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Méditation : Suivre l’Agneau dans son immolation

« Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » : lors de sa rencontre avec Jésus, c’est l’expression qui vient sur les lèvres de Jean-Baptiste. Elle est importante, puisqu’il la répète le lendemain. Le début du quatrième Évangile ne nous permet pas de saisir tout de suite ce que saint Jean entend exactement : il y aurait de nombreuses interprétations possibles. Mais plusieurs indices viennent nous aider : la suite de l’Évangile, en particulier la Passion où Jésus est assimilé à l’agneau pascal (« pas un os ne sera brisé », Jn 19, 36), et expire à l’heure où sont égorgés les agneaux de la Pâque ; la spiritualité de l’Apocalypse, où le Christ est « l’agneau égorgé » (Ap 5, 6) ; la théologie des synoptiques où les souffrances de Jésus étaient « nécessaires » (cf. Lc 24, 26), et son assimilation au Serviteur souffrant d’Isaïe (cf. Mt 12, 17). L’expression de Jean-Baptiste contient donc en germe toute une théologie de l’offrande par amour, vécue dans la souffrance, qui fut l’œuvre du Christ. C’est ainsi que le comprend le Catéchisme :

« Après avoir accepté de lui donner le baptême à la suite des pécheurs, Jean-Baptiste a vu et montré en Jésus l’Agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde (cf. Jn 1, 29. 36). Il manifeste ainsi que Jésus est à la fois le Serviteur souffrant qui, silencieux, se laisse mener à l’abattoir et porte le péché des multitudes, et l’Agneau pascal symbole de la rédemption d’Israël lors de la première Pâque. Toute la vie du Christ exprime sa mission : servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »[1]

L’image de l’Agneau est donc assez claire :  un petit animal qui se laisse conduire sans aucune résistance ; ce que le troupeau a de plus précieux et de plus innocent et qui devient, par cela même, l’offrande la plus convenable envers Dieu. Sa figure a inspiré de nombreux artistes et la liturgie ; Paul Verlaine la reprenait dans un poème qui est une belle prière :

« Agneau de Dieu, qui sauves les hommes,
Agneau de Dieu, qui nous comptes et nous nommes,
Agneau de Dieu, vois, prends pitié de ce que nous sommes.
Donne-nous la paix et non la guerre,
Ô l’agneau terrible en ta juste colère.
Ô toi, seul Agneau, Dieu le seul fils de Dieu le Père. »[2]

Mais que désigne exactement son action d’« enlever le péché du monde », comme s’il s’agissait d’un poids encombrant que l’Agneau serait venu déplacer ? Voici l’explication du pape François :

« Le verbe qui est traduit par ‘enlève’ signifie littéralement ‘soulever’, ‘prendre sur soi’. Jésus est venu dans le monde avec une mission précise : le libérer de l’esclavage du péché, en se chargeant des fautes de l’humanité. De quelle façon ? En aimant. Il n’y a pas d’autre façon de vaincre le mal et le péché sinon avec l’amour qui pousse à donner sa vie pour les autres. Dans le témoignage de Jean-Baptiste, Jésus a les traits du Serviteur du Seigneur, qui ‘portait nos souffrances, qui s’est chargé de nos douleurs’ (Is 53, 4), jusqu’à mourir sur la croix. Il est le véritable agneau pascal, qui s’immerge dans le fleuve de notre péché, pour nous purifier. »[3]

Or Jean-Baptiste insiste aussi sur un autre aspect : « Je ne le connaissais pas » (vv.31.33). Ignorait-il donc la mission de son cousin ? Le texte laisse entendre que l’Esprit Saint s’est manifesté au baptême pour lui révéler que Jésus est le Sauveur qui s’offre lui-même comme l’Agneau du sacrifice Il ne le connaissait que selon la chair, il est introduit dans une connaissance selon l’Esprit : « Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn 3, 6), dira Jésus à Nicodème. Il est difficile de dire ce que Jean a perçu des souffrances à venir du Messie, mais en lui donnant le baptême de pénitence, il voit se profiler un tout autre baptême, celui dont Jésus dira : « Je suis venu recevoir un baptême et combien il me tarde qu’il soit accompli » (Lc 12, 50), celui de la croix.

Le lendemain, deux disciples de Jean écoutent à nouveau cette désignation de Jésus comme l’Agneau, et se mettent à le suivre. Désormais Jésus va peu à peu leur révéler sa vocation d’Agneau de Dieu.  Il va leur manifester sa gloire à Cana les faire assister à son ministère de guérison et de salut des âmes, puis les entraîner vers son mystère pascal à Jérusalem. Cela signifie que la mission profonde de Jésus, sa vocation à l’offrande par amour sur la croix doit être accueillie et découverte peu à peu par les disciples qui vont en faire l’expérience. C’est le chemin de découverte dans la foi, sous l’inspiration de l’Esprit, que nous sommes tous appelés à parcourir.

Nous suivons en cela saint Pierre, à qui Jésus déclara : « Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux » (Mt 16, 17). Après avoir lui-même refusé dans un premier temps la croix, ce qui lui avait valu un reproche cinglant – « passe derrière moi Satan » – et après avoir renié son Maître dans l’épreuve, Pierre reprend le chemin. Après l’expérience de la croix et Résurrection de son Maître, il pourra exhorter ainsi les communautés : « Dans la mesure où vous participez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, vous soyez aussi dans la joie et l’allégresse » (1P 4, 13). En d’autres termes, l’Agneau invite les chrétiens à participer de son mystère de souffrance qui accomplit son offrande.

Ce mystère a souvent été désigné par un terme passé de mode, l’expiation. Lorsque le Christ, ou un chrétien à sa suite, accomplit sa vocation à l’amour par une offrande de lui-même qui comporte souffrance et mort, il accomplit une œuvre de rédemption qui peut être comparée à l’action rituelle du « sacrifice d’expiation ». Dans l’Ancien Testament, c’était un élément important de la religion ; on avait conscience que le péché appelait réparation. On y répondait par le sacrifice d’animaux mais ce n’était pas une réponse pleinement suffisante, comme le rappelle le psaume : « Tu ne voulais ni holocauste ni victime ». La réponse pleinement valable vient de Dieu lui-même, c’est l’amour surabondant qui vient volontairement nous rejoindre dans notre misère et se donne jusqu’au bout : « … Alors j’ai dit, voici je viens ».[4]

Aujourd’hui, vivons-nous cette réalité ? Les termes de sacrifice, d’expiation, de souffrance rédemptrice, si courants pendant des siècles de spiritualité chrétienne, ont quasiment disparu de notre horizon[5]. Les abus, par exemple le dolorisme, n’ont pas manqué par le passé, certes, mais comme toujours l’extrême inverse n’est pas juste. L’amour a toujours un prix. Il suppose de se décentrer, de passer après, de renoncer, de donner sans retour. À l’heure où nos sociétés prônent surtout l’épanouissement de soi, acceptons-nous, dans nos vies quotidiennes, familiales, communautaires, apostoliques, d’être dérangés, fatigués, dépouillés par amour ? Acceptons-nous l’engagement sans retour au risque de la blessure ? Plus encore, sommes-nous prêts, à vivre, avec le Christ et selon nos forces, l’épreuve de la maladie et la souffrance, qui sont toujours un mal, comme une partie intégrante et inévitable du destin de l’homme ?

En fait, le chemin du Christ, qui passe par la croix, reste aussi choquant à notre époque qu’à la sienne. Seuls quelques disciples acceptent de l’accompagner. Ce sont les saints d’hier et d’aujourd’hui qui ont embrassé avec amour cette vocation à la souffrance, en complète contradiction avec l’esprit du monde. Le bienheureux Newman assume ainsi cette incompréhension :
« Comment cela peut-il se faire ? Dieu lui-même souffrant sur la croix, Dieu éternel et tout-puissant sous l’apparence d’un esclave, avec chair et sang humains, blessé, insulté, mourant ? Et tout cela comme expiation du péché humain ? Pourquoi, pourrions-nous demander, l’expiation était-elle nécessaire ? Pourquoi le Père plein de miséricorde ne pouvait-il pas nous pardonner sans elle ? […] Nous refusons d’admettre ce type de doctrine si dissemblable à tout ce que la face de ce monde nous parle. Voici des évènements sans précédent ; ils appartiennent à un nouvel ordre de choses ; et tandis que notre cœur n’éprouve aucune sympathie pour eux, notre raison les rejette totalement. »[6]
Voici donc notre situation sans la foi : notre cœur ne trouve aucune attirance pour la souffrance, notre raison s’en offusquerait même ; mais la rencontre avec le Christ, l’Agneau de Dieu qui offre sa vie par amour et vient compenser tous nos refus d’aimer, bouleverse tout cela et dévoile un nouveau sens pour les souffrances, petites ou grandes, qui habitent nos vies. L’Imitation du Christ nous le rappelle :

«  Si une seule fois tu étais parfaitement entré dans l’intimité de Jésus, si tu avais savouré un peu seulement de son brûlant amour, alors tu ne tiendrais aucun compte de ce qui est pour toi-même heureux ou malheureux, mais tu te réjouirais bien davantage des humiliations, parce que l’amour de Jésus donne à l’homme la force de se mépriser. »

Dans notre contexte culturel, nous comprenons plus facilement l’appel au service, à la générosité désintéressée ; mais tout cela passe nécessairement par la croix. Saint Jean-Paul II l’exprimait ainsi :

« Dans la Sainte Écriture, il y a un lien fort et évident entre le service et la Rédemption, comme entre le service et la souffrance, entre le Serviteur et l’Agneau de Dieu. Le Messie est le Serviteur souffrant qui prend sur ses épaules le poids du péché humain, il est l’Agneau ‘’conduit à l’abattoir’’ (Is 53, 7) pour payer le prix des fautes commises par l’humanité et lui rendre ainsi le service dont elle a le plus besoin. Le Serviteur est l’Agneau qui, ‘’maltraité, s’humilie et n’ouvre pas la bouche’’ (Is 53, 7), montrant ainsi une force extraordinaire : celle de ne pas réagir au mal par le mal, mais de répondre au mal par le bien. »[7]

D’innombrables saints nous montrent ce chemin : comme Jean-Baptiste, ils ont reçu de l’Esprit une connaissance du Christ comme Agneau immolé. Ils se sont alors mis à sa suite et ont chargé, eux aussi, sur leurs épaules cette part de souffrances que le Père a bien voulu leur confier, en union avec son Fils. Sans pouvoir complètement expliquer comment cette mort opérait le salut du monde, ils l’ont vécue jusqu’au bout, avec la passion d’un amour invincible.

Dans la conclusion de Salvifici Doloris, saint Jean-Paul II, s’adressait aux personnes souffrantes de façon surprenante, en leur demandant leur aide. Il concluait :

« Dans le terrible combat entre les forces du bien et du mal dont le monde contemporain nous offre le spectacle, que votre souffrance unie à la croix du Christ soit victorieuse  »[8].

C’est cette invitation que nous recevons à la messe, lorsque le prêtre nous présente l’Hostie et répète les paroles de Jean Baptiste : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; heureux les invités aux noces de l’Agneau ! » Demandons de laisser tout confort et toute consolation humaine pour vivre ce mystère d’amour, à la suite de sainte Faustine :

« Jésus cache-moi, ainsi que tu t’es caché sous l’apparence d’une blanche Hostie, dérobe-moi également aux yeux des hommes et cache tout particulièrement les dons que tu daignes m’accorder : fais que je ne trahisse pas extérieurement ce que tu opères en mon âme ! Je suis devant toi comme une blanche Hostie, ô divin Prêtre, consacre-moi toi-même et que ma transfiguration soit connue de toi seul ; et chaque jour je me tiens devant toi comme une Hostie expiatoire, et j’implore ta miséricorde pour le monde ! En silence et inaperçue je me consumerai devant toi comme une Hostie expiatoire, et j’implore ta miséricorde pour le monde. En silence et inaperçue je me consumerai devant toi ; mon amour pur et sans partage brûlera comme un holocauste dans un profond silence, et que le parfum de cet amour se répande aux pieds de ton trône ! Tu es le Seigneur des Seigneurs, mais tu es épris des cœurs infiniment petits et humbles… ».[9]

 

 


 

[1] Catéchisme de l’Église catholique, nº 608, disponible ici.

 

[2] Paul Verlaine, Agnus Dei, dans Liturgies intimes.

 

[3] Pape François, Angélus du 19 janvier 2014, disponible ici.

 

[4] Voir sur ce thème le Catéchisme de l’Église catholique : « Quand saint Paul dit de Jésus que Dieu l’a destiné à être propitiatoire par son propre sang (Rm 2, 25), il signifie que dans l’humanité de celui-ci, c’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde (2 Co 5, 19) », nº 433, disponible ici.

[5] Un exemple : le Dictionnaire de la vie spirituelle (œuvre collective), publié par le Cerf en 2012, ne traite nulle part de ces thèmes au long de ses 1 250 pages.

 

[6] John Henry Newman, Parochial and Plain Sermons (Longmans 1907), Volume 6, Sermon 6 : The Incarnate Son, a Sufferer and Sacrifice, disponible ici (en anglais) .

Voir tout le passage : What a very different view of life do these doctrines present to us from that which the world takes. Only think of this one thing—of the eagerness of the great mass of men after matters of time, after engagements of this world, after gain, after national aggrandizement, after speculations which promise public or private advantage; and having thought of this, turn back to the contemplation of Christ’s Cross, and then say, as candid men, whether the world, and all that is in the world, is not as unbelieving now as when Christ came. Does there not seem too great cause to fear that this nation, in spite of its having been baptized into the Cross of Christ, is in so unholy a state, that, did Christ come among us as He came among the Jews, we should, except a small remnant, reject Him as well as they? May we not be sure that men now-a-days, had they been alive when He came, would have disbelieved and derided the holy and mysterious doctrines which He brought? Alas! is there any doubt at all, that they would have fulfilled St. John’s words, — »the darkness comprehended {81} it not? » Their hearts are set on schemes of this world: there would have been no sympathy between them and the calm and heavenly mind of the Lord Jesus Christ. They would have said that His Gospel was strange, extravagant, incredible. The only reason they do not say so now is, that they are used to it, and do not really dwell on what they profess to believe. What! (it would have been said,) the Son of God taking human flesh, impossible! the Son of God, separate from God yet one with Him! « how can these things be? » God Himself suffering on the Cross, the Almighty Everlasting God in the form of a servant, with human flesh and blood, wounded, insulted, dying? and all this as an Expiation for human sin? Why (they would ask) was an Expiation necessary? why could not the All-merciful Father pardon without one? why is human sin to be accounted so great an evil? We see no necessity for so marvelous a remedy; we refuse to admit a course of doctrine so utterly unlike anything which the face of this world tells us of. These are events without parallels; they belong to a new and distinct order of things; and, while our heart has no sympathy with them, our reason utterly rejects them. —And as for Christ’s miracles, if they had not seen them, they would not have believed the report; if they had, they would have been ready enough to refer them to juggling craft, —if not, as the Jews did, to Beelzebub.

 

[7] Saint Jean-Paul II, Message pour la journée de prière pour les vocations,2003, disponible ici .

 

[8] Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Salvifici Doloris, 1984, nº 31, disponible ici.

 

[9] Sainte Faustine (Héléna Kolwaska), Petit Journal, nº 1563.

 

 


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)