lecture

À l’écoute de la Parole

Une lumière éclatante et un avertissement sévère : voici le contraste que nous proposent les lectures de ce dimanche. La lumière est celle d’un oracle d’Isaïe annonçant le rassemblement eschatologique de toutes les nations à Jérusalem (Is 66, en première lecture), une grande réjouissance finale qui soulève notre cœur d’espérance. L’avertissement, à prendre très au sérieux, provient quant à lui de Jésus lui-même : la porte pour entrer à cette fête définitive est une porte étroite ; le risque est grand de ne pas être jugé digne de la franchir, d’être refoulé et jeté dehors comme un ennemi du Seigneur : « là il y aura des pleurs et des grincements de dents… » (Lc 13)

Première lecture : la Jérusalem eschatologique brille de joie (Is 66,18-21)

La liturgie a choisi une page mémorable d’Isaïe pour illustrer l’expression de Jésus dans l’évangile : « Alors on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu. » (Lc 13,29) Cette page du plus grand prophète d’Israël est aussi la dernière de son immense livre, en conclusion du chapitre 66, sur laquelle les « ciseaux liturgiques » ont sévi en omettant les tout derniers versets, qui sont pourtant importants pour bien comprendre la vision.

Isaïe est un chantre de la grande souveraineté du Seigneur, de sa grandeur incomparable qui s’exerce depuis Jérusalem (cf. Is 6). Il ouvre ce chapitre 66, le dernier du rouleau, en lui faisant dire cette expression hautaine, qui remet à leur place les songes de grandeur des israélites nationalistes, tout orgueilleux de leur Temple : « Le ciel est mon trône, et la terre l’escabeau de mes pieds. Quelle maison pourriez-vous me bâtir, et quel pourrait être le lieu de mon repos, quand tout cela, c’est ma main qui l’a fait, quand tout cela est à moi ? » (Is 66,1-2) La grandeur véritable du Souverain d’Israël est de se pencher sur la petitesse de ses enfants, de les rechercher dans l’abîme de leur néant, à condition qu’ils le reconnaissent : « celui sur qui je porte les yeux, c’est le pauvre et l’humilié, celui qui tremble à ma parole » (v.2)

Cette prémisse étant posée, le regard souverain du Seigneur de l’univers se pose sur la petite ville de Jérusalem, humiliée et maltraitée par les grands empires de l’histoire. Désireux de promouvoir par elle sa propre gloire, et aussi par amour gratuit envers celle qu’il a choisie depuis David, il lui promet un avenir radieux qui manifestera sa maîtrise sur l’histoire universelle :

« Réjouissez-vous avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l’aimez, soyez avec elle dans l’allégresse, vous tous qui avez pris le deuil sur elle, afin que vous soyez allaités et rassasiés par son sein consolateur, afin que vous suciez avec délices sa mamelle plantureuse. Car ainsi parle le Seigneur : ‘Voici que je fais couler vers elle la paix comme un fleuve, et comme un torrent débordant, la gloire des nations.’ » (Is 66,10-12).

Notre passage (vv.18-21) décrit plus en détails cette promesse, qui aura lieu dans les derniers jours – vision eschatologique d’une restauration universelle, Jérusalem étant appelée à resplendir de la gloire du Seigneur au milieu de toutes les nations, comme un cygne magnifique resplendit parmi les oiseaux de la lumière du soleil levant. Observons l’abondance des verbes de mouvement, qui suggèrent une activité digne d’une fourmilière dont Sion serait le centre : tout le monde se déplace dans cette page, il n’y a que Jérusalem à rester stable !

Dieu lui-même « vient rassembler toutes les nations » (v.18), dans la continuité avec son intention de venir établir le jugement final, exprimée quelques versets auparavant : « voici que le Seigneur arrive dans le feu, et ses chars sont comme l’ouragan, pour assouvir avec ardeur sa colère et sa menace par des flammes de feu. » (Is 66,15) Dans la conception juive, très rigoureuse sur la transcendance divine, cette « arrivée » de Dieu sur terre ne pouvait signifier que la fin du monde tel que nous le connaissons, l’instauration des derniers temps. Le mystère du Christ va s’inscrire dans cette perspective, mais avec de grandes nouveautés…

Ensuite, dans une perspective universelle, ce sont « toutes les nations » qui viennent « voir la gloire » du Seigneur là où elle demeure, c’est-à-dire au Temple (ma montagne sainte, à Jérusalem). Parmi ces nations jouent un rôle particulier les juifs de la Diaspora, les rescapés, qui seront chargés d’aller annoncer encore plus loin l’événement mémorable : « vers les nations les plus éloignées, vers les îles lointaines » (v.19 ; la liturgie a omis la liste des nations : Tarsis, Put, Lud, Méshek, Tubal et Yavân). Sont ainsi prophétisées les actions des futurs missionnaires de l’Annonce, dans un double mouvement de flux et reflux, vers et depuis Jérusalem. C’est exactement ce que nous décrira le livre des Actes des Apôtres, en particulier à la Pentecôte (Ac 2) où sont mentionnés des Juifs provenant de toutes les nations connues, qui se convertissent et vont ensuite porter l’Evangile aux nations.

Ce rayonnement de la Ville sainte, en Isaïe, est décrit dans une optique cultuelle : nous assistons à une grande procession avec des offrandes d’une nouvelle nature, les nations elles-mêmes, car « que m’importent vos innombrables sacrifices [d’animaux] ? »(Is 1,11)Elles sont amenées devant le Seigneur, « sur des chevaux et des chariots, en litière, à dos de mulets et de dromadaires » (v.20), caravane bigarrée qui monte à Jérusalem au rythme des Psaumes ; une image qui pourrait inspirer les tenants des offertoires chrétiens en style africain !

Une grande surprise attend les lecteurs dans cette ultime page du prophète : le sacerdoce lévitique, jusque là jalousement réservé aux fils d’Aaron, est ouvert aux païens, dans une nouveauté impressionnante pour l’époque, voire proprement scandaleuse : « Je prendrai même des prêtres et des lévites parmi eux » (v.21). Voici prophétisée l’ouverture universelle au sacerdoce que le Christ offrira à ses disciples, en fondant une nouvelle offrande en son sang.

Enfin, notons les derniers mots de tout le rouleau d’Isaïe, un verset très négatif et si gênant que les Juifs, lorsqu’ils lisent ce passage dans la synagogue, répètent le verset précédent pour terminer sur une image plus positive : « On sortira pour voir les cadavres des hommes révoltés contre moi, car leur ver ne mourra pas et leur feu ne s’éteindra pas, ils seront en horreur à toute chair » (Is 66,24). Ce verset est là pour rappeler que la grande réjouissance eschatologique, celle de toutes les nations assemblées à Sion, n’aura lieu qu’après un jugement de purification qui aura écarté tout être indigne d’y participer. La liturgie aurait pu ne pas l’omettre, car c’est la perspective de jugement que le Christ adopte dans son évangile…

L’évangile : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ! » (Lc 13,22-30)

Les paroles du Christ dans l’évangile de ce dimanche sont parmi les plus dures de toute sa prédication. Force est de constater qu’il ne mâche pas ses mots et s’exprime avec force pour que ce message soit bien assimilé par ses auditeurs. Il nous apostrophe vigoureusement, par l’usage de la deuxième personne du pluriel, afin que personne ne se sente à l’abri : « Efforcez-vous… vous, du dehors… il vous répondra… vous vous mettrez à dire… vous verrez Abraham… et vous-mêmes, vous serez jetés dehors… » Il ne traite donc pas le thème de l’enfer comme une possibilité lointaine, un cas d’école pour des disputes théologiques abstraites, mais comme une éventualité terrible. Cet usage du « vous » est une façon de nous brandir un miroir pour dénoncer notre légèreté face au drame de la liberté humaine.

On ira tous au Paradis ?

Même ainsi, nombre de théologiens et prédicateurs au cours de l’histoire chrétienne ont voulu oublier ou contredire ce « cri du cœur » de Jésus. Pendant l’époque qui a suivi le Concile Vatican II, en particulier, beaucoup se sont mis à chanter avec Polnareff :

« On ira tous au paradis, même moi / Qu’on croie en Dieu ou qu’on n’y croie pas, on ira… / Qu’on ait fait le bien ou bien le mal / On sera tous invités au bal / On ira tous au paradis… »[1]

Pourtant, voici ce que le Concile avait enseigné avec autorité, dans la droite conformité avec les paroles de Jésus – et l’abondance des citations bibliques prouve qu’il ne s’agit pas d’une déformation de l’Evangile :

« Ignorants du jour et de l’heure, il faut que, suivant l’avertissement du Seigneur, nous restions constamment vigilants pour pouvoir, quand s’achèvera le cours unique de notre vie terrestre (cf. He 9, 27), être admis avec lui aux noces et comptés parmi les bénis de Dieu (cf. Mt 25, 31-46), au lieu d’être, comme les mauvais et les paresseux serviteurs (cf. Mt 25, 26) écartés par l’ordre de Dieu vers le feu éternel (cf. Mt 25, 41), vers ces ténèbres du dehors où ‘seront les pleurs et les grincements de dents’ (Mt 22, 13 ; 25, 30). En effet, avant de régner avec le Christ glorieux, tous nous devrons être mis un jour ‘devant le tribunal du Christ, pour que chacun reçoive le salaire de ce qu’il aura fait pendant qu’il était dans son corps, soit en bien, soit en mal’ (2 Co 5, 10) ; et à la fin du monde ‘les hommes sortiront du tombeau, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de condamnation’ (Jn 5, 29). ‘C’est pourquoi, estimant qu’il n’y a pas de proportion entre les peines du présent et la gloire qui doit se manifester en nous’ (Rm 8, 18), ‘nous attendons, solides dans la foi, la bienheureuse espérance et la manifestation glorieuse de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus’ (Tt 2, 13) ‘qui transformera notre corps de misère en un corps semblable à son corps de gloire’ (Ph 3, 21), et qui viendra ‘pour être glorifié dans ses saints et admiré en tous ceux qui auront cru’ (2 Th 1, 10). »[2]

Nous ferions donc bien d’écouter la dénonciation que Tertullien adressait à ses contemporains qui, eux aussi, voulaient édulcorer le message du Christ :

« On a inventé à votre usage un dieu plus commode, un dieu qui ne s’offense pas, qui ne s’irrite pas, qui ne se venge pas ; un dieu dans l’enfer de qui aucune flamme n’existe ; un dieu qui ne possède contre vous ni lamentations, ni grincements de dents, ni ténèbres extérieures ; un dieu qui ne connaît d’autre sentiment que la bonté, qui défend le crime, il est vrai, mais seulement par forme et dans le texte de sa loi. A vous liberté pleine et entière. Souscrivez, si vous le trouvez bon, une vaine formule de soumission et d’hommage afin de feindre le respect ; pour de la crainte, il n’en veut pas. Telle est en effet la bannière qu’ont arborée les Marcionites. Ils se vantent de ne pas craindre leur dieu. La crainte, s’écrient-ils, passe pour le mauvais principe ; à l’autre, il ne faut que l’amour. Insensé, tu l’appelles ton Seigneur, et tu lui refuses l’hommage de la crainte ! Réponds-moi. Le nom même de puissance peut-il aller sans la crainte ? Mais comment aimeras-tu sans craindre de ne pas aimer ? Tu ne le reconnais donc ni pour un père que l’on aime pour ses bienfaits et que l’on craint pour sa puissance, ni pour un légitime Seigneur dont on chérit la bienveillance, dont on redoute la domination ? »[3]

L’invitation au banquet eschatologique

Revenons au texte évangélique lui-même : la réalité centrale en est le « banquet eschatologique », cette grande fête que le Seigneur prépare pour ses fidèles et qui instaurera la communion avec Lui et entre nous dans une paix éternelle. C’est ce qu’il désigne par l’expression « prendre place au festin dans le royaume de Dieu » (v.29), en soulignant l’universalité de cette réconciliation entre les hommes et avec Dieu : « on viendra de l’orient et de l’occident, du nord et du midi… » La vision d’Isaïe, courante dans la littérature apocalyptique juive du temps du Christ, trouve confirmation sur les lèvres de Jésus, qui lui donne toute son épaisseur car Il versera son sang pour nous obtenir ce bonheur éternel, malgré notre indignité.

Le but de son discours n’est donc pas de nous épouvanter gratuitement, ou de nous jeter dans une angoisse morbide, mais de nous faire prendre conscience de l’enjeu de toute notre existence sur terre : pouvoir finalement « prendre place au festin ». Il existe une possibilité réelle d’en être exclu, et c’est l’horreur de cette éventualité qui pousse le Christ à parler si durement. Son Cœur saigne par avance à l’idée de voir un jour ses amis être séparés de Lui, car ils n’auraient pas accueilli la miséricorde divine… En particulier, on peut penser que la justification présentée par les exclus au banquet serait une réplique facile sur les lèvres de prêtres : « nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places » La célébration de l’Eucharistie, la liturgie de la Parole par laquelle le Christ enseigne les foules, ne sont-elles pas un gage du salut éternel ? La réponse du Christ est sans appel : « Je ne sais pas d’où vous êtes… Éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice » Il suffit de regarder la biographie de quelques imposteurs modernes, fondateurs de nouveaux mouvements ou congrégations, pour se rendre compte qu’il est possible d’avoir toutes les apparences de la sainteté mais d’être rongé intérieurement par un cancer mortel. L’hypocrisie vécue sans retenue, par exemple, ne pourra produire que « pleurs et grincements de dents » à l’heure du Jugement…

Une illustration assez impressionnante de cette réalité nous vient de la vie de la bienheureuse Pauline Jaricot. Malgré son discernement aigu, elle fut trompée par des escrocs, dont Gustave Perre, qui manifestaient une dévotion profonde envers Dieu. Ils donnaient tous les gages de respectabilité, et un prêtre écrivait à Pauline pour dissiper ses doutes :

« S’il s’agit de parler en faveur de Gustave Perre et de sa famille, ne craignez pas d’en dire trop de bien. La famille Perre est assez connue ; et l’estime générale dont elle jouit en fait le plus bel éloge. Quant à Gustave Perre, l’intimité qui existe entre lui et moi me met en état de vous en parler de la manière la plus avantageuse. Il a paru sans crainte devant les tribunaux, parce que le seul reproche qu’on put lui faire était d’avoir trop bon cœur. Aussi toutes les calomnies ont pu être facilement confondues. »[4]

Ces lignes ont probablement été écrites sincèrement… Tout comme les escrocs en question, qui plongèrent Pauline et ses projets en faveur de la classe ouvrière dans la ruine, étaient peut-être convaincus de leur bien-fondé, tant leur hypocrisie semble avoir été grande ; ils n’en ont pas moins commis une grande injustice, qui ne pourra passer inaperçue au jugement dernier. Raison pour laquelle Pauline a souvent prié pour eux… et pour tous les dévots catholiques lyonnais qui, souvent de bonne foi, l’ont calomniée à la fin de sa vie.

L’attitude contraire, celle que la bienheureuse Pauline a si bien illustrée, consiste à s’attacher fermement à la Croix de Jésus, à vouloir le suivre dans son humiliation pour être uni avec Lui dans la gloire. C’est cette pratique sincère de la piété qui donne à l’âme de l’assurance face au jugement ; une sainte carmélite, Elisabeth de la Trinité, en décrivait le bien-fondé dans une lettre à une amie :

« Mon enfant chérie, ce n’est pas de l’orgueil de penser que tu ne veux pas de la vie facile ; je crois vraiment que Dieu veut que ta vie s’écoule dans une sphère où l’on respire l’air divin. Oh ! vois-tu, j’ai une compassion profonde pour les âmes qui ne vivent pas plus haut que la terre et ses banalités ; je pense qu’elles sont esclaves et je voudrais leur dire : Secouez ce joug qui pèse sur vous ; que faites-vous avec ces liens qui vous enchaînent à vous-même et à des choses moindres que vous-même ? Il me semble que les heureux de ce monde sont ceux qui ont assez de mépris et d’oubli de soi pour choisir la Croix pour leur partage ! Quand on sait mettre sa joie dans la souffrance, quelle paix délicieuse ! »[5]

Prédestination à la damnation ?

Une question précise fut adressée au Christ, qui a provoqué tout son discours : « Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » (Lc 13,22) Cette interrogation, de nombreux saints l’ont vécue dans l’angoisse pour le sort final des pécheurs endurcis, et dans un sens spirituel positif puisqu’ils partageaient la préoccupation du Christ, le Pasteur suprême, pour chacune de ses brebis. Cela amenait ces saints à s’offrir dans la confiance « pour le salut des âmes ». Mais d’autres auteurs spirituels l’ont vécue assez négativement, se laissant entraîner par un débat théologique que l’on résume sous le nom de « prédestination ». Puisque Dieu connaît tout, il sait aussi qui sera sauvé, cela n’annule-t-il pas notre liberté ? Ainsi apparut cette angoisse qui a particulièrement marqué l’époque de la Réforme[6].

Un aussi grand saint que François de Sales, dans sa jeunesse, a été lui aussi saisi par cette angoisse, provoquée par la considération de sa misère spirituelle. Pendant ses études à Paris, il a vécu une crise spirituelle aiguë, l’amenant à écrire en 1586 :

« Moi, misérable, serais-je donc privé de la grâce de Celui qui m’a fait goûter si suavement ses douceurs et qui s’est montré à moi si aimable ? Ô Amour, ô charité, ô Beauté en laquelle j’ai mis toutes mes affections. Hé ! Je ne jouirai donc plus de ces délices et vous ne m’abreuverez plus des torrents de votre volupté. Ô vierge, agréable entre les filles de Jérusalem, je ne vous verrai donc jamais au royaume de votre Fils ? Et jamais donc je ne serai fait participant à cet immense bénéfice de la Rédemption ? Et mon doux Jésus n’est-il pas mort aussi bien pour moi que pour les autres ? Ah ! quoi qu’il en soit, Seigneur, pour le moins, que je vous aime en cette vie, si je ne puis vous aimer en l’éternel. »[7]

Il semble que saint François ait été vraiment ravagé par ce drame intérieur, cette impasse intellectuelle et spirituelle où nulle issue ne semblait apparaître. Mais peu après, en janvier 1587, il se rendit selon son habitude dans une église dominicaine, et c’est là qu’il fit un acte d’abandon héroïque qui le délivra. Il récita la plus ancienne prière à la Vierge, le Souvenez-vous, et obtint la grâce de la confiance en la miséricorde divine. Saint Jeanne de Chantal, l’ayant certainement appris par les confidences de son grand ami, nous dit qu’alors « il lui sembla que son mal était tombé sur ses pieds comme des écailles de lèpre. »

Nous pouvons donc reprendre, face à la sévérité de l’évangile de ce dimanche, l’acte de pur amour de saint François de Sales pour rester dans la confiance et l’abandon :

« Quoi qu’il arrive, Seigneur, vous qui tenez tout dans votre main, vous dont toutes les voies sont justice et vérité ; quoi que vous ayez décrété à mon égard dans l’éternel secret de votre prédestination et de votre réprobation, vous dont les jugements sont un abîme immense, vous qui êtes un Juge toujours juste et un miséricordieux Père, je vous aimerai, Seigneur, au moins en cette vie. Au moins en cette vie je vous aimerai s’il ne m’est pas donné de vous aimer dans l’éternelle vie ! Si mes mérites l’exigeant, je dois être maudit parmi les maudits… Accordez-moi de n’être pas de ceux qui maudiront votre Nom. »[8]


[1] Michel Polnareff, Album Polnarévolution, 1972. Dans la même veine, on se rappelle du succès mondial de la chanson des Beatles : « Imagine there’s no heaven / It’s easy if you try / No hell below us / Above us only sky… » (John Lennon, 1971).

[2] Concile Vatican II, Constitution Lumen Gentium, nº48.

[3] Tertullien, Contre Marcion, livre I, XXVII (traduction de Genoude, 1852).

[4] Lettre du père Ricard à Mlle Pauline Jaricot (1845), citée par Catherine Masson, Pauline Jaricot, Cerf 2019.

[5] Élisabeth de la Trinité, Carmélite, J’ai trouvé Dieu, Tome 1/A des Œuvres Complètes, Cerf 1985, p.136.

[6] Ainsi Calvin déclarait-il en 1560 : « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire d’un chacun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie. » (L’institution de la religion chrétienne, livre III, 21, 5)

[7] Cité par André Ravier, François de Sales, un sage et un saint : biographie, Nouvelle Cité 2018, p. 60.

[8] Idem, p. 57.

La Croix, le chemin étroit (David Hayward, 2002), voir un commentaire ici


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount