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Méditation : Un appel pour tous

Jésus commence à prêcher l’Évangile (Mt 4) : une lumière se lève sur la Galilée, qui va illuminer le monde entier. Les ténèbres se dissipent peu à peu : la parole de Jésus résonne, forte et directe (« convertissez-vous »), ses actions miraculeuses attirent les foules, et son enseignement les fascine. Satan lui-même est détrôné, « Le Royaume des Cieux est tout proche » (v.17). Comme toute première action de sa vie publique, il appelle quatre nouveaux disciples : Pierre, André, Jacques et Jean, qui seront ses intimes sur le mont Thabor (cf. Mt 17) et à Gethsémani (cf. Mt 26). Ils seront tellement importants pour son Église que saint Paul écrira lors du premier Concile : « Jacques, Céphas et Jean, ces notables, ces colonnes, nous tendirent la main, à moi et à Barnabé, en signe de communion » (Ga 2, 9).

Les premiers chapitres de Matthieu ont été un temps de préparation, auquel Jean-Baptiste appartenait ; désormais, Jésus inaugure le Royaume en choisissant des disciples d’un nouveau profil : ni prophètes, ni ascètes, ni docteurs de la Loi, des pêcheurs occupés par leur métier… Il nous explique lui-même la raison de son choix : « On ne met pas du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. Mais on met du vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre se conservent » (Mt 9, 17). La nouveauté du Royaume est donc radicale, et l’appel est tout aussi rude : à la différence des rabbins de l’époque, qui fondaient une école et attendaient que les disciples vinssent à eux, Jésus choisit lui-même avec soin ses apôtres et exige tout d’eux, dès le départ. « Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent… » (v.22). Matthieu, en décrivant cette scène, se rappelle certainement du moment où la radicalité de Jésus est venue bouleverser sa vie, et le récit de sa vocation suit exactement la même dynamique : « Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit : ‘Suis-moi !’ Et, se levant, il le suivit. » (Mt 9, 9).

Aujourd’hui le Christ adopte la même « stratégie » pour son évangélisation : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute langueur parmi le peuple » (v.23) : son Église continue à parcourir tous les sentiers de l’humanité, dans tant de pays ; son enseignement brille dans le monde comme la lumière dans les ténèbres ; nos liturgies proclament la Bonne Nouvelle, tandis que le Christ, par elle, libère les hommes de l’emprise du Mauvais… Pour cela, il continue à appeler des hommes et des femmes pour le suivre totalement, recevoir une expérience profonde de communion avec lui, et porter sur leurs épaules les joies et les charges de son Église. Chaque prêtre, chaque âme consacrée se souvient avec émotion des circonstances de sa vocation, comme un lointain rivage de Galilée où le Christ est passé et lui a demandé d’abandonner les filets de ses projets humains et de ses occupations légitimes… Une consécration totale qui implique aussi un arrachement à sa famille d’origine que le Catéchisme justifie lorsque le jeune âge de l’appelé heurte la sensibilité de ses parents :

« Les liens familiaux, s’ils sont importants, ne sont pas absolus. De même que l’enfant grandit vers sa maturité et son autonomie humaines et spirituelles, de même sa vocation singulière qui vient de Dieu s’affirme avec plus de clarté et de force. Les parents respecteront cet appel et favoriseront la réponse de leurs enfants à le suivre. Il faut se convaincre que la vocation première du chrétien est de suivre Jésus (cf. Mt 16, 25) : ‘Qui aime père et mère plus que moi, n’est pas digne de moi, et qui aime fils ou fille plus que moi n’est pas digne de moi’ (Mt 10, 37). »[1]

L’invitation de Jésus à le suivre est donc une « vocation première » de tout chrétien, selon le Catéchisme : cela signifie que le mariage aussi est un appel du Christ, une vocation particulière. Il ne s’agit pas de « tout abandonner », et d’imiter à la lettre le style de vie de Jésus, comme Pierre et André : cette radicalité est spécifique aux âmes consacrées, elle nécessite un appel particulier du Christ et une reconnaissance de la part de l’Église. Mais Jésus continue de passer sur le rivage de Galilée, c’est-à-dire au milieu de son Peuple et dans notre société ; il y rencontre des couples, et leur propose de le suivre dans le sacrement du mariage. Le pape François le rappelait :

« Le mariage est une vocation, en tant qu’il constitue une réponse à l’appel spécifique à vivre l’amour conjugal comme signe imparfait de l’amour entre le Christ et l’Église. Par conséquent, la décision de se marier et de fonder une famille doit être le fruit d’un discernement vocationnel. »[2]

Beaucoup de couples font cette expérience : il y a l’amour humain, le désir de fonder une famille et de se donner réciproquement ; Jésus passe sur le rivage de ces projets, et interpelle cet avenir en construction. Il vient élargir le projet en demandant que la première place lui soit réservée, et en donnant son sens plénier au mariage : se donner Dieu mutuellement et le donner au monde. C’est tout l’enjeu des « préparations au mariage » où la voix du Christ résonne à travers les accompagnateurs. Il rencontre les futurs époux et leur propose la même dynamique que ses apôtres : conversion et invitation à la mission.

Conversion, tout d’abord, parce que le Christ demande aux conjoints de refuser bien des comportements et des mentalités qui viennent d’une société aux antipodes de l’Évangile. Saint Jean-Paul II le rappelait en faisant le point sur la situation actuelle de la famille :

« Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d’adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin. Ainsi se développe un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu et des exigences de son amour définitif et absolu dans toute la vie personnelle et sociale de l’homme. C’est pourquoi un cheminement pédagogique de croissance est nécessaire pour que les fidèles, les familles et les peuples, et même la civilisation, à partir de ce qu’ils ont déjà reçu du mystère du Christ, soient patiemment conduits plus loin, jusqu’à une conscience plus riche et à une intégration plus pleine de ce mystère dans leur vie. »[3]

Les exigences du mariage chrétien apparaissent alors comme la « lumière dans les ténèbres » qu’évoquait Isaïe : face au paganisme, l’Église a patiemment promu, contre vents et marées, les valeurs de la fidélité, de la monogamie, de l’indissolubilité, du don de soi, de l’ouverture à la vie… Les siècles ont d’ailleurs montré le bienfait de ces valeurs, qui ont contribué à bâtir le meilleur de la civilisation occidentale ; elles constituent aujourd’hui autant de « batailles culturelles » à livrer face à la menace toujours présente de les abandonner. Pour les futurs conjoints, elles constituent un chemin concret de conversion. C’est pourquoi l’Évangile de ce dimanche, où les apôtres abandonnent leurs filets pour suivre le Christ, peut inspirer aussi les couples, appelés eux aussi à bien des renoncements pour vivre à la suite de Jésus. Saint Grégoire nous offre une description du mérite des premiers disciples, qui s’applique aussi à l’appel au mariage :

« Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ne se sont rien réservé. Ils ont beaucoup quitté, puisqu’ils ont renoncé à tout, si peu que fût ce tout. Nous, au contraire, l’amour nous attache à ce que nous avons, et le désir nous fait courir après ce que nous n’avons pas. Pierre et André, eux, ont beaucoup abandonné, parce que tous deux se sont défaits même du désir de posséder. Ils ont beaucoup abandonné, car en même temps qu’à leurs biens, ils ont également renoncé à leurs convoitises. En suivant le Seigneur, ils ont donc abandonné tout ce qu’ils auraient pu désirer en ne le suivant pas. »[4]

Invitation à la mission, ensuite : Jésus a invité ses disciples à devenir pêcheurs d’hommes ; de même, il invite les conjoints à collaborer au Royaume, bien au-delà de ce qu’ils pourraient humainement concevoir. Il imagine pour chaque couple une place bien spécifique dans son Église, cette « famille de familles ». Le Christ a besoin de familles chrétiennes comme piliers de son Royaume, dans de multiples domaines : transmission de la foi aux enfants, témoignage missionnaire, services d’Église où les compétences des laïcs sont nécessaires, etc. Le Catéchisme le décrit avec enthousiasme :

« De nos jours, dans un monde souvent étranger et même hostile à la foi, les familles croyantes sont de première importance, comme foyers de foi vivante et rayonnante. […] C’est ici que s’exerce de façon privilégiée le sacerdoce baptismal du père de famille, de la mère, des enfants, de tous les membres de la famille, par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâce, le témoignage d’une vie sainte, et par leur renoncement et leur charité effective. Le foyer est ainsi la première école de vie chrétienne et une école d’enrichissement humain. C’est ici que l’on apprend l’endurance et la joie du travail, l’amour fraternel, le pardon généreux, même réitéré, et surtout le culte divin par la prière et l’offrande de sa vie. »[5]

Face à cette vocation si haute de la famille, nous pourrions nous sentir découragés, parce que notre pauvre réalité, si souvent, ne correspond pas à l’attente de Jésus. Mais souvenons-nous que les quatre premiers disciples n’ont laissé que leur barque, et qu’ils apparaissent dans l’Évangile comme des hommes habités par bien des misères. Saint Grégoire nous réconforte et encourage lorsqu’il écrit : « Le Seigneur sait se contenter de notre niveau : aux yeux de Dieu, en effet, la main n’est jamais vide de présents, si l’écrin du cœur est rempli de bonne volonté. »[6]

Au-delà de ces deux vocations spécifiques, Dieu appelle tout homme par le sacerdoce baptismal, avec une attention particulière pour ceux qui, mystérieusement, ne voient pas leur existence encadrée par une forme explicite de vocation chrétienne, comme par exemple les saintes femmes qui suivaient le Christ, ou Lazare. Tous sont appelés à unir leur vie à la sienne et à annoncer la Bonne Nouvelle à leurs frères.

Quelle que soit notre vocation, l’Église nous unit dans une même prière. L’appel du Christ à le suivre, qui retentit depuis la Galilée jusqu’à nos communautés, doit être perçu par tous ses destinataires ; qu’ils soient généreux pour le suivre ! Les familles peuvent ainsi prier particulièrement pour les âmes consacrées et les célibataires, tandis que ces derniers portent les familles dans leur oraison. Pour cela, nous pouvons nous tourner vers la Sainte Famille, qui resplendit des deux types de vocations en son sein, et nous reprenons cette belle prière du dernier synode des évêques :

« Jésus, Marie et Joseph : en vous, nous contemplons la splendeur de l’amour vrai, en toute confiance nous nous adressons à vous.
Sainte Famille de Nazareth, fais aussi de nos familles un lieu de communion et un cénacle de prière, d’authentiques écoles de l’Évangile et de petites Églises domestiques
. »[7]

 


[1] Catéchisme, nº 2232, disponible ici.

[2] Pape François, exhortation apostolique Amoris Laetitia, nº 72, disponible ici.

[3] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Familiaris Consortio, nº 9, disponible ici.

[4] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, nº 5 (30 novembre 590), 2.

[5] Catéchisme, nº 1655-1656, disponible ici.

[6] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, nº 5 (30 novembre 590), 3.

[7] Pape François, exhortation apostolique Amoris Laetitia, conclusion (nº 325), disponible ici,

 

 


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount