lecture

À l’écoute de la Parole

Le Christ en chemin vers Jérusalem : dans l’enthousiasme, nous voulons le suivre, comme les foules qui soulevaient la poussière de Galilée. Mais connaissons-nous vraiment le chemin ? Le livre de la Sagesse nous rappelle que notre intelligence ne saisit rien des réalités spirituelles, qu’il nous faut donc supplier le don de la Sagesse pour connaître la volonté du Seigneur (Sg 9). Le Christ lui-même est le chemin, la vérité et la vie (Jn 14,6) : il nous dévoile la réalité de l’existence qui nous attend à sa suite. L’avertissement est clair : renoncement total, amour de la Croix (Lc 14). Réfléchissons-bien avant de nous mettre en route, pour ne pas tomber dans le ridicule, comme cet homme qui n’achève pas sa tour mais a dépensé tous ses biens en vain…

La première lecture : docte ignorance de l’homme (Sg 9,13-18)

Le passage que la liturgie nous propose en première lecture est la dernière partie d’une très belle « Prière pour obtenir la Sagesse », tirée du chapitre 9 du livre de la Sagesse. Comme son auteur emprunte le déguisement du roi Salomon pour transmettre son enseignement sapientiel, nous devons nous rappeler l’épisode du « songe de Gabaôn » (1R 3). Alors que son règne s’était bien consolidé, le Seigneur était apparu en songe au souverain pour lui montrer sa faveur toute particulière, et lui faire l’offre la plus exaltante pour un homme de pouvoir : « Demande ce que je dois te donner ! » (v.5). L’humble réponse de Salomon avait conquis la bienveillance divine, car il n’avait demandé que la Sagesse :

« Seigneur mon Dieu, tu as établi roi ton serviteur à la place de mon père David, et moi, je suis un tout jeune homme, je ne sais pas agir en chef. Ton serviteur est au milieu du peuple que tu as élu, un peuple nombreux, si nombreux qu’on ne peut le compter ni le recenser. Donne à ton serviteur un cœur plein de jugement pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal, car qui pourrait gouverner ton peuple, qui est si grand ? » (1R 3,7-9)

Bien des siècles plus tard, l’auteur du livre de la Sagesse reprend cette prière et la développe pour nous offrir un admirable chapitre : « Donne-moi celle qui partage ton trône, la Sagesse, et ne me rejette pas du nombre de tes enfants. » (Sg 9,4). Il se présente dans toute son indigence pour provoquer la pitié divine : « je suis ton serviteur et le fils de ta servante, un homme faible et de vie éphémère, peu apte à comprendre la justice et les lois » (v.5) Si le Seigneur l’a appelé à une vocation sublime, celle de mener Israël, comment lui refuserait-il le moyen principal pour l’accomplir, un cœur rempli de sagesse et de discernement ? « Alors mes œuvres seront agréées, je jugerai ton peuple avec justice et je serai digne du trône de mon père. » (v.12).

Conformément à l’usage des Sages d’Israël, l’auteur se permet alors de développer une réflexion plus large : ce n’est pas seulement Salomon qui est démuni pour sa mission particulière, mais tout homme qui désire accomplir la volonté du Seigneur. Une série de questions rhétoriques place un miroir face au lecteur pour qu’il reconnaisse son indigence foncière dans le domaine spirituel : « Quel homme peut découvrir les intentions de Dieu ?… Ce qui est dans les cieux, qui donc l’a découvert ? » (vv.13.16) Notre intelligence comprend difficilement « ce qui est sur terre », comment pourrions-nous élever notre regard vers ce qui est aux cieux ? Jésus reprendra la même opposition : « Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel ? » (Jn 3,12).

Pour appliquer cette vérité à notre vie, écoutons le cardinal Newman décrire notre ignorance spirituelle :

« Dieu sait quel est mon plus grand bonheur, mais moi je l’ignore. Il n’existe pas de règle pour déterminer ce qui est bon et bien ; ce qui convient à l’un ne convient pas à l’autre. Et les voies qui conduisent à la perfection varient grandement ; de même que les médecines dont nos âmes ont besoin. C’est ainsi que Dieu nous mène par des sentiers étranges ; nous savons qu’il veut notre bonheur, mais nous ignorons ce qu’est notre bonheur et le chemin qui y mène. Nous sommes aveugles ; livrés à nous-mêmes, nous prendrions le mauvais chemin ; nous devons le laisser faire. »[1]

D’où la nécessité absolue, pour nous les hommes, de demander et recevoir la Sagesse divine, qui est – dans ce livre – comme un attribut divin et une préfiguration de l’Esprit Saint que révélera le Christ : « Avec toi est la Sagesse, qui connaît tes œuvres et qui était présente quand tu faisais le monde ; elle sait ce qui est agréable à tes yeux et ce qui est conforme à tes commandements. » (v.9) Son œuvre dans les cœurs qui la reçoivent sont admirables : l’homme peut, grâce à la Sagesse, connaître « les volontés du Seigneur » ; le chemin obscur de notre existence misérable est illuminé de sa vérité (les sentiers des habitants de la terre sont devenus droits, v.18) ; nous obtenons, finalement, le Salut divin (par la Sagesse ils ont été sauvés).

Notons la grande attente qui anime l’auteur, qui ne connaît pas encore l’œuvre du Christ. Il présente l’homme comme une dualité de corps et âme, avec une expression poétique qui ne manque pas de pessimisme : « un corps périssable appesantit notre âme, et cette enveloppe d’argile alourdit notre esprit aux mille pensées » (v.15) Puis il désire le don de l’Esprit : « si tu n’avais envoyé d’en haut ton Esprit Saint… » (v.17) C’est bien la Résurrection du Christ qui accomplira la rénovation totale de l’homme : son corps ressuscité sera le « partenaire » parfait de son âme sainte, toute habitée par l’Esprit sanctificateur ; et le baptême transmettra ce renouvellement, cette naissance à la vie divine, à tous les croyants. C’est ce que saint Paul exprimera, en réemployant les mêmes termes (corps, âme, esprit) que le livre de la Sagesse, mais désormais dans un optimisme fondé sur l’œuvre du Christ : « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche à l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ. » (1Th 5,23).

L’évangile : nécessité du renoncement total (Lc 14,25-33)

Salomon ne pouvait que supplier Dieu d’envoyer la Sagesse ; le Christ en revanche, qui est la Sagesse incarnée et le Verbe envoyé par le Père, nous procure réellement toute sagesse divine par le don de l’Esprit. C’est ce que les foules sentaient confusément, lorsqu’elles le suivaient en Galilée. La doctrine du Maître les avait tellement fascinées que ces âmes innombrables espéraient l’accomplissement de la prière de Salomon, ce désir profond qui habite tout croyant. A travers les nombreuses guérisons physiques et spirituelles, elles voyaient l’avènement du Royaume en Jésus : auprès de Lui, « les hommes apprenaient ce qui plaît à Dieu et, par la Sagesse, étaient sauvés » (Sg 9,18).

Le Christ ne détrompe pas cette foule : il veut vraiment les conduire jusqu’au don de l’Esprit à la Pentecôte. Mais il leur indique un chemin paradoxal, celui de la Croix. Il faut d’abord que son Cœur soit transpercé pour que l’Esprit soit donné (cf. Jn 7,39) ; de même il faudra au disciple passer par le mystère pascal pour ensuite recevoir la plénitude de la Sagesse. Dans la foule hétéroclite qui le suit, qui est sincèrement disposé à parcourir ce chemin jusqu’au bout ? Jésus connaît les situations intérieures, si différentes, que vivent les uns et les autres : attachement véritable de Marie Madeleine et des saintes femmes ; conversion récente de Matthieu le publicain et des autres Apôtres ; intérêt matériel de ceux qui ont bénéficié de ses miracles[2] ; curiosité superficielle des badauds inactifs ; hostilité des autorités de Jérusalem[3]… Le Christ, alors qu’il emmène cette foule bigarrée à Jérusalem, estime qu’il est nécessaire de clarifier les choses, avant que son drame personnel ne se déroule dans la Ville Sainte. C’est pourquoi saint Luc note qu’il « se retourna et leur dit » : Il veut fixer clairement dans l’esprit de son auditoire les exigences de la sequela Christi, le fait d’être disciple de Jésus en marche vers le Père.

Son message est simple et radical, à l’opposé des hommes politiques opportunistes qui nous promettent un bonheur sans difficulté : Jésus promet la vie avec le Père, mais à travers un chemin difficile. Il s’agit de « renoncer à soi-même » et de « porter sa croix ». Son discours commence par deux affirmations énergiques qui s’adresse à chaque disciple en particulier (si quelqu’un vient à moi… celui qui ne porte pas…) ; il les illustre ensuite par deux petites paraboles (l’homme qui bâtit une tour, le roi en guerre contre un autre) ; et il conclut par une loi générale très claire : « celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (v.33). On ne saurait être plus explicite !

La première expression (sans me préférer à son père… à sa propre vie) demande explication : la traduction liturgique a très justement affaibli une expression sémitique qui pourrait être mal interprétée. Le grec dit en effet « si quelqu’un vient à moi sans haïr (οὐ μισεῖ, ou misei) son père, etc. ». Il est clair que le Christ, messager d’amour, ne vient pas nous inviter à la haine ; mais comme la forme du comparatif n’existe pas en hébreu, il était d’usage dans le discours sémitique d’utiliser une forme extrême pour exprimer une comparaison. Ce détail linguistique ne doit pas masquer la radicalité de l’exigence posée par le Christ : il attend de son disciple un détachement de tous les liens sacrés de la famille, et même de l’attachement naturel à la propre vie, pour placer le Christ au-dessus de tout. Pour un juif, cette exigence est littéralement exorbitante : elle va contre le 4ème commandement (honore ton père et ta mère), et le don de la liberté par lequel Dieu « au commencement a fait l’homme et l’a laissé à son conseil » (Sir 15,14). Elle ne se justifie que si le Christ est vraiment Dieu, c’est-à-dire s’il peut exiger un attachement de l’homme qui ne revient qu’à Dieu seul.

Pour notre vie spirituelle, nous devons recevoir pleinement cette exigence, qui dans le grec s’exprime par « haïr sa propre âme » (le terme ψυχή, psuchè, désigne à la fois l’âme, la vie et le ‘soi’). Un grand auteur de l’école française, Monsieur Olier, nous l’explique ainsi :

« Le chrétien a offensé Dieu et l’offense tous les jours plus cruellement que les démons, qui n’ont jamais reçu le sang de Jésus-Christ ni son corps, ni ne l’ont jamais foulé aux pieds comme les chrétiens ; qui n’ont jamais reçu les grâces du Nouveau Testament comme nous, et par conséquent ils n’ont pas mérité – ce semble – des jugements si rigoureux. Il faut donc par justice de Dieu, en laquelle nous devons entrer contre nous-mêmes comme nous l’apprend Notre-Seigneur, que nous haïssions notre âme : c’est-à-dire cette portion de nous-mêmes qui est unie à la chair, qui est contraire à Dieu, avec la chair appliquée à elle-même et portée à toute injustice par application intime et participation qu’elle a avec la chair, avec laquelle elle n’est qu’une. Notre âme ainsi considérée se nomme chair ; elle est regardée comme chair de Dieu même, et par conséquent elle mérite avec justice toute condamnation et mauvais traitement de la justice de Dieu contre nous-mêmes, et ainsi en Dieu nous devenons ennemis de nous-mêmes avec justice et équité. »[4]

La deuxième expression, « porter sa croix pour marcher à sa suite » (v.27), devait être tout aussi déroutante pour l’auditoire : le supplice de la croix était l’infamie par excellence, un châtiment que les citoyens romains ne pouvaient pas subir tant il était humiliant… Nous ne pouvons comprendre cette phrase qu’en connaissant tout le mystère pascal du Christ, et en comprenant que nous sommes appelés à vivre comme lui : en prenant sur nous les souffrances permises par Dieu pour entrer dans la vie divine qu’Il veut nous offrir.

Ce symbole de la Croix, objet d’horreur devenu instrument du Salut, puis vénéré par les chrétiens, a fasciné les Pères de l’Église qui y ont trouvé des significations cosmiques. Dans notre littérature française, nous en écoutons un écho sous la plume de Chateaubriand :

« Comme la marque la plus directe de la foi, la croix est aussi l’objet le plus ridicule à de certains yeux. Les Romains s’en étaient moqués, ainsi que les nouveaux ennemis du christianisme ; et Tertullien leur avait montré qu’ils employaient eux-mêmes ce signe dans leurs faisceaux d’armes. L’attitude que la croix fait prendre au Fils de l’Homme est sublime : l’affaissement du corps et la tête penchée font un contraste divin avec les bras étendus vers le ciel. Au reste, la nature n’a pas été aussi délicate que les incrédules ; elle n’a pas craint de mouler la croix dans une multitude de ses ouvrages : il y a une famille entière de fleurs qui appartient à cette forme, et cette famille se distingue par une inclination à la solitude ; la main du Tout-Puissant a aussi placé l’étendard de notre salut parmi les soleils. »[5]

Quel est le sens véritable de « porter sa croix à la suite du Christ » ? Les explications théoriques sont superflues : qui en a l’expérience comprend d’emblée ces paroles de Jésus. Qui s’identifie avec lui, et vit jusqu’au bout sa vocation chrétienne, n’a pas besoin qu’on lui décrive ce chemin paradoxal, fait de contradictions et de souffrances imprévues, qu’il parcourt humblement, à la suite de son Seigneur et par amour pour lui. « Porter sa croix », par amour, c’est vivre pleinement ce sacerdoce chrétien que la Lettre aux Hébreux nous décrit : l’offrande totale de soi-même comme un holocauste qui rend gloire à Dieu, et ouvre le chemin de la vie. C’est ainsi qu’Origène nous l’interprète :

« Ignorez-vous qu’à vous aussi, c’est-à-dire à toute l’Église de Dieu, à tout le peuple des croyants, un sacerdoce fut donné ? Il vous oblige à offrir à Dieu une hostie de louange, hostie de prière, de miséricorde, de chasteté pudique, de justice, de sainteté… Chacun de nous doit orner sa tête des vêtements sacerdotaux, c’est-à-dire orner son esprit des disciplines de la sagesse… Chacun doit pénétrer avec l’encens à l’intérieur du voile, mettre lui-même le feu sur l’autel de son holocauste, de sorte qu’il se consume sans fin. Si je renonce à tout ce que je possède, si je porte ma croix et que je marche à la suite du Christ, j’ai offert un holocauste à l’autel de Dieu. Si je livre mon corps pour brûler du feu de la charité et que j’obtienne la gloire du martyre, je me suis offert moi-même en holocauste à l’autel de Dieu. Si j’aime mes frères jusqu’à donner ma vie pour eux, si, pour la justice et la vérité, je combats jusqu’à la mort, si je mortifie mon corps en m’abstenant de toute concupiscence charnelle, si le monde m’est crucifié et moi au monde, j’ai offert un holocauste à l’autel de Dieu, et je suis le prêtre de mon propre sacrifice. »[6]

Ces perspectives pourraient nous effrayer. Mais elles sont corroborées par la vie d’innombrables saints : les paroles du Christ ont pleinement montré leur fécondité au long des siècles. Il nous reste à les appliquer dans notre vie concrète… La vraie croix dans notre existence reste toujours, du point de vue naturel, une perspective que nous voudrions repousser : sinon il ne s’agirait pas de la croix… Mais du point de vue surnaturel, elle constitue ce qui attire, nourrit et perfectionne notre âme : car elle est le chemin marqué par le Christ lui-même, sur lequel il nous accompagne et nous donne l’Esprit de force. Pour savoir l’embrasser avec amour, suivons ces conseils de saint François de Sales :

« On se retire en Dieu parce qu’on aspire à lui. Et on aspire à lui pour s’y retirer. Si bien que le désir de Dieu et la retraite spirituelle s’entretiennent mutuellement. Exprimez souvent votre soif de Dieu, Philothée, par de brefs mais ardents élans du cœur. Admirez sa beauté, invoquez son aide, jetez-vous en esprit au pied de la croix, adorez sa bonté, donnez-lui votre âme mille fois par jour. Fixez votre regard intérieur sur sa douceur, tendez-lui la main comme un petit enfant à son père, afin qu’il vous conduise ; respirez-le comme un bouquet délicieux que vous tiendriez sur votre sein ; piquez-le en votre âme comme un étendard. Frappez ainsi votre cœur de mille manières et faites-en jaillir un amour tendre et passionné pour votre divin Époux. »[7]

Qui construit la tour ?

Pour bien convaincre son auditoire, et placer chacun devant les exigences de sa conscience, le Christ appuie son appel au renoncement par deux petites paraboles. Un homme qui veut construire une tour, un roi qui part en guerre contre un autre roi : il s’agit d’images populaires immédiatement compréhensibles, à toutes les époques, et ces cas de figure alimentent toujours les commentaires parmi le peuple. Qui n’a jamais entendu des moqueries contre une personne qui a engagé des dépenses importantes et n’a pas pu terminer son ouvrage ? Qui n’a jamais pris part à des sarcasmes sur les choix imprudents de nos politiques, qui engagent leurs guerres « à tort et à travers » ?

Le message commun de ces deux illustrations est clair : avant de se mettre à la suite du Christ, et se prétendre son disciple, il faut d’abord réfléchir – et décider – si l’on sera capable de le suivre jusqu’au bout. C’est l’objet du discernement : d’abord savoir à quoi l’Esprit nous appelle, quel est le chemin de renoncement et de croix qui nous est indiqué par Dieu pour arriver à la vie ; et ensuite se décider à le parcourir avec générosité, sans « mettre la main à la charrue et regarder en arrière » (Lc 9,62), pour ne pas devenir un mauvais disciple, « impropre au Royaume de Dieu ». La sainte carmélite Edith Stein reformule ainsi l’exigence posée par le Christ :

« Le Crucifié nous regarde du haut de la croix et nous demande si nous désirons toujours tenir les promesses que nous lui avons faites en un temps de grâce. Il a bien des raisons de nous le demander. Aujourd’hui plus que jamais, la croix est signe de contradiction. Les partisans de l’Antéchrist l’outragent bien davantage qu’autrefois les Perses qui l’avaient dérobée. Ils saccagent les représentations de la croix et font tous leurs efforts pour l’extirper du cœur des chrétiens. Et ils n’y sont que trop souvent parvenus, même chez ceux qui, comme nous, avaient promis de porter la croix à la suite du Christ. C’est pourquoi notre Sauveur nous interroge aujourd’hui du regard avec gravité et demande à chacune d’entre nous : ‘Veux-tu rester fidèle au Crucifié ?’ Réfléchis bien ! Le monde est en flammes le combat entre le Christ et l’Antéchrist s’est ouvertement engagé. Si tu te décides pour le Christ, cela peut te coûter la vie. Réfléchis bien aussi à ce que tu promets. Prononcer ses vœux et les renouveler est un acte terriblement sérieux. Tu fais une promesse au Seigneur du ciel et de la terre. Si tu ne prends pas extrêmement au sérieux la résolution de la tenir, tu tomberas dans les mains du Dieu vivant […] Ave crux, spes unica ! [Salut Croix, unique espérance !] Le monde est en flammes. L’incendie peut aussi embraser notre maison. Mais la croix se dresse plus haut encore que toutes les flammes. Elles ne peuvent la détruire. Elle est le chemin de la terre au ciel. Celui qui l’embrasse avec foi, avec amour, avec espérance, est emporté par elle dans le sein du Dieu un et trine. »[8]

Comme toujours, nous pouvons approfondir ces paraboles en leur donnant un sens christologique qui est caché au premier abord. Il n’est pas anodin que le Christ choisisse l’image de « bâtir une tour ». Cela nous rappelle – au moins – deux épisodes de l’Ancien Testament. Au tout début de notre histoire, lorsque les hommes « se servaient d’une même langue » (Gn 11), un projet démesuré a grandi dans leur cœur, la construction de la fameuse « tour de Babel » :

« Ils se dirent l’un à l’autre : ‘Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier’. Ils dirent : ‘Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !’ » (Gn 11,3-4).

Ce projet était clairement humain, trop humain : il exprimait le désir de s’élever au Ciel par les seules forces du poignet, et de ravir le lieu des dieux… Pour contrecarrer cette hybris qui conduit à la mort, Dieu n’eut d’autre recours que de mettre un terme au projet. L’orgueil de se croire tout-puissant par une union sans Dieu a conduit à la division des peuples, et la confusion des langues :

« Le Seigneur les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que le Seigneur confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre. » (Gn 11,8-9).

En revanche, l’Écriture nous parle d’une autre tour, cette fois construite par Dieu au sein de son Peuple pour lui offrir l’unité et la fertilité :

« Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile. Il la bêcha, il l’épierra, il y planta du raisin vermeil. Au milieu il bâtit une tour, il y creusa même un pressoir. […] La vigne du Seigneur, c’est la maison d’Israël » (Is 5,1.7)

Ces deux passages de l’Ancien Testament illuminent le discours du Christ : en nous comparant à ce constructeur de tour, il interroge les fondements de notre projet de vie. Avons-nous les ressources nécessaires pour accomplir nos désirs dans la vie ? Quelles sont les fondations sur lesquelles bâtir notre tour ? Si notre projet n’est qu’une élévation humaine posée sur nos propres ressources, il est voué à l’échec comme la Tour de Babel ; si par contre nous laissons le Seigneur bâtir en nous l’œuvre de sa miséricorde, alors les fondations sont bien posées puisque nous nous appuyons sur le Christ lui-même, et la dépense est couverte par l’Esprit Saint…

En fait, c’est le Christ qui est le bâtisseur, nous ne sommes que le terrain à lui offrir avec confiance. C’est Lui qui construit son Église siècle après siècle ; c’est Lui qui élève notre âme vers le Ciel en la conduisant sur le chemin du renoncement. Fidèle à l’enseignement de sa parabole, Il s’est donc sagement assis, lors de sa vie cachée, pour calculer la dépense et ensuite poser les fondations. Avec son Père, Il a résolu de verser son propre sang pour ensuite envoyer l’Esprit : toute dépense est réglée d’avance, et les fondations sont profondes qui s’appuient sur son œuvre de salut. C’est ainsi que saint Paul reprendra l’image de cette tour qu’est l’Église, construite par Dieu :

« Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même. En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ; en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l’Esprit. » (Ep 2,19-22).

Pour répondre à l’invitation du Christ au renoncement total, et embrasser généreusement la croix qui convient à chacun de nous, l’Esprit ne nous demande qu’une chose : avoir confiance en Dieu. C’est lui qui portera à son achèvement l’œuvre merveilleuse de notre sanctification… Reprenons donc la prière du cardinal Newman :

« O mon Dieu, je m’abandonnerai sans réserve entre tes mains. Richesse ou malheur, joie ou chagrin, amitiés ou afflictions, honneurs ou humiliations, gloire ou diffamation, consolations ou tristesses, que tu te montres ou que tu te caches, tout est bon qui me vient de toi. Tu es sagesse et tu es amour – que puis-je désirer de plus ? Tu m’as conduit dans tes conseils et tu m’as reçu avec gloire. A part toi, que puis-je désirer au ciel et sur la terre ? Ma chair et mon cœur me manquent ; mais Dieu est le Dieu de mon cœur, et mon partage pour l’éternité. »[9] 


[1] John Henry Card. Newman, Espoir en Dieu-Créateur, in Méditations sur la doctrine chrétienne, Ad Solem 2000, p.27.

[2] « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non pas parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et avez été rassasiés… » (Jn 6,26).

[3] « Les Pharisiens et les Sadducéens s’approchèrent alors et lui demandèrent, pour le mettre à l’épreuve, de leur faire voir un signe venant du ciel » (Mt 16,1).

[4] Jean-Jacques Olier, L’âme cristal – Des attributs divins en nous, Seuil 2008, p.291.

[5] Chateaubriand, Génie du christianisme, partie 4 livre 1, chap. II, édition Garnier frères, 1828, p.373.

[6] Origène, In Leviticum, hom. 9, cité par Card. Henri de Lubac, Méditation sur l’Eglise, Cerf 2006, p.116.

[7] Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, Partie II, chap. XIII, Cerf 2019, p.163.

[8] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p.237.

[9] John Henry Card. Newman, Espoir en Dieu-Créateur, in Méditations sur la doctrine chrétienne, Ad Solem 2000, p.28.

L’homme qui porte la Croix, Jan Fabre, cathédrale d’Anvers (Belgique), voir l’explication  


.

  • Un cèdre du Liban