lecture

À l’écoute de la Parole

Les paroles du Christ dans l’évangile sont pour le moins surprenantes et méritent une explication approfondie, tant elles contredisent apparemment d’autres vérités bien établies de son enseignement. Il est bien le prince de la Paix (cf. Is 9,5), celui qui vient établir la paix de Dieu parmi les hommes, comme le chantaient les anges lors de sa naissance : « Gloire à Dieu et paix aux hommes qu’Il aime ! » (Lc 2,14) ; alors comment pourrait-il affirmer le contraire ? Son ennemi pendant la vie publique, Satan, n’est-il pas le « prince de ce monde » (Jn 12) qui joue de la division entre les hommes et des hommes avec Dieu ? Alors, comment le Christ pourrait-il revendiquer pour lui ces divisions à l’intérieur de la famille, qui lacèrent l’humanité et nous font tant souffrir ? Sa description ne contredit-elle pas l’exemple lumineux que la Sainte Famille de Nazareth nous a offerte, un sanctuaire où la paix et l’union spirituelle régnait entre tous les membres ?

L’évangile : le jugement eschatologique du Messie (Lc 12,49-53)

Commençons par saisir le contexte dans lequel s’insèrent les affirmations de Jésus sur la paix et la division. Dans cette partie de l’évangile de Luc, nous entendons le Christ prodiguer des conseils à ses disciples alors qu’ils sont en marche vers Jérusalem. Il commence à aborder un thème délicat, celui des temps eschatologiques, c’est-à-dire l’accomplissement des promesses à Israël et l’instauration des « derniers temps » par la venue du Messie. Par exemple, il invite à la vigilance en attendant son retour : « Tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir. » (Lc 12,40) Ce thème gagne en importance au fil de ses enseignements, jusqu’au grand « discours eschatologique » du chapitre 21 (ce seront des jours de vengeance, où devra s’accomplir tout ce qui a été écrit, v.22).

Dans notre passage, après avoir conclu les avertissements aux intendants que sont les Apôtres (à qui on aura beaucoup donné il sera beaucoup demandé…), son discours emprunte des colorations eschatologiques évidentes en empruntant l’image du feu (je suis venu jeter un feu sur la terre) et du baptême (je dois être baptisé d’un baptême). Ces deux thèmes étaient déjà liés dans la prédication de Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain :

« Jean prit la parole et leur dit à tous : ‘Pour moi, je vous baptise avec de l’eau, mais vient le plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales ; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient en sa main la pelle à vanner pour nettoyer son aire et recueillir le blé dans son grenier ; quant aux bales, il les consumera au feu qui ne s’éteint pas.’ » (Lc 3,16-17).

Pour Jean-Baptiste, il était clair que la venue du Messie allait instaurer un jugement pour purifier Israël, en séparant les bons des méchants. L’image du feu est aussi utilisée par Jésus lui-même dans son avertissement face au jugement eschatologique :

« Comme il advint aux jours de Lot : on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait ; mais le jour où Lot sortit de Sodome, Dieu fit pleuvoir du ciel du feu et du soufre, et il les fit tous périr. De même en sera-t-il, le Jour où le Fils de l’homme doit se révéler. » (Lc 17,28-30).

Cette attente d’un Messie qui réaliserait la grande purification d’Israël était bien vive au temps du Christ, et dans les synagogues résonnaient ces paroles de Malachie, que tous les auditeurs de Jésus connaissaient par cœur :

« Voici, j’envoie mon messager. Il aplanira le chemin devant moi. Subitement, il entrera dans son temple, le maître que vous cherchez, l’Ange de l’alliance que vous désirez ; le voici qui vient, dit le SEIGNEUR de l’univers. Qui supportera le jour de sa venue ? Qui se tiendra debout lors de son apparition ? Car il est comme le feu d’un fondeur, comme la lessive des blanchisseurs. Il siégera pour fondre et purifier l’argent. Il purifiera les fils de Lévi. Il les affinera comme on affine l’or et l’argent. Ils seront pour le SEIGNEUR ceux qui présentent l’offrande comme elle doit l’être. » (Ml 3,1-3)

Quelle paix messianique ?

Ayant placé ses auditeurs dans une perspective eschatologique claire, Jésus centre cette attente messianique sur sa propre personne (je suis venu jeter… je dois être baptisé) : il est clairement le Messie qui vient établir le jugement eschatologique. C’est alors qu’il introduit le thème de la paix en s’adressant aux attentes du Peuple et en essayant de les corriger (pensez-vous… Non, je vous le dis…). De quelle correction s’agit-il, contre quelles attentes Jésus s’inscrit-il en porte à faux ?

Notons d’abord que le Seigneur démontre une force rhétorique impressionnante en répétant à chaque fois l’opposition des deux membres (le père contre le fils / le fils contre le père). Notre expérience humaine – celle de toutes les familles du monde – corrobore la douleur extrême que provoquent ces dissensions. Le prophète Michée s’en était fait l’écho, et peut-être Jésus reprend-il les mêmes termes pour se mettre dans la même perspective spirituelle :

« Ne vous fiez pas au prochain, n’ayez point confiance en l’ami ; devant celle qui partage ta couche, garde-toi d’ouvrir la bouche. Car le fils insulte le père, la fille se dresse contre sa mère, la belle-fille contre sa belle-mère, chacun a pour ennemis les gens de sa maison. Mais moi, je regarde vers le Seigneur, j’espère dans le Dieu qui me sauvera ; mon Dieu m’entendra. » (Mi 7,5-7).

Michée décrivait sa position de prophète au milieu d’une situation désolée : la révolte contre Dieu et l’idolâtrie en Israël avait provoqué un état de suspicion généralisée où les familles elles-mêmes avaient cessé d’être des refuges et des havres de paix. Il espérait fermement du Seigneur la résolution de cette désolation totale, prenant sur lui sa mission de prophète qui souffre comme la Parole divine elle-même se heurte à la résistance des hommes. Il espérait le jugement divin, comme retournement de cette situation par le pardon des péchés et le rayonnement devant les ennemis, et c’est ainsi qu’il prêtait ce propos à Sion :

« Je dois porter la colère du Seigneur, puisque j’ai péché contre lui, jusqu’à ce qu’il juge ma cause et me fasse justice ; il me fera sortir à la lumière, et je contemplerai ses justes œuvres. Quand mon ennemie le verra, elle sera couverte de honte, elle qui me disait : ‘Où est-il, le Seigneur ton Dieu ?’ Mes yeux la contempleront, tandis qu’elle sera piétinée comme la boue des rues. » (Mi 7,9-10)

Or Michée est aussi un prophète qui annonce la venue du Messie : c’est lui qui doit venir accomplir ce jugement divin, retourner la situation et rétablir la primauté de Sion sur ses ennemis. Il nous offre cet oracle si beau que nous reprenons pendant l’Avent, et qui nous conforte bien dans l’attente d’un Messie pacifique :

« Et toi Bethléem, Éphrata, le moindre des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent au temps jadis, aux jours antiques. C’est pourquoi il les abandonnera jusqu’au temps où aura enfanté celle qui doit enfanter. Alors le reste de ses frères reviendra aux enfants d’Israël. Il se dressera, il fera paître son troupeau par la puissance du Seigneur, par la majesté du nom de son Dieu. Ils s’établiront, car alors il sera grand jusqu’aux extrémités du pays. Celui-ci sera PAIX ! » (Mi 5,1-4).

