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À l’écoute de la Parole

Le livre d’Isaïe regorge de richesses littéraires et spirituelles, parmi lesquelles la liturgie a choisi, pour ce dimanche, la mystérieuse figure du Serviteur souffrant, dont nous lisons le « troisième chant » (Is 50, 4-7). La description dramatique de cet homme qui souffre avec patience évoque fortement Jérémie : un prophète formé et éprouvé par la Parole, envoyé pour réconforter le peuple (Jr 30-31), et qui fut sujet à la persécution physique (Jr 38). Jeté en prison ou au fond d’une citerne, il ne mettait son espoir que dans le Seigneur. Mais au-delà de Jérémie, ce mystérieux « Serviteur souffrant » constitue une figure prophétique qui s’applique parfaitement à l’humiliation et à l’obéissance de Jésus. Durant son procès religieux, il présente la même attitude : « Je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats » (Is 50, 6). Le texte d’Isaïe nous aide même à percevoir les sentiments intérieurs du Christ, surtout l’abandon à son Père : « Le Seigneur Dieu vient à mon secours » (v.7).

Le contraste est grand entre l’humiliation de la Passion et les acclamations enthousiastes de l’entrée à Jérusalem, que nous avons répétées pendant la procession. De même, les récits évangéliques des derniers dimanches, qui montraient la puissance du Christ, contrastent avec le récit de la Passion. Jésus accueille en sa personne ces deux réalités, comme l’explique le pape Benoît XVI :

« Selon la tradition biblique, le Fils de l’homme est celui qui reçoit le pouvoir et la souveraineté de Dieu (cf. Dn 7, 13s). Jésus interprète sa mission sur la terre en superposant à la figure du Fils de l’homme celle du Serviteur souffrant, décrit par Isaïe (cf. Is 53, 1-12). Il reçoit le pouvoir et la gloire uniquement en tant que « serviteur » ; mais il est serviteur dans la mesure où il prend sur lui le destin de souffrance et de péché de toute l’humanité. Son service s’accomplit dans la totale fidélité et dans la pleine responsabilité envers les hommes. C’est pourquoi la libre acceptation de sa mort violente devient le prix de la libération pour la multitude, devient le commencement et le fondement de la rédemption de chaque homme et du genre humain tout entier.[1]

Depuis les tout premiers temps de l’Église, le psaume 22 (21) a été lu comme une description étonnamment précise de la Passion de Jésus : le psalmiste semble décrire à la lettre ce que Jésus vivra au Calvaire. Au-delà des détails concrets, saint Matthieu, dont l’Évangile est proclamé ce dimanche, met sur les lèvres de Jésus ce cri que nous répétons en refrain : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Ps 22, 2 = Mt 27, 46).

Cette ultime prière de Jésus montre qu’il partage notre condition humaine jusqu’à ce sentiment d’abandon total que peut ressentir l’homme dans l’épreuve et face à la mort. Cette prière ne nie pas pour autant l’espérance, mais la manifeste au contraire, puisque dans la traduction juive, citer le premier verset d’un psaume revient à le citer intégralement.

En effet, le psaume 22, après la description des souffrances et la supplication, opère un retournement spectaculaire et s’ouvre à l’action de grâces : « Je proclame ton nom devant mes frères, je te loue en pleine assemblée » (v.23).  Dans l’intervalle, quelque chose de radical s’est produit : Dieu est intervenu pour porter secours au malheureux. La traduction liturgique choisit une expression forte, qui dépasse l’original hébreu, pour l’exprimer : « Mais tu m’as répondu ! » (v.22). Cela nous permet d’y voir une prophétie de la Résurrection, la réponse définitive du Père aux souffrances du Fils. C’est ainsi que le Catéchisme considère le cri du Christ comme une prière filiale, parmi d’autres que nous méditons comme les Sept dernières paroles :

« Quand l’heure est venue où il accomplit le dessein d’amour du Père, Jésus laisse entrevoir la profondeur insondable de sa prière filiale, non seulement avant de se livrer librement (“Abba… non pas ma volonté, mais la tienne” : Lc 22, 42), mais jusque dans ses dernières paroles sur la croix, là où prier et se donner ne font qu’un : “Mon Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font” (Lc 23, 34) ; “En vérité, je te le dis, dès aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis” (Lc 24, 43) ; “Femme, voici ton fils” – “Voici ta mère” (Jn 19, 26-27) ; “J’ai soif !” (Jn 19, 28) ; “Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” (Mc 15, 34 ; cf. Ps 22, 2) ; “Tout est achevé” (Jn 19, 30) ; “Père, je remets mon esprit entre tes mains” (Lc 23, 46), jusqu’à ce “grand cri” où il expire en livrant l’esprit (cf. Mc 15, 37 ; Jn 19, 30b) ».[2]

Cette année, nous lisons la Passion selon Matthieu, depuis la trahison de Judas (26, 14) jusqu’aux précautions prises par les Pharisiens pour garder le tombeau (27, 66). Jésus est naturellement au centre de toute la narration, mais son attitude évolue au fil du texte selon trois phases : diriger, offrir, subir :

  • Il dirige d’abord souverainement les événements puisqu’il annonce la trahison de Judas, institue l’Eucharistie et exhorte ses disciples (Mt 26, 14-35).
  • Il plonge ensuite dans l’angoisse à Gethsémani (v.36-46), où il réalise l’offrande volontaire de sa vie ; même dans sa capture, il ne perd pas la maîtrise de la situation puisqu’il réprimande la violence de Pierre (v.47-56).
  • Il est alors « abandonné par tous » et se laisse juger par Caïphe, puis par Pilate. Pendant les deux procès, il ne sort de son silence que pour répondre au grand prêtre : « Dorénavant, vous verrez le Fils de l’homme… » (v.64), et n’offre que deux mots à Pilate (27, 11). On a ainsi l’impression qu’il se laisse mener comme un agneau innocent.
  • Il devient totalement passif, dans son comportement extérieur, sous les moqueries des soldats et des passants (Mt 27, 27-45). Puis il meurt en croix, dans une grande souffrance physique et morale, en poussant un dernier cri, avant d’être enseveli (v.46-66). Tout reste en suspens autour de son tombeau.

Quelle trajectoire, en quelques versets, depuis le Maître qui institue l’Eucharistie jusqu’à la sépulture hâtive d’un cadavre défiguré ! Notons l’importance théologique, dans tout ce récit, du titre de « Fils de Dieu » : c’est l’argument critique de son procès devant le grand prêtre (26, 63) ; les passants puis les prêtres s’en moquaient au pied de la croix (27, 40.43). Mais sa mort provoque des signes cosmiques puissants et mystérieux (vv.51-53), devant lesquels le centurion, éberlué, lui attribue finalement ce titre que tous lui refusaient : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! » (27, 54). Le païen a perçu la profondeur du mystère, à la différence des prêtres qui se sont éloignés ; et les femmes recueillent son Corps sacré avec l’aide de Joseph d’Arimathie. Tout est en place pour la Résurrection.

Au moment d’entrer dans la Semaine sainte, nous contemplons d’un seul regard tout le mystère du Christ grâce à une hymne liturgique de la première communauté chrétienne, que saint Paul inclut dans sa Lettre aux Philippiens (Ph 2, 6-11). Elle décrit d’abord un mouvement de descente à deux étapes : l’Incarnation, où Jésus « passe » de la « condition divine à la condition de serviteur », suivie par la Passion : « mourir sur une croix ». Cette descente manifeste l’extrême obéissance de Jésus. Puis vient un mouvement ascendant qui est la réponse de Dieu le Père à l’offrande précédente, par la Résurrection et l’Ascension de Jésus : « Il l’a élevé au-dessus de tout ». Il est maintenant le centre de l’adoration de toutes les créatures, qu’elles soient angéliques (au ciel), humaines (sur terre) ou dans le Shéol (aux enfers). Toutes sont unies par une même proclamation liturgique : « Jésus-Christ est Seigneur ! »

C’est ce grand mouvement de l’hymne aux Philippiens que nous suivons avec la procession des Rameaux, la proclamation de la Passion et l’attente de la Résurrection. Nous accompagnons le Christ dans son mystère de Pâques, à l’invitation de la liturgie :

« Aujourd’hui, le Christ entre à Jérusalem, la Ville sainte, où il va mourir et ressusciter. Mettons toute notre foi à rappeler maintenant le souvenir de cette entrée triomphale de notre Sauveur ; suivons-le dans sa Passion jusqu’à la croix pour avoir part à sa Résurrection et à sa vie ».[3]

⇒Lire la méditation


[1] Benoît XVI, Allocution du 18 février 2012, disponible ici. 

[2] Catéchisme de l’Eglise catholique, nº2605, disponible ici.

[3] Suggestion du missel pour l’allocution aux fidèles (procession des rameaux).


Arrivée du Christ à Jérusalem, Pietro Lorenzetti (1320)

Arrivée du Christ à Jérusalem, Pietro Lorenzetti (1320)


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