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À l’écoute de la Parole

Après le temps de Noël, nous vivons liturgiquement quelques semaines de Temps Ordinaire, avant que ne vienne le Carême. Nous proclamerons, pendant cette année A, l’Évangile de Matthieu ; mais ce dimanche nous est proposée la scène du baptême de Jésus dans l’Évangile de saint Jean (Jn 1, 29-34) : pourquoi ?

Le baptême, dans Matthieu comme dans les autres synoptiques, est un événement discret, limité aux deux protagonistes que sont Jésus et Jean-Baptiste. Il concerne surtout le chemin de croissance humaine qu’a suivi le Christ, qui est couronné par l’épisode des tentations au désert. L’Évangile de Jean nous en donne une perspective théologique très différente : le baptême est l’occasion de la « manifestation à Israël » de Jésus comme sauveur (v.31). C’est le moment crucial où le Baptiste désigne à ses disciples le Messie, au seuil sa vie publique. Il proclame publiquement en quoi consiste la mission du Messie : enlever, c’est-à-dire prendre sur lui au prix de sa vie, le péché non pas seulement d’Israël mais du monde entier.

Saisis par le témoignage du Baptiste, les disciples de Jean suivront désormais Jésus (vv.35-51). Alors que le Temps Ordinaire nous invite à accompagner, dimanche après dimanche, cette nouvelle communauté à la suite de Jésus, la description de l’évangéliste Jean nous introduit très bien dans cette aventure du Royaume. C’est d’ailleurs le moment où lui-même s’est laissé conquérir…

Les déclarations de Jean-Baptiste ne se comprennent qu’en considérant tout le premier chapitre de l’Évangile. Le prologue (vv.1-17) a évoqué un mystérieux Verbe, qui est Dieu (v.1), Fils unique dans le sein du Père (v.18), qui s’est fait chair (v.14). Il nous a aussi rapporté l’essentiel du témoignage de Jean-Baptiste sur ce Verbe, en substance : « Je ne suis pas le Messie, Il vient après moi et est plus grand que moi ». L’évangéliste nous explique donc qui est ce Jean (vv.19-28) et où se passe son témoignage (Béthanie de Transjordanie). Il nous révèle, enfin, que son action n’est pas passée inaperçue puisque les autorités envoient l’interroger.

Vient alors le moment crucial, « le lendemain » (v.29), qui est la scène de l’Évangile du jour : le Verbe fait son apparition, c’est la personne de Jésus, que Jean voit venir vers lui. Il insiste beaucoup sur son « enfouissement », une manière de souligner l’inouï de l’Incarnation : « je ne le connaissais pas… » (vv.31.33). Notons le contraste : Jean-Baptiste est très connu, sa voix résonne dans tout Israël, tandis que Jésus est caché, il faut que le signe de la colombe le désigne ; d’ailleurs personne ne percevra cette manifestation, sauf deux disciples. C’est le thème de la scène suivante, « le lendemain » (v.35) : autour du Verbe se constitue une petite communauté (vv. 35-51), qu’il emmène à Cana pour lui « manifester sa gloire ». Alors, pour la première fois, « ses disciples crurent en lui » (2, 11) : le temps des préparations et le témoignage de Jean-Baptiste se sont achevés, l’aventure du Royaume est commencée.

Dans l’Évangile de ce dimanche, Jean-Baptiste confesse quatre aspects du mystère de Jésus :

  1. Il est « l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde » : une expression très biblique, mais peu explicite à ce moment de l’Évangile, puisqu’il faudra attendre la Passion pour la comprendre pleinement. Elle sera le thème de notre méditation.
  2. « Avant moi il était » : le lecteur pense spontanément au Verbe qui « était au commencement » (1, 2). Jean-Baptiste est le plus grand des prophètes (Mt 11, 11), mais le Christ est bien plus qu’un prophète…
  3. « J’ai vu et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu » (v.34), à la suite de Jean, et par la foi, nous découvrons en Jésus « le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père » (v.18).
  4. « Celui-là baptise dans l’Esprit Saint » (v.33) : Jésus entretient une relation spéciale avec l’Esprit, qui « demeure sur lui » ; plus avant dans l’Évangile nous comprendrons cette relation et ce que signifie ce baptême.

Alors que l’Évangile nous présente le témoignage de Jean, le psaume 40 nous introduit dans la vie intérieure de Jésus et présente le Cœur du Christ vivant ce psaume au moment de son Incarnation : « Tu ne voulais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit voici je viens » (Ps 40, 7). La Lettre aux Hébreux le reprend en écho : « En entrant dans le monde, le Christ dit : tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation ; mais tu m’as façonné un corps » (Heb 10, 5).

Nous avons aussi dans ce psaume 40 une extraordinaire introduction à toute la vie publique de Jésus, au mystère de sa Personne : il est avant tout préoccupé par la volonté de son Père (cf. Ps 40, 8-9) et se propose lui-même, par amour pour le Père et pour nous ; il vient accomplir les sacrifices de la Loi par son propre sacrifice d’obéissance (vv. 7-8) ; il rend témoignage à l’amour de Dieu pour les hommes (vv. 10-11) ; il est allé jusqu’au bout du don de lui-même, dans la Passion, en faisant confiance à son Père qui le ressuscitera : « il s’est penché vers moi, il écouta mon cri. Il me tira du gouffre tumultueux » disent ces versets 2-3 que nous lisons ce dimanche (vv.2-3).

Cette vocation personnelle est aussi présentée par la première lecture, le « Deuxième chant du Serviteur » (Is 49, 1-6), un poème qui nous décrit un mystérieux personnage. L’incertitude même sur son identité en fait sa valeur religieuse, puisque le lecteur peut penser à de nombreux personnages, voire se l’appliquer à lui-même. La figure du prophète Jérémie vient spontanément à l’esprit : une vocation à la parole prophétique (« il a fait de ma bouche une épée tranchante », v.2), qui occasionne les tribulations et la souffrance (« je me suis fatigué pour rien », v.4), mais fait grandir sa confiance en Dieu (« mon droit subsistait auprès du Seigneur », v.4). On croit entendre Jérémie devant les cendres de Jérusalem… On pourrait aussi penser au peuple d’Israël dans son ensemble, lorsque Dieu déclare : « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je manifesterai ma splendeur » (v.3).

Tous les Prophètes ont reçu une vocation de ce genre, et tout particulièrement Jean-Baptiste. Lorsqu’il sera en prison et s’interrogera sur l’avènement du Royaume (cf. Lc 7, 19), il sera lui aussi tenté de dire : « Je me suis fatigué pour rien, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces… » (v.4). Sa relation si particulière avec Jésus, qu’il a annoncée avant même sa naissance (Lc 2), lui permettait même de se reconnaître dans les phrases : « J’étais encore dans le sein maternel quand le Seigneur m’a appelé » (v.1) ; « Lui qui m’a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur » (v.5).

Mais ce serviteur reçoit aussi, au-delà des vicissitudes du Peuple d’Israël, une vocation universelle dépassant toutes ces figures : « Je fais de toi la lumière des nations [lumen gentium], pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (v.6). Seul Jésus répond donc pleinement à cette description, lui dont le Nom (ישוע, iéshoua) se construit sur la racine « salut » (ישע yasha) et signifie Dieu sauve, pour toute l’humanité : « Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. » (Ac 4, 12). Dès lors, les évocations des souffrances du Serviteur sont une belle prophétie de sa Passion.

En célébrant l’Eucharistie, nous actualisons ces textes sur l’Agneau de Dieu et le mystérieux Serviteur d’Isaïe, comme l’explique Benoît XVI :

« Lorsque, sur les rives du Jourdain, Jean le Baptiste voit Jésus venir à lui, il s’exclame : ‘Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde’ (Jn 1, 29). Il est significatif que la même expression revienne, chaque fois que nous célébrons la messe, dans l’invitation faite par le prêtre à s’approcher de l’autel : ‘Heureux les invités au repas du Seigneur ! Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde’. Jésus est le véritable agneau pascal qui s’est spontanément offert lui-même en sacrifice pour nous, réalisant ainsi la nouvelle et éternelle alliance. »[1]

[1] Benoît XVI, Exhortation apostolique Sacramentum Caritatis, nº 9, disponible ici.

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Battesimo di Cristo(Giotto)

Battesimo_di_Cristo_(Giotto)


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)