De quelle paix parle donc Michée ? Comme les autres prophètes de son temps, il attend surtout un Messie qui établisse le jugement de Dieu pour délivrer Israël de ses ennemis : la paix du Peuple – c’est-à-dire sa prospérité matérielle, la délivrance de la menace armée, sa fécondité – provient d’une victoire contre les ennemis extérieurs, d’une grande revanche d’Israël sur les puissances qui l’ont opprimé : l’Egypte, Babylone, etc. La paix « ad intra » provient d’une victoire « ad extra » qui laisse les ennemis dans un état de désolation : c’est dans ce sens que se réjouit Jérusalem dans cette phrase que nous venons de citer : « Mes yeux contempleront mon ennemie, tandis qu’elle sera piétinée comme la boue des rues. » (Mi 7,10)

L’enseignement de Jésus

C’est contre cette conception populaire, courante dans son auditoire – Jean-Baptiste semble l’avoir partagée – que le Christ développe un enseignement nouveau. Il est bien le Messie qui inaugure les derniers temps, le jugement est bien lié à sa personne, mais sa venue ne provoque pas la grande revanche contre les ennemis et la pacification d’Israël par la jouissance de la victoire. Il utilise l’image de la famille avant tout pour désigner le Peuple élu : à ceux qui voudraient voir enfin la paix s’établir et l’oppression disparaître, par l’élimination des membres indignes et la déconvenue des ennemis extérieurs, le Christ annonce un délai long, le temps de l’Église, qui sépare sa venue dans la chair du jugement eschatologique. Ce délai est une véritable nouveauté à laquelle le Christ veut initier son auditoire par sa question rhétorique (pensez-vous… Non, je vous le dis…).

Pendant cette période, celle de notre histoire chrétienne, les « méchants » ne sont pas encore châtiés, contrairement à ce que Jean-Baptiste attendait : ils cohabitent avec les « bons », qui ne sont pas encore récompensés, introduisant une division dans le Peuple de Dieu. La parabole du bon grain et de l’ivraie, en Matthieu (chap. 13) exprime la même réalité : il est extrêmement surprenant que le Messie, juge eschatologique, soit venu sur cette terre mais que coexistent encore les bons et les mauvais sans être séparés. La conclusion de Jésus à cette parabole est très claire :

« De même donc qu’on enlève l’ivraie et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde : le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité, et les jetteront dans la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. » (Mt 13,40-43).

En attendant ce jour du jugement, nous enseigne le Christ, la division fait des ravages, et il faut la prendre en patience, en saisir l’opportunité pour se convertir. La famille dont les membres sont divisés peut désigner trois niveaux de réalité : l’humanité entière, l’Eglise du Seigneur, et chacun de ses membres. L’humanité, car les « fils de la lumière » sont en butte aux « fils des ténèbres » depuis la venue du Christ : « Si le monde vous hait, sachez que moi, il m’a pris en haine avant vous » (Jn 15,18). C’est dans ce cadre que les premières générations chrétiennes, celles des martyrs, ont expérimenté une division dramatique de leurs familles de sang, entre ceux qui adhéraient au Christ et ceux qui dénonçaient cette « trahison » aux autorités civiles pendant les persécutions :

« Le frère livrera son frère à la mort, et le père son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mourir. Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom, mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » (Mt 10,21-22).

L’Église elle-même est aussi cette famille déchirée, car les scandales n’y manquent pas, nous faisant découvrir que parmi ses enfants, malgré la grâce, se cachent des fauteurs d’iniquité : « Déjà maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus : à quoi nous reconnaissons que la dernière heure est là. Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. » (1Jn 2,18-19). Comme l’affirme saint Augustin, il n’est pas possible de tracer une ligne de démarcation entre les « bons » et les « méchants », qui s’appuierait sur l’appartenance officielle à l’Église : « Il y en a qui se croient dedans et qui sont dehors ; il y en a qui se croient dehors et qui sont dedans » (saint Augustin).

L’âme individuelle, enfin, est cette maison où règne la division. D’une part elle est rachetée par Dieu, et porte en elle le germe de la vie divine ; mais d’autre part les diverses ténèbres spirituelles (péché, passions, concupiscence) ne cessent de lutter contre ce règne de lumière. Nous pourrions ainsi interpréter « le père contre le fils » comme la lutte du vieil homme, soumis à la concupiscence, contre l’homme nouveau, engendré par la grâce. La division annoncée par le Christ, loin d’être une déception ou une incitation à la violence, devient ainsi une autre formulation de ce combat que décrit saint Paul :

« Considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus. Que le péché ne règne donc plus dans votre corps mortel de manière à vous plier à ses convoitises. Ne faites plus de vos membres des armes d’injustice au service du péché ; mais offrez-vous à Dieu comme des vivants revenus de la mort et faites de vos membres des armes de justice au service de Dieu. Car le péché ne dominera pas sur vous : vous n’êtes pas sous la Loi, mais sous la grâce. » (Ro 6,11-14).

La première lecture : mésaventures de Jérémie (Jr 38,4-6.8-10)

La liturgie a choisi de mettre en regard de l’enseignement du Christ un passage dramatique dans la vie du prophète Jérémie. Il a lieu lors d’un des moments les plus sombres de l’histoire d’Israël (pendant le siège de Jérusalem), alors que les Babyloniens menés par Nabuchodonosor assiègent la Ville sainte et vont bientôt la mettre à sac (année 587 avant J.-C.). Jérémie n’a de cesse de prêcher, au nom du Seigneur, la reddition à l’armée ennemie : « Ainsi parle le Seigneur. Qui restera dans cette ville mourra par l’épée, la famine et la peste ; mais qui sortira et se rendra aux Chaldéens vivra, il aura sa vie comme butin : il vivra ! » (Jr 38,2).

C’est alors que la ville de Jérusalem ressemble à la famille divisée décrite par Jésus, où tous luttent les uns contre les autres. La voix de Jérémie est celle de la vérité qui annonce le désastre, et la destruction de Jérusalem sera une image du jugement eschatologique où tous seront châtiés selon leurs œuvres ; en attendant ce jour, des factions politiques se sont formées. La plus puissante est celle des princes et notables de la ville, qui veulent résister à l’envahisseur, persuadés que Dieu protégera sa Ville – comme jadis aux temps d’Isaïe contre Sennachérib (cf. Is 37). Ils pensent que l’Égypte viendra intervenir pour contrer les Babyloniens, mais c’est une illusion dénoncée par Jérémie :

« Ainsi parle le Seigneur, le Dieu d’Israël. Au roi de Juda qui vous a envoyés vers moi pour me consulter, vous donnerez cette réponse : L’armée de Pharaon est-elle sortie à votre secours ? Elle va s’en retourner en son pays d’Égypte ! Les Chaldéens [= Babyloniens] reviendront attaquer cette ville, la conquérir et y mettre le feu. Ainsi parle le Seigneur. Ne vous abusez pas vous-mêmes en disant ‘Les Chaldéens s’en iront pour de bon de chez nous’, car ils ne s’en iront pas ! » (Jr 37,7-9).

Ce discours est insupportable pour les princes, qui haïssent Jérémie à mort. Le roi Sédécias, qui devrait faire régner la justice, écouter Jérémie et prendre les mesures dramatiques qui s’imposent, est un roi faible qui perçoit la vérité mais n’est pas capable de lui obéir. Il abandonne donc le prophète aux mains du parti le plus puissant : « Jérémie est entre vos mains, et le roi ne peut rien contre vous ! » (v.5). Les princes sont ainsi libres de le persécuter en le jetant dans la citerne « où il n’y avait pas d’eau, mais de la boue, et Jérémie s’enfonça dans la boue » (v.6). Heureusement qu’un serviteur étranger, le Kushite Ebed-Mélek (littéralement serviteur du roi) vient au secours du prophète et lui sauve la vie.

Le roi Sédécias est lui-même une image de la division interne que nous avions évoquée en commentant l’évangile : après la persécution ourdie par les princes, il se rend auprès du prophète – qu’il avait pourtant abandonné – pour connaître la parole du Seigneur : « Alors le roi Sédécias fit en secret ce serment à Jérémie : ‘Par le Seigneur vivant, qui nous a donné cette vie, je ne te ferai pas mourir et ne te livrerai pas aux mains de ces gens qui en veulent à ta vie.’ » (Jr 38,16). Division d’un homme aux responsabilités énormes devant Dieu, qui perçoit la voix de la vérité mais n’a pas le courage de lui obéir…

