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À l’écoute de la Parole

Foi et Humilité : voici ce que le Christ recommande à ses Apôtres en route vers Jérusalem (Lc 17), après ses avertissements contre l’idolâtrie de l’argent, que nous avons écoutés lors des deux derniers dimanches (Lc 16). Il se montre une fois de plus génial dans son art oratoire, en utilisant une image comique (un arbre qui se déracine) et une scène de la vie quotidienne (un serviteur qui revient des champs). Ces instructions s’inscrivent ainsi naturellement dans nos esprits pour les convertir à la logique paradoxale de l’Évangile.

Pour éclairer la déclaration lapidaire du Christ sur la foi, la liturgie choisit un passage du prophète Habaquq en première lecture, avec cette petite phrase appelée à une grande postérité théologique : « le juste vivra par sa fidélité » (Ha 2,4).

La première lecture : dialogue du prophète avec le Seigneur (Ha 1,2-3 ; 2,2-4)

Un petit livre presque inaperçu parmi les écrits des douze « prophètes mineurs » : avec seulement trois petits chapitres, l’œuvre d’Habaquq ne semble pas peser grand-chose par rapport aux grands rouleaux comme Isaïe ou Jérémie. C’est d’ailleurs l’unique apparition de ce livre dans le cycle liturgique des trois années pour le dimanche : rendons-lui donc justice en montrant la force de son message. D’autant plus qu’il contient une expression qui fut appelée à une postérité exceptionnelle, dans la dernière phrase de l’extrait liturgique : « le juste vivra par sa fidélité » (Ha 2,4).

Habaquq écrit aux alentours de l’an 600 av. J.-C., dans le royaume de Juda alors qu’Israël (royaume du nord) a déjà disparu depuis plus d’un siècle. Il est confronté à la montée en puissance d’un nouvel empire, celui des Chaldéens, avec Babylone pour capitale ; ils appliquent une politique expansionniste brutale, semant dévastations et terreurs dans tout le Moyen Orient ancien. Encore quelques années, et ce sera le tour de Jérusalem de tomber entre leurs mains (année 587). Cette violence est comprise par Habaquq comme un fléau envoyé par le Seigneur :

« Voici que je suscite les Chaldéens, ce peuple farouche et fougueux, celui qui parcourt de vastes étendues de pays pour s’emparer des demeures d’autrui. Il est terrible et redoutable, sa force fait son droit, sa grandeur ! Ses chevaux sont plus rapides que panthères, plus mordants que loups du soir ; ses cavaliers bondissent, ses cavaliers arrivent de loin, ils volent comme l’aigle qui fond pour dévorer. Tous arrivent pour le pillage, la face ardente comme un vent d’est ; ils ramassent les captifs comme du sable ! » (Ha 1,6-9).

Le prophète ouvre son œuvre en se plaignant au Seigneur de la situation tragique de son Peuple opprimé, et ce sont les versets par lesquels commence notre passage liturgique (Ha 1,2-3). Puis nous effectuons un saut surprenant pour aboutir directement dans le chapitre suivant, et écouter la réponse du Seigneur (Ha 2,2-4). Dieu va inspirer une vision au prophète, qui doit se tenir comme sentinelle pour avertir le Peuple (cf. Ez 3,16 sq). Nous trouvons cette vision dans la suite du chapitre 2 : il s’agit d’annoncer le malheur aux Chaldéens, ces oppresseurs que le Seigneur veut châtier en leur faisant subir ce qu’ils ont eux-mêmes infligé : « Parce que tu as pillé de nombreuses nations, tout ce qui reste de peuples te pillera, car tu as versé le sang humain, violenté le pays, la cité et tous ceux qui l’habitent ! » (Ha 2,8).

La liturgie retient de cette réponse l’ordre de communiquer cette vision par un écrit : « Tu vas mettre par écrit une vision, clairement, sur des tablettes, pour qu’on puisse la lire couramment » (v.2). C’est ce qu’avait fait Isaïe contre l’Assyrie (cf. Is 8), et c’est ce que fera Jérémie pour accuser Juda (cf. Jr 36) : l’écrit engage la parole du Seigneur, il constitue un gage offert par Dieu à son Peuple pour lui assurer qu’il ne l’a pas abandonné ; une fois la prophétie accomplie, cela permettra de reconnaître que l’histoire n’a pas échappé des mains du Seigneur, mais que tout était permis ou voulu par Lui en fonction d’un dessein plus grand. En attendant ces événements, le juste doit conserver et méditer la Parole du Seigneur : « Si elle paraît tarder, attends-la ; elle viendra certainement, sans retard » (v.3).

C’est cette attitude de confiance qui sauvegarde le croyant des sirènes toujours plus puissantes des faux prophètes, comme le montrera la confrontation entre Jérémie et Hananya (cf. Jr 28) ; elle le sauvegarde des idolâtries en tous genres, qui régnaient dans les peuples voisins de Juda, et que le Psaume fustige ainsi :

« Les idoles des païens, or et argent, une œuvre de main d’homme ! Elles ont une bouche et ne parlent pas, elles ont des yeux et ne voient pas. Elles ont des oreilles et n’entendent pas, pas le moindre souffle en leur bouche. Comme elles, seront ceux qui les firent, quiconque met en elles sa foi. » (Ps 135,15-18).

Nous saisissons alors ce qu’Habaquq désigne par « fidélité » dans l’expression : « le juste vivra par sa fidélité ». Il s’agit d’écouter la Parole de Dieu, de croire en l’accomplissement des promesses, de pratiquer la Loi pour se maintenir dans l’Alliance, et de se détourner des idoles païennes pour conserver la foi – et le culte – au Dieu vivant, source de toute vie. Le juste, alors, vivra, car il obtiendra la bénédiction du Seigneur, comme l’exprime Isaïe :

« Tes oreilles entendront une parole prononcée derrière toi : ‘Telle est la voie, suivez-la, que vous alliez à droite ou à gauche.’ Tu jugeras impur le placage de tes idoles d’argent et le revêtement de tes statues d’or ; tu les rejetteras comme un objet immonde : ‘Hors d’ici !’ diras-tu. Et il donnera la pluie pour la semence que tu sèmeras en terre, et le pain, produit du sol, sera riche et nourrissant. Ton bétail paîtra, ce jour-là, sur de vastes pâtures. » (Is 30,21-23).

La traduction de cette petite phrase, le juste vivra par sa fidélité, est très importante dans l’histoire de la théologie. En hébreu, nous lisons : « צדיק באמונתו יחיה, tsadiq be‘emunato ’iḥiè » (Ha 2,4), rendu très fidèlement par la traduction liturgique. Les traducteurs grecs (Septante) écriront quant à eux : « ὁ δὲ δίκαιος ἐκ πίστεώς μου ζήσεται », ce qui peut se comprendre « celui qui est justifié par ma foi/fidélité vivra ». Saint Paul utilisera ce verset dans un sens assez éloigné de l’original hébreu pour appuyer sa dialectique entre la Loi et la foi : « Que d’ailleurs la Loi ne puisse justifier personne devant Dieu, c’est l’évidence, puisque le juste vivra par la foi » (Gal 3,11, cf. Rom 1,17). Et Luther reprendra ce verset pour défendre sa thèse de la justification par la foi seule en refusant d’attribuer toute valeur rédemptrice aux œuvres… Pour demeurer dans la tradition catholique sur ce thème délicat de la foi et des œuvres, nous pouvons écouter ce qu’en dit saint François de Sales, qui reprend l’image évangélique du grain de moutarde :

« Ainsi donc nos œuvres, comme un petit grain de moutarde, ne sont aucunement comparables en grandeur avec l’arbre de la gloire qu’elles produisent ; mais elles ont pourtant la vigueur et vertu de l’opérer, parce qu’elles procèdent du Saint-Esprit, qui par une admirable infusion de sa grâce en nos cœurs, rend nos œuvres siennes, les laissant nôtres tout ensemble, d’autant que nous sommes membres d’un chef duquel il est l’esprit, et entés sur un arbre duquel il est la divine humeur. Et parce qu’en cette sorte il agit en nos œuvres, et qu’en certaine façon nous opérons ou coopérons en son action, il nous laisse pour notre part tout le mérite et profit de nos services et bonnes œuvres, et nous lui en laissons aussi tout l’honneur et toute la louange, reconnaissant que le commencement, le progrès et la fin de tout le bien que nous faisons, dépend de sa miséricorde, par laquelle il est venu à nous et nous a prévenus; il est venu en nous et nous a assistés; il est venu avec nous et nous a conduits, achevant ce qu’il avait commencé. Mais, ô Dieu ! Théotime, que cette bonté est miséricordieuse sur nous en ce partage ! Nous lui donnons la gloire de nos louanges, hélas ! et lui nous donne la gloire au sa jouissance ; et en somme par ces légers et passagers travaux nous acquérons des biens perdurables à toute éternité. Ainsi soit-il. »[1]

L’évangile : Foi et Humilité (Lc 17,5-10)

Lorsque nous parcourons les chapitres 16 et 17 de l’évangile de Luc, nous découvrons qu’ils contiennent quelques thèmes inspirateurs, comme la défiance par rapport à l’argent illustrée par deux paraboles. Mais on y trouve aussi des enseignements de Jésus que Luc a couchés par écrit sans qu’il y ait de lien logique entre eux : par exemple, entre les deux paraboles du chapitre 16, se trouvent une déclaration sur la Loi et les Prophètes (vv.16-17), puis une affirmation forte sur l’indissolubilité du mariage (v.18). Les exégètes qualifient volontiers ces passages de « matériel éparse », que l’évangéliste a voulu transmettre sans pouvoir leur trouver une place logique dans une articulation achevée. À première vue, les deux thèmes de l’évangile de ce dimanche présentent le même caractère : il s’agit de deux enseignements distincts – sur la foi, puis sur l’humilité – transmis à travers deux images différentes, pour lesquels il ne faudrait pas chercher de lien particulier, ni entre eux, ni avec le contexte.

A y regarder de plus près, il apparaît cependant que l’interlocuteur de cet enseignement est spécifique : il s’agit des Apôtres, qui prennent la parole pour supplier le Seigneur : « Augmente en nous la foi ! ». Dans les autres passages, les destinataires sont introduits par Luc beaucoup plus vaguement, par exemple : « il disait encore à ses disciples… » (Lc 16,1) ; ou bien les déclarations de Jésus sont des réponses à des critiques, par exemple lorsqu’il s’adresse aux scribes et Pharisiens qui l’accusent de « faire bon accueil aux pécheurs » (15,2). Pour bien saisir le sens littéral de notre passage, il convient donc de s’interroger : que sait le lecteur, lorsqu’il aborde le chapitre 17, sur la foi et l’humilité des douze Apôtres ?

Un contraste étonnant apparaît lorsque l’on relit l’évangile de Luc sous ce prisme : la croissance lente et laborieuse des Apôtres dans leur découverte du mystère du Christ, contre l’adhésion pleine et soudaine de certains personnages. En route vers Jérusalem, le Christ suscite par exemple la foi de Zachée (Lc 19), ou encore celle du Samaritain lépreux, auquel le Christ affirme : « Relève-toi, va ; ta foi t’a sauvé » (17,19). En revanche, la foi des Apôtres est progressive : alors qu’ils ont vu de nombreux signes et entendu de nombreux enseignements, il faut que ce soit Jésus qui les interroge sur lui-même, pour obtenir la confession de Pierre : « Tu es le Christ de Dieu » (Lc 9,21). Une adhésion de foi qui est partielle, puisque Pierre ne confesse pas encore la divinité de Jésus ; et il est tout seul à la prononcer… Qu’en pensent les onze autres ? Ils ne seront que trois invités à la Transfiguration, ce qui suggère que le reste du groupe n’y était pas encore disposé spirituellement (Lc 9,28 sq.).

Après cet événement, nous apprenons que ces disciples ont été incapables d’expulser un démon (9,40), s’attirant le commentaire foudroyant de Jésus : « Engeance incrédule et pervertie, jusques à quand serai-je auprès de vous et vous supporterai-je ? » (v.41). Et l’ensemble des Apôtres demeure fermé aux annonces de la Passion : « Ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur demeurait voilée pour qu’ils n’en saisissent pas le sens, et ils craignaient de l’interroger sur cette parole » (v.45). Quant à l’humilité, la progression n’est guère plus encourageante : « une pensée leur vint à l’esprit : qui pouvait être le plus grand d’entre eux ? » (v.46). Une dispute qui va se prolonger jusqu’à la dernière Cène, provoquant l’exaspération de Jésus…

Croissance dans la foi

En fait, il leur faudra vivre le mystère pascal et recevoir l’Esprit Saint pour que leur foi devienne mûre et leur humilité réelle. C’est ce qui apparaît dans les dernières pages de l’évangile : « Alors il leur ouvrit l’esprit à l’intelligence des Écritures » (24,45) ; nous contemplons le cœur des deux pèlerins d’Emmaüs qui se réchauffe à la prédication de Jésus, et qui le découvre à la fraction du pain (v.35) ; et les Actes des Apôtres nous présenteront leurs grandes œuvres, incluant des guérisons et des résurrections, et plus encore la prédication de l’Évangile jusqu’à en mourir martyrs. C’est à ce moment-là que le lecteur pourra contempler l’assimilation des Apôtres à leur Maître, avec la plénitude de la foi et de l’humilité.

Considérée à ce stade de la narration (chap. 17), la réponse de Jésus devient plus compréhensible. Les Apôtres font une excellente demande, la seule qui compte vraiment : « Augmente en nous la foi ! » (v.5). Au lieu de les encourager dans cette voie, il semble les rabrouer en proposant l’image cocasse d’un arbre qui se déracinerait pour se planter dans la mer, sur un simple ordre donné avec foi. Le Christ ne manque pas d’humour : il suscite l’amusement des foules lorsqu’elles imaginent une telle éventualité. Dans son sens direct, l’image vise en effet à exprimer la réalisation d’une impossibilité, à la limite de l’absurde. Même ce qui est inimaginable serait possible avec la foi, telle est la réponse de Jésus. Dans le contexte de l’évangile que nous avons décrit précédemment, trois nuances de sens se trouvent dans cette affirmation :

(1) C’est d’abord un reproche aux Apôtres de ne pas avoir encore la foi, même pas « gros comme un grain de moutarde » : leurs paroles demeurent donc stériles, à la différence de celles du Christ qui accomplissent conversions et guérisons. Sinon, « il vous aurait obéi… ». L’épisode de l’épileptique qu’ils n’arrivaient pas à guérir, au retour de la Transfiguration, en est une illustration (Lc 9,41). Le passage parallèle de Matthieu est explicite en ce sens :

« Alors les disciples, s’approchant de Jésus, dans le privé, lui demandèrent : ‘Pourquoi nous autres, n’avons-nous pu l’expulser ?’ – ‘Parce que vous avez peu de foi, leur dit-il. Car, je vous le dis en vérité, si vous avez de la foi comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Déplace-toi d’ici à là, et elle se déplacera, et rien ne vous sera impossible.’ » (Mt 17,19-20).

(2) La foi conduit à réaliser des œuvres qui sont naturellement impossibles, voire inimaginables, comme celles de Jésus, qui guérit les lépreux par sa parole (17,14), convertit Zachée par sa simple interpellation (19,5), et sauve le monde par sa mort sur la Croix… Toute l’histoire du Salut en témoigne : « rien n’est impossible à Dieu » (Lc 1,37). Mais il faut au Seigneur, en plus de son agir au cours des siècles et surtout en son Fils, toute la patience pour attendre que notre réponse soit vraiment motivée par une foi lumineuse et profonde.

(3) C’est aussi une certaine promesse : lorsqu’ils recevront le don de l’Esprit lors de la Pentecôte, et avec lui la foi pleine, alors aucune œuvre inspirée par le même Esprit ne leur sera impossible. Aux yeux du monde, ces Apôtres qui prêcheront l’Evangile aux foules pour les convertir sembleront vouloir accomplir une œuvre aussi folle que celle d’ordonner à un arbre de se déraciner… Mais, miracle, leur folle parole sera entendue, comme lors du premier discours de Pierre : « D’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux Apôtres : ‘Frères, que devons-nous faire ?’ » (Ac 2,37).

Nous pouvons alors lire ces lignes de saint Charles de Foucauld comme une actualisation fidèle de l’évangile :

« Nous pouvons tout par la prière. Si nous ne recevons pas, c’est, ou que nous avons manqué de foi, ou que nous avons trop peu prié, ou qu’il serait mauvais, pour nous, que notre demande nous soit accordée, ou que Dieu nous donne quelque chose de meilleur que ce que nous demandons… Mais jamais nous ne recevrons pas ce que nous demandons, parce que la chose est trop difficile à obtenir : rien ne nous est impossible à obtenir… N’hésitons pas à demander à Dieu même les choses les plus difficiles, telles que les conversions des grands pécheurs, de peuples entiers : demandons-les même d’autant plus qu’elles sont plus difficiles, avec la foi que Dieu nous aime passionnément… ; mais demandons avec foi, avec insistance, constance, avec amour, avec bonne volonté… Et soyons sûrs que si nous demandons ainsi et avec assez de constance, nous serons exaucés en recevant la grâce demandée ou une meilleure. Demandons donc hardiment à Notre-Seigneur les choses les plus impossibles à obtenir, quand elles sont pour Sa gloire, et soyons sûrs que Son Cœur nous les accordera d’autant plus qu’elles semblent humainement impossibles, car donner l’impossible à ce qu’il aime est doux à Son Cœur, et combien ne nous aime-t-il pas ? »[2]

Invitation à l’humilité du serviteur inutile

Après cette invitation à la foi, le Seigneur place ses Apôtres devant la nécessité de l’humilité. Pour la vie spirituelle, le lien est immédiat, sinon logique : la foi est un don de l’Esprit qui ne peut venir orner qu’une âme profondément humble, qui se constitue comme une capacité de recevoir en reconnaissant sa faiblesse. A l’inverse de l’auto-suffisance, qui empêche la grâce en fermant la personne sur elle-même.

Les Apôtres, pendant la vie publique, ont bien accompli des signes, malgré leur manque de foi, par exemple lors de l’envoi en mission des 72 (Lc 10). Ils jubilent en revenant vers le Maître, et ils s’expriment émerveillés : « Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom ! » (10,17). Le Christ essaie alors de purifier leur intention : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms se trouvent inscrits dans les cieux » (v.20).

C’est dans cette optique que s’insère la petite scène sur le serviteur qui revient des champs, dans l’évangile de ce dimanche. La bonté du Maître qu’est le Christ donne aux Apôtres de pouvoir « travailler à sa vigne », et d’y récolter du fruit, non pas grâce à leur foi, mais en vertu du choix gratuit qui les a constitués Apôtres. Il ne faudrait pas que ce soit l’occasion pour eux de s’enfler d’orgueil : ils doivent demeurer, jusqu’à la fin, de simples serviteurs du Maître qui agit à travers et parfois malgré eux. D’où la conclusion qui doit dominer toute la vie des hommes d’Église : « Quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs, nous n’avons fait que notre devoir.’ » (v.10). Cette traduction liturgique édulcore l’expression vigoureuse du Christ qui les qualifie de « δοῦλοι ἀχρεῖοί, douloî achreioî », littéralement des « esclaves inutiles », la même expression qui exprime le dépit du maître dans la parabole des talents : « ce propre à rien de serviteur, jetez-le dehors ! » (Mt 25,30). C’est le contexte de l’évangile qui nous permet de comprendre cet adjectif non pas comme un mépris du Christ, mais comme l’expression de la non-nécessité du serviteur. Seule l’action de Dieu est nécessaire, et elle passe par des instruments qui ne doivent jamais se considérer comme indispensables. Que les ministres de tous les temps se le tiennent pour dit…

Le lien entre humilité et foi va bientôt être illustré, dans la narration, par l’épisode des dix lépreux que nous proclamerons la semaine prochaine (Lc 17,11-19). Ces lépreux sont guéris car ils s’approchent humblement du Christ : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » (v.13). C’est bien le cri du pauvre qui ravit infailliblement les faveurs du Cœur de Jésus. Et l’épisode se conclut sur la foi du Samaritain : « Relève-toi, va ; ta foi t’a sauvé » (v.19).

Pour actualiser cet ordre du Christ, relisons ces conseils de saint Vincent de Paul :

« L’humilité vous doit porter aussi à éviter toutes les complaisances, qui se glissent principalement dans les emplois qui ont quelque éclat. O Monsieur, que la vaine complaisance est un dangereux venin des bonnes œuvres ! C’est une peste qui corrompt les actions les plus saintes et qui fait bientôt oublier Dieu. Donnez-vous de garde, au nom de Dieu, de ce défaut, comme du plus dangereux que je sache à l’avancement en la vie spirituelle et à la perfection. Pour cela, donnez-vous à Dieu, afin de parler dans l’esprit humble de Jésus-Christ, avouant que votre doctrine n’est pas vôtre, ni de vous, mais de l’Évangile. Imitez surtout la simplicité des paroles et des comparaisons que Notre-Seigneur fait dans l’Écriture Sainte, parlant au peuple. Hélas ! quelles merveilles ne pouvait-il pas enseigner au peuple ! Que de secrets n’eût-il pas pu découvrir de la Divinité et de ses admirables perfections, lui qui était la Sagesse éternelle de son Père Cependant, vous voyez comme il parle intelligiblement, et comment il se sert de comparaisons familières, d’un laboureur, d’un vigneron, d’un champ, d’une vigne, d’un grain de moutarde. Voilà comme il faut que vous parliez, si vous voulez vous faire entendre au peuple, à qui vous annoncerez la parole de Dieu. »[3]

Relecture symbolique des images

Les deux images utilisées par le Christ, l’arbre déraciné et le serviteur revenant des champs, ont un sens limpide qui est en consonance avec le contexte immédiat dans l’évangile de Luc. Nous pouvons cependant leur trouver un sens ultérieur : lorsque Jésus a voulu exprimer l’accomplissement d’un événement inimaginable, il n’a pas choisi son image au hasard… Et la scène champêtre du dîner pourrait éclairer notre vie ecclésiale.

N’oublions pas que le Seigneur répond à une question des Apôtres ; il les met en scène par l’expression « vous auriez dit à l’arbre que voici… ». L’original grec dit plutôt « ce mûrier », un arbre concret aux racines très développées, qui convient au discours. A qui les Apôtres devront-ils s’adresser dans leur mission ? Qui se cache derrière ce mûrier symbolique ? L’évangéliste Luc nous le dévoile lors des apparitions du Ressuscité :

« Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela vous êtes témoins. » (Lc 24,46-48).

Nous pouvons alors concevoir toute l’humanité comme un immense arbre dont les racines, depuis la chute des origines, sont enfouies dans un monde de péché et de corruption ; à ces nations, les Apôtres devront prêcher la conversion, un véritable arrachement, comme s’ils leur disaient au Nom de Jésus : « Déracine-toi ! » Mais le Christ ne veut pas la mort de cet arbre, il veut lui insuffler une nouvelle vie, proprement divine, que nous pouvons déceler – avec un peu d’imagination – dans l’expression « se planter dans la mer » : ce que nous considérons naturellement comme la mort de l’arbre se révèle le début d’une vie nouvelle, comme une greffe sur un autre organisme qui donne la vie, la sainte Trinité – la mer n’est-elle pas infinie ? Déracinement et replantation, n’est-ce pas le mouvement même du mystère pascal, de la mort à la vie nouvelle ?

C’est donc avec foi que les Apôtres devront prêcher l’Évangile ; et le miracle va se produire, les nations vont accueillir le message et vivre de l’obéissance de la foi. L’inimaginable va s’accomplir : la mort du Christ va devenir principe de renouvellement pour tous les hommes, à travers la prédication des Apôtres. C’est ce que saint Paul contemple avec émerveillement :

« À Celui qui a le pouvoir de vous affermir conformément à l’Évangile que j’annonce en prêchant Jésus Christ, révélation d’un mystère enveloppé de silence aux siècles éternels, mais aujourd’hui manifesté, et, par des Écritures qui le prédisent selon l’ordre du Dieu éternel, porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi ; à Dieu qui seul est sage, par Jésus Christ, à lui soit la gloire aux siècles des siècles ! Amen » (Rm 16,25-27).

On peut donc imaginer le Christ s’adressant à tous les chrétiens qui se soucient de l’évangélisation, pour leur rappeler leur responsabilité : la conversion du monde se produit dans la mesure où la prédication est animée par la foi. La forme conditionnelle de sa réponse le suggère : « vous auriez dit… et il vous aurait obéi ». Plus que nos méthodes pastorales ou nos réformes institutionnelles, c’est la foi que nous devons mettre au centre de nos préoccupations… Un auteur à la fois exigeant et plein d’humour, Georges Bernanos, l’exprime avec cette image cocasse :

« L’Evangile ! l’Évangile ! Lorsqu’on en est venu à tout attendre du miracle, il est convenable d’exiger que cette dernière expérience soit bien faite. Supposez, mes très chers frères, que souffrant d’une tuberculose je demande à boire de l’eau de Lourdes, et que les médecins me proposent d’y mélanger quelque drogue de leur façon : ‘Chers docteurs, leur dirais-je, vous m’avez déclaré incurable. Laissez-moi donc tenter tranquillement ma chance. Si dans cette affaire, qui ne regarde que moi et la Sainte Vierge, j’ai besoin d’un intermédiaire, je ne m’adresserai sûrement pas au pharmacien…’ »[4]

Reprenons également les éléments de la petite scène champêtre du retour des champs. Il s’agit d’abord de « labourer ou garder les bêtes » : ainsi les Apôtres sont envoyés pour travailler la terre, c’est-à-dire les nations, et y planter la semence de la Parole (cf. Mt 13) ; ils sont en charge de la foule des âmes, qui dans leur ignorance de l’Evangile sont au rang des bêtes stupides… Lorsque les 72 reviennent de mission (cf. Lc 10), ils vivent ce retour auprès du Maître, après une bonne journée de labeur. Mouvement toujours actuel dans l’Église où les « agents pastoraux » reviennent vers la personne du Christ.

Puis vient le moment du repas, évoqué par l’expression « prendre place à table », en grec « ἀνάπεσε, anapese, couche-toi » (v.7), qui est adapté aux habitudes gréco-romaines où l’on mangeait couchés sur des divans. C’est le verbe qu’utilise saint Jean pour désigner la position des Douze avec le Christ lors de la dernière Cène (cf. Jn 13,12.25). Ensuite, le Maître ordonne de préparer « à dîner », littéralement, « δειπνήσω, deipnèsô, pour que je dîne » (v.8), le verbe utilisé par Luc lors de la consécration de la coupe lors de la dernière Cène (Lc 22,20) ; il ordonne aussi de servir : « διακόνει, diakonei, sers ! » (v.8), lui aussi employé à la Cène par Luc lors de la discussion sur qui est le plus grand (Lc 22,26). Enfin, il s’agit de « manger et boire » dans un ordre déterminé : d’abord le maître, ensuite le serviteur.

Penser à l’Eucharistie est alors quasiment inévitable. La vie ecclésiale se rythme sur ces moments de labeur dans le monde, alternés avec les célébrations communautaires du repas du Seigneur. Le message du Christ est alors limpide : la relation hiérarchique entre les Apôtres et le Seigneur doit être respectée dans la liturgie ; elle n’est surtout pas le lieu où les célébrants doivent se mettre en valeur et chercher à se nourrir eux-mêmes. Elle est plutôt le lieu où resplendit la bonté et l’action du Maître, les serviteurs s’effaçant devant son action et se mettant au service – comme diacres – du Peuple de Dieu. Notons que le serviteur « mange et boit à son tour » (v.8) : c’est en servant humblement que le ministre reçoit sa nourriture spirituelle…

Nous trouvons ainsi un nouveau lien entre les deux moments de la réponse du Christ : la foi nécessite l’humilité, mais c’est la prière communautaire, autour de l’Eucharistie, qui nourrit la foi. Saint Augustin l’exprimait ainsi :

« Si la foi disparaît, la prière s’éteint. Qui pourrait, en effet, prier pour demander ce qu’il ne croit pas ? Voici donc ce que l’Apôtre dit en exhortant à prier : Tous ceux qui invoqueront le nom du Seigneur seront sauvés. Puis, pour montrer que la foi est la source de la prière et que le ruisseau ne peut couler si la source est à sec, il ajoute : Or, comment invoquer le Seigneur sans avoir d’abord cru en lui (Rm 10,13-14) ? Croyons donc pour pouvoir prier et prions pour que la foi, qui est au principe de notre prière, ne nous fasse pas défaut. La foi répand la prière, et la prière, en se répandant, obtient à son tour l’affermissement de la foi. »[5]


[1] Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, édition Hauvespre 1865, livre XI, chap. VI.

[2] Charles de Foucauld, Écrits spirituels, Petrus 2017, p.21.

[3] Saint Vincent de Paul, Avis à Antoine Durand, in Œuvres complètes, édition Pierre Coste 1920, tome XI, p. 347.

[4] Bernanos, Les grands cimetières sous la lune, Plon, p.335.

[5] Saint Augustin, Sermon 115, 1 (PL 38, 655), traduction Raulx, tome VI, Bar-Le-Duc, 1866, p. 303.


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)