nouveau-né a été circoncis et a reçu légalement son nom, Jésus. Il y a d’ailleurs une autre fête liturgique, le Saint Nom de Jésus, que nous célébrons le 3 janvier. Depuis que l’Église a fixé officiellement, à Rome au ive siècle, la fête de Noël au 25 décembre, la Circoncision se place naturellement le 1er janvier, à la fin de l’octave de la fête. L’évangile de la messe de ce jour y fait référence : dans la narration de Luc, après la naissance vient l’adoration des bergers (2, 8-20), la circoncision le huitième jour (v. 21), puis la présentation au Temple au quarantième (v. 22-24), un enchaînement d’événements qui suit parfaitement les étapes indiquées par la Loi (cf. Lv 12). Ainsi Jésus se révèle-t-il successivement fils de Joseph, fils de David, fils d’Israël selon la chair, fils de Dieu et nouveau Temple.

Marie a été proclamée Mère de Dieu (θεοτόκος, Théotokos = Deipara en latin) par le concile d’Éphèse en 431, au milieu de la liesse populaire, mais lors des débats christologiques très mouvementés et techniques sur les deux natures de Jésus. Suite à cela, apparut à Rome une très antique tradition de célébrer le 1er janvier ce mystère, tradition qui disparut un temps et fut rétablie par saint Paul VI lors de sa grande réforme liturgique. Ce Pape nous indique la raison de ce choix :

« Dans l’ordonnance réformée du temps de Noël, il nous semble que tous doivent tourner leur attention vers la réinstauration de la solennité de Sainte Marie, Mère de Dieu ; ainsi placée au 1er janvier selon l’ancienne coutume de la liturgie de Rome, elle est destinée à célébrer la part qu’a eue Marie au mystère du salut et à exalter la dignité particulière qui en découle pour la Mère très sainte qui nous a mérité d’accueillir l’Auteur de la vie. Elle constitue par ailleurs une excellente occasion pour renouveler notre adoration au Nouveau-Né, Prince de la Paix, pour écouter à nouveau le joyeux message des anges (cf. Lc 2, 14), pour implorer de Dieu, par la médiation de la Reine de la Paix, le don suprême de la paix. C’est pour cette raison qu’en l’heureuse coïncidence de l’octave de la Nativité du Seigneur et du 1er janvier, journée de vœux, nous avons institué la Journée mondiale de la Paix, qui reçoit de plus en plus d’adhésions et produit déjà dans le cœur de beaucoup des fruits de paix[1]. »

D’où vient concrètement cette fête de la paix ? Dans les années soixante, il y eut une initiative internationale, orchestrée par Raoul Follereau, pour demander aux autorités mondiales (l’ONU) de célébrer chaque année une « journée mondiale de la Paix », fixée au début de l’année civile. Dans le message pour sa première célébration, en 1968, saint Paul VI soulignait son universalité, au-delà de l’Église :

« Nous pensons que cette proposition interprète les aspirations des peuples, de leurs Gouvernants, des Organisations internationales qui s’emploient à conserver la paix dans le monde ; des Institutions religieuses, qui ont tant d’intérêt à voir la paix sauvegardée ; des Mouvements culturels-politiques et sociaux qui font de la paix leur idéal ; de la jeunesse, qui saisit avec une plus vive perspicacité les voies nouvelles de la civilisation, orientées vers son développement pacifique ; des hommes sages, qui voient combien la paix est aujourd’hui à la fois nécessaire et menacée[2]. »

L’évangile de Luc reflète d’ailleurs cette universalité : le chapitre 2 commence par un recensement de « tout le monde habité », et Syméon appellera Jésus « lumière des nations[lumen gentium] », selon l’expression d’Isaïe 49, et« gloire d’Israël » (Lc 2, 32). L’espoir de la paix est universel, le Roi qui vient de naître devra y répondre…

Tous ces éléments s’harmonisent donc pour une célébration joyeuse : une naissance est toujours un nouveau commencement, et celle du Christ nous permet d’aborder la nouvelle année avec confiance (début de l’année). Marie se trouve aux côtés de Jésus à la crèche et pour sa circoncision dans le Temple, y tenant le rôle irremplaçable de Mère (Marie Mère de Dieu) ayant engendré son créateur ; le nouveau-né est le Prince de la Paix, et les anges viennent de proclamer « Sur la terre, paix aux hommes ! » (v. 14) (journée mondiale de la paix). Le pape Benoît XVI nous offre l’exhortation suivante pour mieux vivre cette fête unique en son genre :

« Theotókos, Mère de Dieu : chaque fois que nous récitons l’Ave Maria, nous nous adressons à la Vierge avec ce titre, en la suppliant de prier “pour nous, pauvres pécheurs”. Au terme d’une année, nous ressentons le besoin d’invoquer d’une manière toute particulière l’intercession maternelle de la Très Sainte Vierge Marie pour la ville de Rome, pour l’Italie, pour l’Europe et pour le monde entier. À Elle, qui est la Mère de la Miséricorde incarnée, nous confions en particulier les situations dans lesquelles seule la grâce du Seigneur peut apporter la paix, le réconfort, la justice. “Rien n’est impossible à Dieu” (Lc 1, 37), dit l’Ange à la Vierge en lui annonçant sa maternité divine. Marie crut, et c’est pour cette raison qu’elle est bienheureuse (cf. Lc 1, 45). Ce qui est impossible à l’homme, devient possible pour celui qui croit (cf. Mc 9, 23). C’est pourquoi, alors que l’année 2006 se termine et que l’on entrevoit déjà l’aube de 2007, nous demandons à la Mère de Dieu d’obtenir pour nous le don d’une foi mûre : une foi que nous voudrions voir ressembler autant que possible à la sienne, une foi limpide, authentique, humble et dans le même temps courageuse, imprégnée d’espérance et d’enthousiasme pour le Royaume de Dieu, une fois privée de tout fatalisme et entièrement tendue vers la coopération, dans une pleine et joyeuse obéissance à la volonté divine, dans l’absolue certitude que Dieu ne veut rien d’autre que l’amour et la vie, toujours et pour tous[3]. »

Le cœur de Marie

Le temps de vacances que nous savourons pour le Nouvel An n’est pas exempt de mouvements et distractions, entre les rencontres familiales, les célébrations liturgiques et l’organisation de l’année qui s’ouvre… Cette confusion ressemble bien à l’atmosphère qui devait régner à Bethléem pour le recensement. Surgit la Naissance, que nous célébrons avec amour : nos voix s’unissent à celles des personnages pour commenter les événements, et nous nous dirigeons spirituellement vers la crèche… Comme les bergers, nous y trouvons « Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans la mangeoire » (Lc 2, 16). Quel accueil ! Reprenons l’éblouissement de saint François de Sales :

« Ô Marie et Joseph ! pair sans pair, lys sacrés d’incomparable beauté, entre lesquels le bien-aimé se repaît et repaît tous ses amants ! hélas, si j’ai quelque espérance que cet écrit d’amour puisse éclairer et enflammer les enfants de lumière, où le puis-je mieux colloquer que parmi vos lys ? Lys dans lesquels le Soleil de justice, splendeur et candeur de la lumière éternelle, s’est si souverainement récréé qu’il y a pratiqué les délices de l’ineffable dilection de son cœur envers nous. Ô Mère bien-aimée du Bien-Aimé ! Ô Époux bien-aimé de la Bien-Aimée ! prosterné sur ma face devant vos pieds qui portèrent mon Sauveur, je vous dédie et consacre ce petit ouvrage d’amour à l’immense grandeur de votre dilection. Hé ! je vous conjure par ce cœur de votre doux Jésus, qui est le Roi des cœurs, que les vôtres adorent, animez mon âme et celle de tous ceux qui liront cet écrit de votre toute-puissante faveur envers le Saint-Esprit ; afin que nous immolions aujourd’hui en holocauste toutes nos affections à sa divine Bonté, pour vivre, mourir et revivre à jamais dans les flammes de ce céleste feu que notre Seigneur votre Fils a tant désiré d’allumer en nos cœurs, que pour cela il ne cessa de travailler et soupirer jusques à la mort de la croix[4]. »

L’évangéliste Luc tient à faire remarquer, par deux fois, que Marie contemple et intériorise les événements auxquels elle assiste, « les gardant dans son cœur » (v. 19.51) : il nous invite donc à contempler ce cœur immaculé, et à l’imiter dans son attitude intérieure. Lui-même a probablement vécu de longs moments d’intimité spirituelle avec la mère du Rédempteur, et il en aura aperçu la profondeur, la délicatesse et la fécondité. Voici comment Benoît XVI expliquait l’expression de l’évangile :

« Le verbe grec employé “sumbállousa” [συμβάλλουσα, traduit par “gardant” dans la liturgie] signifie littéralement “mettre ensemble” et fait penser à un grand mystère à découvrir peu à peu. L’Enfant qui pleure dans la mangeoire, bien que semblable en apparence à tous les enfants du monde, est dans le même temps très différent : il est le Fils de Dieu, il est Dieu, et vrai homme. Ce mystère – l’incarnation du Verbe et la maternité divine de Marie – est grand et assurément difficile à comprendre avec la seule intelligence humaine[5]. »

Tandis que la foule commente, s’enthousiasme et tend à se dissiper, Marie quant à elle médite et descend dans la profondeur du mystère. Au milieu de toutes les agitations, c’est le chemin que notre méditation veut emprunter : Marie, école d’intériorité, de silence et de prière… Au milieu des fêtes de cette période, et dans notre vie en général, quelle est la part de la parole et du silence ? Quelle place faisons-nous à la méditation et comment laissons-nous le mystère de Dieu nous rejoindre au plus intime de nous-mêmes ? Écoutons-nous les invitations de l’Esprit pour découvrir les signes qui nous sont offerts par le Père céleste ?

La contemplation nous invite à prendre la place des bergers de Bethléem : arrachés à leurs occupations quotidiennes par une intervention divine, ils s’empressent de se mettre en chemin vers Celui qui les attire depuis toute éternité ; ils cherchent sans plus attendre le signe qui leur a été indiqué. Et ce signe, si humble et frêle en apparence – puisqu’il ne fait que dormir dans un lieu très commun – leur ouvrit tout à coup des perspectives grandioses dont le cœur de Marie avait l’intuition profonde. C’est la « lumière » qui imprègne cette page d’évangile et que les anges manifestent : perspectives nouvelles que saint Paul nous a indiquées dans la deuxième lecture. Mystère de la Trinité ; changement d’époque et transformation du temps ; nouvelle vie intérieure dans l’Esprit… Ce même Esprit, qui avait réalisé l’Incarnation du Verbe dans le sein de Marie, lui montrait à Bethléem les abîmes ouverts par cet enfant et attirait à elle des bergers éblouis. Attraction d’un peuple fidèle par le Messie, avant d’attirer les païens du monde entier, et nous-mêmes, pour tomber tous ensemble à genoux devant « le nouveau-né couché dans la mangeoire ».

Mettons-nous à l’école de ce cœur humble, dont la pauvreté est telle qu’elle a ravi le Cœur de Dieu… Marie reçut le privilège inouï de devenir Mère de Dieu pour deux raisons : parce que le Seigneur avait formé en elle un réceptacle digne de le devenir (Immaculée Conception), et parce qu’elle a su répondre, jour après jour, à cette vocation si spéciale. Sainte Élisabeth de la Trinité la décrit ainsi avant l’Incarnation :

« “Si tu savais le don de Dieu…” Il est une créature qui connut ce don de Dieu, une créature qui n’en perdit pas une parcelle, une créature qui fut si pure, si lumineuse, qu’elle semble être la Lumière elle-même : “Speculum justitiae”. Une créature dont la vie fut si simple, si perdue en Dieu que l’on ne peut presque rien en dire. “Virgo fidelis” : c’est la Vierge fidèle, “celle qui gardait toutes choses en son cœur”. Elle se tenait si petite, si recueillie en face de Dieu, dans le secret du Temple, qu’elle attirait les complaisances de la Trinité sainte : “Parce qu’Il a regardé la bassesse de sa servante, désormais toutes les générations m’appelleront bienheureuse !”… Le Père, se penchant vers cette créature si belle, si ignorante de sa beauté, voulut qu’elle soit la Mère dans le temps de celui dont il est le Père dans l’éternité. Alors l’Esprit d’amour qui préside à toutes les opérations de Dieu survint ; la Vierge dit son Fiat : “Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole”, et le plus grand des mystères fut accompli. Et par la descente du Verbe en elle, Marie fut pour toujours la proie de Dieu[6]. »

En cette sainte nuit de Noël, Jésus est donc doublement présent à Marie : présence humaine, comme son nouveau-né dont elle prend soin ; et présence spirituelle, puisqu’il est son Dieu dont elle contemple la manifestation. Saint Augustin, jouant sur ces deux plans, nous invite ainsi à reconnaître dans la foi le lieu véritable où la Maternité de Marie est la plus admirable :

« Ainsi Marie est bienheureuse d’avoir écouté la parole de Dieu et de l’avoir gardée : elle a gardé la vérité en son cœur plus que la chair en son sein. Le Christ est vérité, le Christ est chair. Le Christ vérité est dans le cœur de Marie, le Christ chair dans le sein de Marie ; ce qui est dans le cœur est plus que ce qui est dans le ventre[7]. »

C’est pourquoi nous pouvons imiter Marie, même si la Maternité divine est son privilège unique. Au milieu des événements de ce monde, nous apprenons à son école à recevoir le Christ dans la foi, à discerner sa présence, à collaborer pour l’extension de son Règne… L’évangéliste Luc, tel que nous pouvons l’imaginer comme personne, nous offre un bon exemple. Il a reçu des Apôtres, probablement de saint Paul, la révélation chrétienne qui a bouleversé sa vie. Il s’est approché de Marie et a reçu d’elle les confidences qu’il nous rapporte dans l’évangile. Elle lui a transmis la foi la plus profonde et l’amour le plus tendre qui soient pour son Fils… Toute son œuvre écrite est le fruit de sa méditation personnelle à l’école de la Vierge. Lorsqu’il nous décrit l’expansion de l’Église dans les Actes, au milieu de tant de péripéties qu’il a parfois vécues en personne, on peut dire de lui : il « retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ». Nous aussi, chacun dans une mission particulière, nous pouvons vivre cette aventure avec Marie. Le pape Benoît XVI nous y invitait :

« Chers frères et sœurs, ce n’est qu’en conservant dans le cœur, c’est-à-dire en mettant ensemble et en trouvant une unité à tout ce que nous vivons, que nous pouvons entrer, à la suite de Marie, dans le mystère d’un Dieu qui, par amour, s’est fait homme et qui nous appelle à le suivre sur le chemin de l’amour ; un amour à traduire chaque jour en un généreux service pour nos frères. Puisse la nouvelle année, que nous commençons aujourd’hui avec confiance, être un temps au cours duquel progresser dans cette connaissance du cœur, qui est la sagesse des saints. Prions pour que, comme nous l’avons entendu dans la première Lecture, le Seigneur “fasse rayonner son visage” sur nous, nous “soit propice” (cf. Nb 6, 24-27) et nous bénisse. Nous pouvons en être certains : si nous ne nous lassons pas de rechercher son visage, si nous ne cédons pas à la tentation du découragement et du doute, si malgré toutes les difficultés que nous rencontrons nous demeurons toujours ancrés à lui, nous ferons l’expérience de la puissance de son amour et de sa miséricorde. Puisse le fragile Enfant que la Vierge montre aujourd’hui au monde, faire de nous des artisans de paix, ses témoins, témoins du Prince de la Paix. Amen[8] ! »

Vivre aujourd’hui la maternité de Marie

Marie n’est pas seulement un exemple lumineux de vie chrétienne ou une école de spiritualité : sa maternité s’exerce aujourd’hui sur nos vies. Il serait ridicule de la mettre en compétition avec l’action de son Fils ou de l’Esprit, qui répand sa grâce en nos cœurs. Dans toutes ses apparitions miraculeuses, elle respecte toujours infiniment la primauté de son Fils, et elle renvoie toujours à lui. Par exemple, à Pontmain en 1871, dans les circonstances dramatiques de la guerre franco-prussienne, elle dit aux enfants : « Mais priez, mes enfants… Mon Fils se laisse toucher[9]… » C’est précisément dans cette collaboration qu’elle devient notre mère, comme l’explique le Catéchisme :

« Depuis le consentement apporté dans la foi à l’Annonciation et maintenu sans hésitation sous la croix, la maternité de Marie s’étend désormais aux frères et aux sœurs de son Fils “qui sont encore des pèlerins et qui sont en butte aux dangers et aux misères” (LG 62). Jésus, l’unique Médiateur, est le Chemin de notre prière ; Marie, sa Mère et notre Mère, lui est toute transparente : elle “montre le Chemin” (Hodoghitria), elle en est “le Signe”, selon l’iconographie traditionnelle en Orient et en Occident[10]. »

Comment vivre sa maternité aujourd’hui, comment nous placer sous la protection de ce manteau de la Vierge ? Tout dépend de notre état de vie, de notre mission dans l’Église : comme la grâce, Marie s’adapte totalement à chacun de nous ; comme une mère qui sait ce dont son enfant a besoin à chaque instant de sa croissance.

Nous pouvons considérer deux lieux principaux où s’exerce sa maternité. Le premier concerne l’évangélisation. Sa présence à la Pentecôte, et son titre de « Reine des Apôtres », montrent bien son rôle irremplaçable dans la mission de l’Église. Nous la fêtons aujourd’hui comme « mère de Dieu », tout en la vénérant avec le concile Vatican II comme « mère de l’Église » : de la personne de Jésus à son Corps mystique. Le pape François, ayant lui-même expérimenté cette influence mariale, la décrivait avec beauté :

« Il y a un style marial dans l’activité évangélisatrice de l’Église. Car, chaque fois que nous regardons Marie, nous voulons croire en la force révolutionnaire de la tendresse et de l’affection. En elle, nous voyons que l’humilité et la tendresse ne sont pas les vertus des faibles, mais des forts, qui n’ont pas besoin de maltraiter les autres pour se sentir importants. En la regardant, nous découvrons que celle qui louait Dieu parce qu’“il a renversé les potentats de leurs trônes” et “a renvoyé les riches les mains vides” (Lc 1, 52.53) est la même qui nous donne de la chaleur maternelle dans notre quête de justice. C’est aussi elle qui “conservait avec soi toutes ces choses, les méditant en son cœur” (Lc 2, 19). Marie sait reconnaître les empreintes de l’Esprit de Dieu aussi bien dans les grands événements que dans ceux qui apparaissent imperceptibles. Elle contemple le mystère de Dieu dans le monde, dans l’histoire et dans la vie quotidienne de chacun de nous et de tous. Elle est aussi bien la femme orante et laborieuse à Nazareth, que Notre-Dame de la promptitude, celle qui part de son village pour aider les autres “en hâte” (cf. Lc1, 39-45). Cette dynamique de justice et de tendresse, de contemplation et de marche vers les autres, est ce qui fait d’elle un modèle ecclésial pour l’évangélisation. Nous la supplions afin que, par sa prière maternelle, elle nous aide pour que l’Église devienne une maison pour beaucoup, une mère pour tous les peuples, et rende possible la naissance d’un monde nouveau. C’est le Ressuscité qui nous dit, avec une force qui nous comble d’une immense confiance et d’une espérance très ferme : “Voici, je fais l’univers nouveau.” (Ap 21, 5) Avec Marie, avançons avec confiance vers cette promesse[11]… »

Un autre lieu de sa maternité nous est donné par l’évangile d’aujourd’hui. Sa méditation profonde des mystères du Salut n’est pas une aventure qu’elle aurait vécue toute seule, pour son profit personnel ; au contraire, nous pouvons tous bénéficier des lumières si profondes de sa foi, comme saint Luc. Elle ne demande qu’écoute bienveillante et un peu de silence pour pouvoir nous parler et nous transmettre son trésor. Le pape François l’exprimait ainsi devant des théologiens éminents :

« La Vierge Immaculée, comme témoin privilégié des grands événements de l’histoire du salut, “conservait toutes choses, les méditant dans son cœur” (Lc 2, 19) : femme de l’écoute, femme de la contemplation, femme de la proximité aux problèmes de l’Église et des gens. Sous la conduite de l’Esprit Saint et avec toutes les ressources de son génie féminin, elle n’a pas cessé d’entrer toujours plus dans “toute la vérité” (cf. Jn 16, 13). Marie est ainsi l’icône de l’Église qui, dans l’attente impatiente de son Seigneur, progresse, jour après jour, dans l’intelligence de la foi, grâce aussi au travail patient des théologiens et des théologiennes. Que la Vierge, maîtresse de l’authentique théologie, obtienne, avec sa prière maternelle, que notre charité “grandisse toujours plus en connaissance et plein discernement” (Ph 1, 9-10)[12]. »

Que Marie exerce sa maternité dans notre œuvre d’évangélisation ou qu’elle nous accompagne dans la contemplation, elle reste toujours Mère, toute penchée sur le mystère de son Fils, tout attentive à notre chemin de foi. À Bethléem, elle présentait le Christ aux bergers comme un nouveau-né ; aujourd’hui, elle nous invite à le contempler dans l’Eucharistie. Épaisseur de la chair jadis, apparence anodine du pain aujourd’hui : c’est ce voile qu’elle nous fait traverser par le don de la foi. La dynamique de la scène évangélique se répète tout au long de l’histoire de l’Église : les fidèles sont comme les bergers qui ont entendu la révélation inouïe sur la réalité de la présence eucharistique ; ils se pressent dans les églises pour découvrir ce « nouveau-né couché dans la mangeoire », le Christ présent sous la pauvre apparence du pain, dans nos tabernacles et sur l’autel. Suit un moment d’adoration : « après avoir vu… », nos sens intérieurs s’éveillent à la présence du mystère, et le cœur de Marie nous aide à pénétrer dans ce sanctuaire. Puis chacun d’entre nous, ayant fait l’expérience profonde du Christ Eucharistie, s’en retourne dans le monde, en « racontant ce qui avait été annoncé » et en « glorifiant et louant Dieu ». C’est tout cela que désigne le titre grec de Hodoghitria (« qui montre le Chemin ») que nous rappelait le Catéchisme.

Ce parallèle entre la venue dans la chair du Verbe et la venue sur l’autel du Christ Eucharistie était l’un des thèmes favoris de saint François d’Assise, qui nous a laissé cette exhortation :

« Alors, fils des hommes, jusques à quand ce cœur lourd ? Pourquoi ne reconnaissez-vous pas la vérité et ne croyez-vous pas au Fils de Dieu ? Voici, chaque jour il s’humilie comme lorsque des trônes royaux, il vint dans le ventre de la Vierge ; chaque jour il vient lui-même à nous sous une humble apparence ; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel dans les mains du prêtre. Et de même qu’il se montra aux saints apôtres dans une vraie chair, de même maintenant aussi il se montre à nous dans le pain sacré. Et de même qu’eux, par le regard de leur chair, voyaient seulement sa chair, mais, contemplant avec les yeux de l’esprit, croyaient qu’il est Dieu, de même nous aussi, voyant du pain et du vin avec les yeux du corps, voyons et croyons fermement qu’ils sont ses très saints corps et sang vivants et vrais. Et de cette manière, le Seigneur est toujours avec ses fidèles, comme il le dit lui-même : “Voici, je suis avec vous jusqu’à la consommation du siècle” (Mt 28, 20)[13]. »

Ce même saint nous laisse une très belle prière à Marie que nous pouvons reprendre dans notre méditation :

« Salut, Dame, Reine sainte, Sainte Mère de Dieu, Marie,          
Qui es vierge faite église et choisie par le Père très saint du ciel, 
Toi qu’il consacra avec son très saint Fils bien-aimé et l’Esprit Saint Paraclet,     
Toi en qui furent et sont toute plénitude de grâce et tout bien.     
Salut, toi son palais ; Salut, toi son tabernacle ; Salut, toi sa maison.       
Salut, toi son vêtement ; Salut, toi sa servante ;  
Salut, toi sa mère, et vous toutes, saintes vertus, qui,      
par la grâce et l’illumination de l’Esprit  Saint,
êtes répandues dans les cœurs des fidèles,          
pour faire d’infidèles des fidèles envers Dieu[14]. »


[1] Pape Paul VI, Exhortation apostolique Marialis Cultus,nº 5.

[2] Pape Paul VI, Message pour la célébration d’une « journée de la paix », 1er janvier 1968.

[3] Pape Benoît XVI, Homélie, 31 décembre 2006.

[4] Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu(édition de 1924) : il s’agit de l’oraison dédicatoire.

[5] Pape Benoît XVI, Homélie, 1er janvier 2008.

[6] Sainte Élisabeth de la Trinité, J’ai trouvé Dieu, tome Ia des Œuvres Complètes, Cerf, 1985, p. 121-2.

[7] Saint Augustin, Sermon 72/A, 7. Il établit d’ailleurs un parallèle intéressant avec l’Église : « Quand le Seigneur passait avec des foules à sa suite, et qu’il faisait des miracles divins, une femme dit : “Bienheureux le sein qui t’a porté.” Et qu’a répondu le Seigneur, pour qu’on n’aille pas chercher la félicité dans la chair ? Oui, heureux, “ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent”. Ainsi Marie est bienheureuse d’avoir écouté la parole de Dieu et de l’avoir gardée : elle a gardé la vérité en son cœur plus que la chair en son sein. Le Christ est vérité, le Christ est chair. Le Christ vérité est dans le cœur de Marie, le Christ chair dans le sein de Marie ; ce qui est dans le cœur est plus que ce qui est dans le ventre. Sainte est Marie, bienheureuse est Marie, mais l’Église est meilleure que la Vierge Marie. Pourquoi ? parce que Marie est une partie de l’Église, un membre saint, un membre excellent, un membre suréminent, mais pourtant un membre de corps tout entier. Si elle est membre du corps tout entier, le corps est plus assurément qu’un seul membre. La tête, c’est le Seigneur, et le Christ tout entier est tête et corps. Que dire ? Nous avons une tête divine, nous avons Dieu pour tête. »

[8] Pape Benoît XVI, Homélie, 1er janvier 2008.

[9] Voir le site officiel du sanctuaire de Pontmain : www.sanctuaire-pontmain.com.

[10] Catéchisme de l’Église catholique, nº 2674.

[11] Pape François, Exhortation apostolique Evangelii Gaudium, nº 288.

[12] Pape François, Discours aux membres de la Commission Théologique Internationale, 5 décembre 2014.

[13] Saint François d’Assise, Écrits, « Admonitions », I, coll. « Sources Chrétiennes », n° 285, Cerf, 1981, p. 93.

[14] Saint François d’Assise, Écrits, « Salutation de la Bienheureuse Vierge Marie », n° 285, Cerf, 1981, p. 275.


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)