Retour à l’évangile

Cette persécution de Jérémie illumine les paroles de Jésus : le prophète est persécuté, jeté jusqu’au fond d’une citerne, tout comme le Christ sera persécuté et jeté jusqu’au fond de la mort humaine. Voilà bien le « baptême » nouveau, ce passage de la mort à la vie qui est assez différent de ce qu’attendait Jean-Baptiste. C’est face à son mystère pascal que le Christ affirme : « Je dois recevoir un baptême, et quelle angoisse est la mienne jusqu’à ce qu’il soit accompli ! » (Lc 12,50). De même, le « feu » qu’il est venu apporter sur la terre n’est pas exactement le feu purificateur du jugement eschatologique, mais le feu de l’amour qui jaillira de son cœur transpercé sur la Croix, pour se propager dans son Église jusqu’aux extrémités de la terre. C’est en pensant à toutes les âmes que son sacrifice va sauver et embraser d’amour qu’il affirme : « Comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! »

C’est bien ainsi que de nombreux auteurs spirituels ont repris l’image du feu, comme Pierre Goursat, fondateur de l’Emmanuel, écrivant à jeune fille qui vient de se convertir :

« Et nous aimons passionnément la vie, n’est-ce pas ? C’est pourquoi nous sommes si heureux d’avoir percé son secret qui est un secret d’amour. C’est ce secret que nous devons proclamer. ‘Ce qu’on vous dit à l’oreille, proclamez-le sur les toits !’ a dit Jésus, et aussi : ‘Je suis venu allumer le feu (de l’amour) sur la terre et que désiré-je sinon qu’il s’allume ?’ Tant de jeunes qui meurent de dégoût dans cette cité sans amour auraient besoin d’entendre ce message, et c’est une bien belle tâche que la nôtre d’avoir à le leur apporter. »[1]

C’est aussi dans cette perspective que le Magistère a interprété ces phrases du Christ. Dans la grande encyclique Haurietis Aquas qui promeut la dévotion au Sacré Cœur, avec une grande élévation théologique, le pape Pie XII écrivait ainsi :

« Nous avons voulu, Vénérables Frères, vous exposer, à vous et au peuple chrétien, dans ses grands traits, la nature intime du culte du Cœur très sacré de Jésus et les éternelles richesses qui en découlent, telles qu’elles résultent, comme de leur source première, de la doctrine révélée. Nous pensons cependant que Nos considérations, éclairées de la lumière de l’Évangile, ont fait ressortir que ce culte n’est rien d’autre en substance que le culte de l’amour divin et humain du Verbe incarné, et même que le culte de cet amour dont également le Père et l’Esprit-Saint entourent les pécheurs ; car, comme l’enseigne le Docteur Angélique, l’amour de la Sainte Trinité est le principe de la Rédemption humaine, puisqu’il débordait sur la volonté humaine de Jésus-Christ et son Cœur adorable, et que c’est ce même amour qui l’a conduit à répandre son Sang pour nous délivrer de la captivité du péché : ‘J’ai à recevoir un baptême, et comme je suis dans l’angoisse jusqu’à ce qu’il soit accompli !’ (Lc 12,50). Nous sommes donc persuadés que le culte par lequel nous honorons l’amour de Dieu et de Jésus-Christ envers le genre humain, à travers le signe auguste du Cœur transpercé du Rédempteur crucifié, n’a jamais été complètement étranger à la piété des fidèles, bien qu’il ait été mis en pleine lumière et qu’il ait été répandu universellement d’une façon remarquable dans l’Église à une époque qui n’est pas si éloignée de la nôtre, particulièrement après que le Seigneur eut lui-même révélé en privé ce mystère divin à certains de ses fils privilégiés qu’il avait choisis pour être ses messagers et ses hérauts. »[2]

Le feu de la charité divine embrase les âmes des croyants ; il est alors un feu purificateur qui, dans la division interne de l’âme partagée entre les ténèbres et la lumière, fait prévaloir le règne de l’amour. Les écrivains mystiques ont beaucoup écrit sur ce thème, et nous pouvons reprendre ces quelques lignes d’une carmélite, sainte Elisabeth de la Trinité :

« ‘Je suis venu allumer le feu sur la terre et que désiré-je sinon de le voir brûler ?’ C’est le Maître Lui-même qui vient nous exprimer son désir de voir brûler le feu d’amour. En effet, toutes nos œuvres, tous nos travaux ne sont rien devant Lui. Nous ne pouvons rien Lui donner, ni satisfaire son unique désir qui est de relever la dignité de notre âme. Rien ne Lui plaît autant que de la voir grandir. Or rien ne peut l’élever autant que de devenir en quelque sorte l’égale de Dieu ; voilà pourquoi Il exige d’elle le tribut de son amour, la propriété de l’amour étant d’égaler autant que possible celui qui aime à celui qui est aimé. L’âme en possession de cet amour apparaît avec Jésus-Christ sur le pied d’égalité parce que leur affection réciproque rend tout commun entre l’un et l’autre. ‘Je vous ai donné à vous le nom d’amis, parce que je vous ai manifesté tout ce que j’ai entendu dire à mon Père.’ (Jn 15,15). Mais pour arriver à cet amour l’âme doit s’être auparavant livrée tout entière, sa volonté doit être doucement perdue en celle de Dieu afin que ses inclinations, ses facultés, ne se meuvent plus que dans cet amour et pour cet amour. Je fais tout avec amour, je souffre tout avec amour : tel est le sens de ce que chantait David : ‘Je vous conserverai toute ma force’. Alors l’amour la remplit tellement, il l’absorbe et la protège si bien qu’elle trouve partout le secret de grandir en amour, même parmi les relations qu’elle a avec le monde ; au milieu des sollicitudes de la vie elle est en droit de dire : ‘Ma seule occupation c’est d’aimer !’… »[3]

Enfin, nous pouvons reprendre cette prière du cardinal Daniélou dans son carnet spirituel, afin d’obtenir l’heureuse issue de la division intérieure que nous éprouvons tous à la suite de saint Paul :

« Oh ! Jésus, donnez-moi un cœur pour vous aimer. Je vois maintenant que j’étais mort parce que je n’aimais pas, que mon cœur s’est desséché peu à peu dans l’égoïsme, la recherche des consolations sensibles, la vanité spirituelle, puis la libido sciendi [désir de savoir], puis la sensualité. Peu à peu il s’est durci. Et j’étais mort. Oh ! Jésus, apprenez-moi à nouveau à aimer, Apprenez-moi quelle chose magnifique c’est. Apprenez-moi à tout donner pour acheter l’amour, à être pauvre de tout, comme vous, Jésus, vous êtes pauvre. Apprenez-moi à ne plus faire qu’aimer, et à créer de l’amour autour de moi. Que votre amour soit une grande flamme dévorante, claire, vivante. Que dans ce feu je jette tout, les instruments de mes péchés, tout l’attirail, mort, tout ce qui n’est pas l’amour. Oh ! Amour, je vous veux aimer. Je ne veux pas que l’Amour ne soit pas aimé. Et je ne veux plus vivre que pour faire aimer l’Amour, pour que le feu brûle. C’est pour cela que vous m’avez appelé à la Compagnie, Jésus. C’est cela ma vocation. Ignem ueni mittere in terram [Je suis venu allumer un feu sur la terre]. Oh ! Jésus, gardez-moi ce cœur brûlant que vous avez mis ce soir dans ma poitrine et faites que je sois impitoyable pour tout ce qui en moi est manque d’amour. »[4]


[1] Pierre Goursat, Paroles, éditions de l’Emmanuel, 2016, p. 31.

[2] Pie XII, encyclique Haurietis Aquas (1956), nº46-47.

[3] Élisabeth de la Trinité, Carmélite, J’ai trouvé Dieu, Tome 1/A des Œuvres Complètes, Cerf 1985, p. 104.

[4] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p.259.

Embrace, conçu et execute par The Pier Group, le 29 août 2014 © Alamy / Burning man Festival, Black Rock City, Nevada

Voir l’histoire ici : https://christian.art/fr/daily-gospel-reading/luke-12-49-53-2021/


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount