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À l’écoute de la Parole

Une parabole étonnante pour un thème délicat : l’histoire du « gérant malhonnête » nous est racontée par Jésus (Lc 16) afin d’éclairer notre rapport à l’argent, qui est toujours entaché d’ambiguïtés et de zones d’ombre où le Démon peut glisser facilement ses pièges. Après le récit, saint Luc place dans le discours du Christ une série d’aphorismes et de questions rhétoriques (versets 10 à 13), portant sur « l’argent malhonnête », avec cette conclusion énergique : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent ! » Nous expliquerons donc d’abord la Parabole, puis aurons recours à de grands témoins spirituels pour saisir l’enseignement du Christ.

Quelques éléments historiques

Plusieurs aspects historiques sont à considérer pour bien comprendre la parabole. Dans l’Antiquité, il était courant pour un propriétaire d’un domaine très vaste d’en confier la gestion à une autre personne, qui pouvait être esclave ou libre. Dans notre passage il s’agit évidemment d’un homme libre puisqu’il n’envisage d’autre perspective que de « travailler la terre » ou de « mendier » ; s’il avait été esclave c’est la vente à bas prix de sa propre personne – et de son éventuelle famille – qui l’aurait attendu.

Il découlait de ces rôles sociaux une relation de confiance entre maître et gérant, qui reposait sur l’honnêteté. L’abus de confiance était particulièrement mal vu dans la société et faisait l’objet de sanctions pénales lourdes, pouvant aller à l’emprisonnement et à la réduction en esclavage, comme dans la parabole du « débiteur impitoyable » (Mt 18). Jésus saisit donc un exemple de la vie courante : tous en Palestine saisissaient immédiatement de quoi il s’agissait. Au-delà des détails, c’est encore vrai de nos jours dans toutes les cultures : le commerce entraîne les mêmes tentations de corruption…

Troisièmes acteurs : les débiteurs, ceux qui avaient un dû envers le maître. C’était précisément l’une des tâches du gérant que de négocier avec eux et de représenter son maître pour recouvrer la dette au temps voulu. Ici nous constatons que le maître a accordé un temps au gérant avant de lui retirer sa charge, afin qu’il puisse « rendre les comptes de sa gestion » (v.2), et c’est ce temps qu’il met à profit utilement pour se tirer d’affaire. Dans la société traditionnelle palestinienne, tout n’était pas forcément mis par écrit, puisque l’engagement oral était suffisant pour engager l’honneur des parties. Mais on comprend que le renvoi du gérant l’oblige à laisser des comptes écrits comme un « état des lieux » sur lequel le maître pourra engager un autre gérant, ou reprendre directement les affaires en main.

D’autre part, les « cent barils d’huile » représentent environ 3.000 litres, soit la production d’environ 150 oliviers, pour une valeur avoisinant les 1.000 deniers, une somme assez importante qui représente plus de trois ans de travail d’un journalier agricole : dans la parabole des « ouvriers de la onzième heure », le salaire du jour est fixé à un denier (Mt 20). Les « cent sacs de blé » représentent la récolte d’environ 100 acres de champs, pour une valeur avoisinant les 2.500 deniers. On constate donc que la proportion de la « réduction » offerte par le gérant n’est pas la même dans les deux cas (de 100 barils à 50, de 100 sacs à 80), mais revient environ à la même valeur de 500 deniers pour chacun des deux débiteurs. Le Christ suggère-t-il par ces valeurs qu’il faut traiter tous les débiteurs à égalité ?

Enfin, les maîtres fortunés offraient souvent des réductions de dette, surtout en cas de difficultés sociales fortes, et ils en retiraient l’estime populaire : on les considérait comme des « bienfaiteurs », un titre important dans les sociétés antiques, et une nécessité politique dans certains cas, lorsque la légitimité du pouvoir n’était pas bien assurée. Un peuple prospère est peu enclin à la révolution… Dans notre parabole, le maître est donc dépouillé d’une part matérielle qui lui reviendrait en droit, mais il acquiert une renommée positive, une réputation de libéralité généreuse, grâce à l’action du gérant qui n’a pas précisé aux créanciers la raison de la remise de dettes. La faveur du peuple, qui sera évidemment au courant de ce qui est arrivé, a été acquise par le gérant en faveur de lui-même et de son maître : si ce dernier revenait sur la transaction, en poursuivant en justice le gérant, il risquerait de paraître avare et mesquin, en opposition avec la générosité de son gérant. C’est bien là que réside une partie de son habileté louée par le maître…

Gérant honnête ou malhonnête ?

A première vue, le comportement du gérant est malhonnête : il fausse les dettes objectivement dues à son maître pour obtenir la faveur des créanciers. Ceux-ci sauront le récompenser de son tour habile en lui « renvoyant l’ascenseur » lorsqu’il sera dans le besoin, un comportement très commun dans la société palestinienne ancienne où les traitements de faveur étaient monnaie courante et une façon de s’entraider.

Cette interprétation est la plus courante, et s’appuie sur la conclusion de Jésus : « le maître fit l’éloge de ce gérant malhonnête car il avait agi avec habileté » (v.8). Le pape Benoît XVI s’inscrivait dans cette perspective et nous expliquait comment comprendre cette phrase surprenante :

« Comme toujours, le Seigneur part d’un fait divers quotidien :  il raconte l’histoire d’un intendant qui est sur le point d’être licencié à cause de la gestion malhonnête des affaires de son patron et, pour s’assurer un avenir, il tente avec ruse de se mettre d’accord avec les débiteurs. Il est assurément malhonnête, mais malin : l’Evangile ne nous le présente pas comme un modèle à suivre dans la malhonnêteté, mais comme un exemple à imiter pour sa capacité à agir de manière avisée. La brève parabole se conclut en effet par ces mots : ‘Le patron loua cet intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée’ (Lc 16, 8). »[1]

Cependant, cette lecture de la parabole semble en contradiction avec ce qui suit, où le Seigneur nous invite à être « dignes de confiance dans la moindre chose… dignes de confiance pour l’argent malhonnête » (vv.10-11). C’est pourquoi nous pouvons proposer une autre interprétation, moins probable mais digne d’intérêt.

Il était d’usage à l’époque que le gérant prélève sur les transactions faites au nom de son maître une partie pour son propre compte. Chargé de vendre, d’acheter ou de concéder des avances sur le patrimoine du maître, il vivait de ces négociations en percevant un pourcentage qui pouvait être élevé. De plus, ces transactions faisaient l’objet d’un accord oral où chacune des parties faisait confiance à l’autre, et la présence des témoins assurait l’accomplissement de ce qui avait été accordé. On peut donc penser que le gérant de la parabole ne falsifie pas les reçus témoignant des dettes ; au contraire, au moment de mettre par écrit ces mêmes dettes, il renonce à recouvrer sa propre part – la moitié des barils d’huile, les vingt sacs de blé – et fournit un reçu qui ne reflète que la part réelle du maître. En renonçant à son pourcentage, il ne lèse pas son maître, mais lui-même, tout en favorisant le créancier qui saura le lui rendre en temps voulu.

Dans ce cas, il faut traduire différemment la phrase de conclusion de l’histoire. L’expression que la traduction liturgique rend par « le gérant malhonnête » est plus subtile en grec : littéralement, « le gérant de l’injustice (τὸν οἰκονόμον τῆς ἀδικίας) », ce qui peut signifier « le gérant de l’argent malhonnête », comme dans le verset suivant où le Christ nous invite à nous faire des amis « avec le mammon [= l’argent] de l’injustice » (v.9 ; cf. v.11) : l’argent est désigné comme une réalité malhonnête en soi, et non l’agir du gérant. On peut donc traduire ainsi la phrase du v.8 : « Le maître fit l’éloge du gérant en matière pécuniaire, car il avait agi avec habileté ». Cela nous permet d’éviter la désagréable impression que l’Évangile fasse la louange des opérations frauduleuses…

La véritable habileté

Quoi qu’il en soit de notre perception sur l’honnêteté du gérant, nous pouvons apprécier en quoi son agir est habile, au point d’être loué par son maître. Dans la perspective de la perte de sa charge, il aurait pu s’accrocher à une sécurité matérielle : en volant des biens, par exemple ; ou en amassant des réserves ; ou encore en exigeant le paiement immédiat des dettes pour percevoir son pourcentage et ne pas partir les mains vides… Mais il préfère miser sur un autre capital : l’amitié des créanciers, cette relation de faveurs réciproques qui fomente l’entraide dans le besoin. C’est bien ce que souligne le Christ en nous invitant à nous « faire des amis avec l’argent malhonnête » (v.9). En résumé, la communion humaine vaut plus que l’assurance matérielle… Une vérité que notre société devrait méditer pour sortir du contractualisme vidant de valeur humaine nos transactions commerciales.

Le Christ offre une autre valeur de cette amitié, en soulignant que viendra le temps, « le jour où il ne sera plus là », c’est-à-dire la fin du monde et le jugement final, où « ces amis vous accueilleront dans les demeures éternelles ». Les biens matériels sont passagers, mais la communion que nous avons tissée avec nos frères ne passera pas…

Les Pères de l’Église y ont vu une invitation à prendre soin des pauvres, comme saint Gaudence :

« Le Seigneur Jésus est le maître véritable qui enseigne à ses disciples les préceptes nécessaires au salut. Il a raconté à ses Apôtres d’alors la parabole de l’intendant pour les exhorter, ainsi que tous les croyants d’aujourd’hui, à se montrer fidèles à faire l’aumône. En faisant le portrait de ce personnage, il a voulu nous apprendre que rien ne nous appartient ici-bas, mais que notre Seigneur nous a remis l’administration de ses richesses pour en faire un usage convenable, en rendant grâce, ou pour les distribuer à nos compagnons de service selon les besoins de chacun. Il ne nous est pas permis de gaspiller au hasard les richesses qui nous ont été confiées, ni de les employer à des dépenses superflues, car nous devrons rendre compte de leur usage au Seigneur, lors de sa venue. A la fin, le Seigneur a ajouté cette conclusion à la parabole : ‘Eh bien, moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec l’argent trompeur afin que, le jour où il ne sera plus là, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles’ (Lc 16,9). […] Ces amis, qui obtiendront notre salut, sont évidemment les pauvres, car, selon la parole du Christ, c’est lui-même, l’auteur de la récompense éternelle, qui recueillera en eux les services que notre charité leur aura procurés. Dès lors, les pauvres nous feront bon accueil, non point en leur propre nom, mais au nom de celui qui, en eux, goûte le fruit rafraîchissant de notre obéissance et de notre foi. »[2]

Une réalité forte est cachée derrière l’expression de la version liturgique « argent malhonnête » (μαμωνᾶς τῆς ἀδικίας, mamônas tès adikias), qui revient trois fois (vv.9.11.13) : le terme de « mammon », en consonance avec une expression phénicienne qui indique le succès dans les affaires, proche de l’anglais success, permet à Jésus de personnifier l’argent comme un objet d’idolâtrie, auquel les foules portent un véritable culte. Cela transparaît dans la fin de son enseignement, où l’argent est mis sur le même plan de Dieu, non pas du point de vue ontologique mais dans le domaine moral, puisque le cœur de l’homme honore l’un ou l’autre avec exclusivité : « vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent [Mammon] » (v.13). C’est ce que nous explique le pape Benoît XVI :

« Une décision fondamentale est donc nécessaire entre Dieu et Mammon, il faut choisir entre la logique du profit comme ultime critère de notre action et la logique du partage et de la solidarité. La logique du profit, si elle prévaut, augmente les inégalités entre les pauvres et les riches, ainsi qu’une exploitation ruineuse de la planète. Lorsqu’en revanche prévaut la logique du partage et de la solidarité, il est possible de corriger la route et de l’orienter vers un développement équitable, pour le bien commun de tous. Au fond, il s’agit de la décision entre l’égoïsme et l’amour, entre la justice et la malhonnêteté, en définitive entre Dieu et Satan. Si aimer le Christ et nos frères ne doit pas être considéré comme quelque chose d’accessoire et de superficiel, mais plutôt comme le vrai et ultime but de toute notre existence, il faut savoir opérer des choix fondamentaux, être disponibles à des renoncements radicaux, si nécessaire jusqu’au martyr. Aujourd’hui comme hier, la vie du chrétien exige le courage d’aller à contre-courant, d’aimer comme Jésus, qui est allé jusqu’au sacrifice sur la croix. »[3]

Au service des pauvres

Il faut considérer le message évangélique dans sa globalité pour bien considérer l’amitié dont nous parle le Christ dans sa phrase : « faites-vous des amis avec l’argent malhonnête ». Ce n’est certainement pas une invitation aux traitements de faveur, ou autres entorses à la loi, pour se tirer d’affaire humainement en cas de difficulté… Comme le Seigneur manifeste clairement, dans sa vie et ses œuvres, une préférence que les papes récents ont désigné par l’expression « option préférentielle pour les pauvres », nous pouvons affirmer que Jésus nous invite ici à employer nos ressources matérielles en faveur des pauvres, pour engager une relation d’amitié avec eux, qui sera le meilleur plaidoyer en notre faveur lors du jugement dernier. C’est pourquoi la liturgie a choisi un passage d’Amos en première lecture : ce prophète dénonçait les abus des riches sur les pauvres à une époque d’enrichissement d’Israël qui entraînait des inégalités criantes. Le cardinal Ratzinger, dans un sermon, établissait ainsi le lien avec l’évangile de ce dimanche :

« Amos était profondément imprégné par le sentiment que toute cette terre avait été confiée au peuple d’Israël, que personne ne pouvait la posséder uniquement pour lui, mais qu’au contraire ce bien était donné à tous pour en faire un usage commun. Et ainsi, cette Lecture [Am 8] établit un lien avec la parabole de l’administrateur malhonnête [Lc 16] à travers laquelle le Seigneur veut nous rendre conscients du fait que nous tous, nous ne sommes que des administrateurs ; Dieu est l’unique propriétaire. Et ce que nous possédons nous est donné uniquement pour que nous puissions nous en servir au bénéfice les uns des autres. L’Évangile nous interroge de nouveau, nous tous : sommes-nous dignes des grands dons de la vérité et de la proximité de Dieu, alors que nous ne savons pas administrer de manière juste les petits dons, c’est-à-dire les biens de ce monde ? »[4]

Dans la même perspective, et avec sa verve habituelle, saint Grégoire de Nazianze apostrophait ses auditeurs qui, propriétaires de nombreux biens, en oubliaient leur « destination universelle » et en jouissaient sans se soucier des pauvres. Ce comportement, si proche de nos sociétés occidentales matérialistes, est un véritable affront au Créateur, qui engendre des passions honteuses et est indigne de notre haute vocation humaine :

« Qui t’a donné la pluie, l’agriculture, les aliments, les arts, des maisons, des lois, une république, des mœurs cultivés, de l’amitié pour ton semblable ? Qui t’a permis d’apprivoiser des animaux et de les mettre sous le joug tandis que d’autres servent à te nourrir ? Qui t’a rendu roi et maître de toute vie sur terre ? Qui enfin, pour ne point entrer dans le détail, t’a donné tout ce qui te rend, homme, supérieur aux autres animaux ? N’est-ce pas celui qui, maintenant, en échange de tout, te demande d’aimer les autres ? Quelle honte pour nous, si après tous les bienfaits et toutes les promesses dont il nous comble, nous ne lui apportons pas ce seul présent : l’amour des autres ! Il nous a distingués d’entre les bêtes, et seuls sur cette terre nous a doués de raison ; et nous serions comme des fauves envers nos semblables et nous nous laisserions corrompre par les plaisirs ? Ou sommes-nous fous ? »[5]

Le Christ a voulu nous laisser dans son évangile une affirmation claire et précise pour contrecarrer notre tendance à l’accommodement, cette déformation de la conscience qui nous ferait perdre de vue les vérités précédentes sur les dangers de la richesse. Il affirme ainsi : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Nous trouvons dans les écrits de saint Claude la Colombière une explication très convaincante de ce précepte. Ce confesseur de sainte Marguerite Marie fut amené, par ses charges apostoliques, à diriger spirituellement des personnes très haut placées dans l’échelle sociale, et notamment la duchesse d’York. Il allie donc une grande fidélité au Christ – qui l’a choisi comme apôtre du Sacré Cœur – avec une connaissance approfondie du monde avec ses mécanismes humains ; il sait la nécessité pour certains personnages de ne pas renoncer à leurs richesses, mais de les employer au mieux. Les quelques réflexions que nous rapportons de lui pourront nous éclairer. Tout d’abord, il donne une explication du « malheur à vous, les riches ! » que Jésus a fait retentir dans les Béatitudes :

« Pourquoi est-il difficile de se sauver étant riche ? Parce qu’il faut joindre le détachement avec la possession, n’avoir que du mépris pour ce qui nous rend considérable. ‘Je suis né d’un père riche, qui m’a laissé du bien. J’en ai besoin pour vivre selon ma condition ; elle porte que je sois vêtu magnifiquement, que ma table soit couverte de viandes exquises, que j’habite dans une maison parée de riches ameublements.’ – C’est en quoi je vous trouve malheureux. Qu’il est difficile que vous vous sauviez, si cela est ! Pour se sauver, l’humilité et la croix sont nécessaires. Les richesses produisent, pour l’ordinaire, ou trop d’affaires ou trop de loisirs, trop d’épines et trop de roses. Les épines étouffent la semence de la grâce ; les roses entêtent et corrompent par leur mollesse. On vit en même temps dans les soucis et dans les plaisirs, qui sont les deux choses les plus opposées au salut. »[6]

Il nous montre aussi que le choix du Christ, au détriment du monde, est non seulement méritoire, mais bien fondé sur le bon sens. Quel maître voulons-nous choisir ? Notre liberté nous a été donnée pour décider de cela, et ses considérations devraient nous éclairer :

« On loue dans le monde le jugement d’un homme qui, dans la liberté de se choisir un maître, s’attache à un prince grand, sage, généreux, qui fait gloire de garder inviolablement sa parole, et de n’abandonner jamais ceux qu’il a une fois reçus à son service. Si cela est vrai, comme chacun le pense, est-il rien de plus judicieux que la conduite des Saints, qui s’attachent au service d’un maître immortel, incapable de manquer à ses promesses, ni par infidélité, ni par impuissance ; d’un maître qui se déclare hautement pour ceux qui sont à lui, qui prend leur défense contre tout ce que l’univers a de plus redoutable ; d’un maître enfin qui est le maître de tous les autres ? »[7]

Enfin, saint Claude nous rappelle que l’on peut être riche matériellement et saint spirituellement : même si le cas est rare, il vaut la peine d’être noté pour que nous ne réservions pas la sainteté à ceux qui, en embrassant les conseils évangéliques, ont renoncé aux biens de ce monde. Si le Seigneur a voulu louer l’habileté du gérant de la parabole, c’est bien pour nous inviter à « se faire des amis avec l’argent malhonnête », c’est-à-dire à administrer nos biens au service de la communauté et surtout des pauvres. Saint Claude a connu assez d’âmes dans cette situation pour en faire la louange :

« Les plus sages parmi les riches ne s’en tiennent pas à ce qu’ils voient faire à la plupart : ils se sauvent par le bon usage qu’ils font de leurs biens. On peut leur dire avec vérité : Ames saintes, espérez en la miséricorde de votre Dieu, qui voit combien vous usez chrétiennement du plus dangereux piège que le démon ait pour perdre les chrétiens. Vous êtes libres entre les morts ; vous possédez des biens terrestres, sans rien tenir de la terre ; vous n’habitez pas dans les sépulcres des morts, mais vous touchez les morts sans en être souillés, parce que vous êtes déjà comme morts au monde et vivant dans le ciel, et votre vie est cachée en Jésus-Christ. »[8]

Le gérant de la parabole a su se débrouiller pour retourner une situation difficile : prions le Seigneur pour qu’il nous guide dans nos situations intérieures qui ne manquent pas de difficultés. Pour cela, cette prière de sœur Emmanuelle pourrait nous inspirer :

« Seigneur, me voici devant Toi avec les hommes et les femmes qui me ressemblent comme des frères et des sœurs : les pauvres types qui voudraient bien en sortir mais qui n’en sortent pas : les drogués, les paumés, les femmes de ‘mauvaise vie’, tous ceux qui n’arrivent pas à résister au mal, qui volent et qui tuent, tous ceux, qui ont perdu la foi, l’espérance, la charité… et qui en souffrent. Seigneur, Tu nous regardes encore de ce regard d’amour que Tu as jeté sur la femme adultère, sur la Samaritaine, sur Marie-Madeleine, sur le brigand pendu près de Toi. Des profondeurs où nous sommes enfoncés, Seigneur, nous crions vers Toi : sauve-nous, puisque Tu nous aimes. Seigneur, Tu l’as dit, Tu n’es pas venu pour les justes, mais pour les pauvres, pour les malades, pour les pécheurs, pour nous. Seigneur, je nous confie tous à Toi, car je suis sûre de Toi, je suis sûre que Tu nous sauves, je suis sûre qu’à chacun de nous, les pauvres types, Tu vas dire le jour de notre mort : Tu seras ce soir avec moi dans le Paradis, car il y aura un soir où Tu nous revêtiras de Toi, Amen. »[9]


[1] Pape Benoît XVI, Homélie du 23 septembre 2007, https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2007/documents/hf_ben-xvi_hom_20070923_velletri.html

[2] saint Gaudence de Brescia (+ 410), Sermon 18 (PL 20, 973-975), cité dans Homéliaire patristique, Brepols 1991.

[3] Pape Benoît XVI, Homélie du 23 septembre 2007, https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2007/documents/hf_ben-xvi_hom_20070923_velletri.html

[4] Joseph Ratzinger, Enseigner et apprendre l’amour de Dieu, Parole et silence 2016, p.119.

[5] Saint Grégoire de Nazianze (+390), L’amour des pauvres (Discours 14), cité dans Riches et Pauvres dans l’Eglise ancienne, textes présentés par A.G. Hamman, Ichtus 1982.

[6] Saint Claude la Colombière, Des richesses, in Écrits spirituels, DDB 1982, p.412.

[7] Saint Claude la Colombière, in Œuvres complètes (édition Seguin, 1832), tome I, p.14.

[8] Saint Claude la Colombière, Écrits spirituels, DDB 1982, p.414.

[9] Prière de sœur Emmanuelle (1908-2008) née Madeleine Cinquin, Religieuse de la Congrégation de Notre-Dame de Sion, disponible sur http://site-catholique.fr/index.php?post/Priere-de-Sr-Emmanuelle-pour-les-pauvres-types

Carte monétaire du monde, Collage par Justine Smith (2013), voir l’explication ici :


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount