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Méditation: la vraie joie

Dans notre parcours d’Avent, nous voici parvenus au dimanche de «Gaudete» (Réjouissez-vous!), dont le titre est emprunté à la Lettre aux Philippiens: « Soyez toujours dans la joie du Seigneur; je le redis: soyez dans la joie.» (Ph 4,4). Nous avons écouté la même invitation en deuxième lecture (1Th 5), et nous pourrions légitimement nous étonner: peut-on vraiment donner l’ordre à quelqu’un de se réjouir? Au milieu des tribulations, doutes et difficultés de cette vie, cet ordre n’est-il pas déplacé?

1. Rechercher la vraie joie

Bossuet, dans son célèbre sermon sur le jour de Pâques, a vivement ressenti cette difficulté:

«Quel nouveau commandement! Peut-on commander de se réjouir? La joie veut naître de source, ni commandée, ni forcée. Quand on possède le bien qu’on désire, elle coule d’elle-même avec abondance; quand il nous manque, on a beau dire «réjouissez-vous»; eût-on itéré mille fois ce commandement, la joie ne vient pas. Et toutefois, c’est un précepte de l’apôtre.»[1]

Ce temps de l’Avent est donc une bonne occasion de redécouvrir le véritable sens de la joie chrétienne. De manière significative, la langue latine distingue le «gaudium», un contentement légitime et durable, de la «laetitia», un mouvement d’humeur superficiel; la même différence sépare la paix profonde, celle de l’âme qui jouit de son Seigneur, de la joie passagère que nous offre le monde et ses vanités. Comme l’océan, l’âme peut être agitée en surface, et n’avoir aucune laetitia, mais trouver dans les profondeurs de sa vie spirituelle le gaudium qu’engendre la présence de Jésus. Cette paix intérieure de la conscience, rien ne peut nous l’ôter: l’unique véritable préoccupation de notre vie devrait donc être de ne pas perdre notre union avec lui. Pascal l’exprime ainsi:

«Le Dieu des Chrétiens est un Dieu qui fait sentir à l’âme, qu’il est son unique bien, que tout son repos est en lui, et qu’elle n’aura de joie qu’à l’aimer; et qui lui fait en même temps abhorrer les obstacles qui la retiennent et l’empêchent de l’aimer de toutes ses forces. L’amour propre et la concupiscence qui l’arrêtent lui sont insupportables. Ce Dieu lui fait sentir qu’elle a ce fonds d’amour propre, et que lui seul l’en peut guérir.»[2]

C’est pourquoi l’invitation de saint Paul, dans la deuxième lecture (soyez toujours dans la joie) est reliée à son exhortation finale à la sainteté (que Dieu vous garde sans reproche). Le Seigneur, par sa présence bienfaisante, infuse dans l’âme une sérénité profonde; il se penche sur ses plaies pour les guérir, et lui donne la fécondité spirituelle, qui est la vraie source de «réalisation personnelle». Ne l’avons-nous pas déjà expérimenté lors d’une communion eucharistique? La joie est alors un signe tangible de l’œuvre de sanctification que Dieu réalise dans l’âme. Le pape Benoît XVI l’exprimait ainsi:

«La vraie joie n’est pas le fruit du divertissement, entendu dans le sens étymologique du terme di-vertere, c’est-à-dire sortir des engagements de sa vie et de ses responsabilités. La vraie joie est liée à quelque chose de plus profond. Certes, dans les rythmes quotidiens, souvent frénétiques, il est important de trouver des espaces de temps pour le repos, la détente, mais la vraie joie est liée à la relation avec Dieu. Qui a rencontré le Christ dans sa vie, éprouve dans son cœur une sérénité et une joie que personne ni aucune situation ne saurait faire disparaître. […] La vraie joie n’est pas un simple état d’âme passager, ni quelque chose que l’on atteint de ses propres forces, mais elle est un don, elle naît de la rencontre avec la personne vivante de Jésus, de la place que nous lui accordons en nous, de l’accueil que nous réservons à l’Esprit Saint qui guide notre vie. C’est l’invitation de l’apôtre Paul, qui dit: ‘Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers, et qu’il garde parfaits et sans reproche votre esprit, votre âme et votre corps, pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.’ (1 Th 5, 23)»[3]

Bien sûr, nous avons parfois de vraies raisons de ne pas être joyeux: deuil, souffrance, maladie, inquiétudes pour nos proches, etc. Saint Paul, en osant nous prescrire d’être «toujours joyeux», nous indique comment vivre ces moments-là: avec foi et confiance. La présence du Seigneur qui s’est fait homme, qui vient chaque jour dans nos cœurs nous assurer de son amour, qui ne nous abandonne jamais et reviendra à la fin des temps, produit dans l’âme croyante un fond de paix teinté de joie que nul ne peut lui ravir. Dans les moments d’épreuve, nous laissons-nous saisir par cette vérité? Une mystique anglaise du XIVe siècle, la bienheureuse Julienne de Norwich, redécouvrait par ses épreuves cette ancre qu’est le Christ:

«Je vis avec une absolue certitude… que Dieu, encore avant de nous créer, nous a aimés, d’un amour qui n’est jamais venu à manquer, et qui ne disparaîtra jamais. Et dans cet amour, il a accompli toutes ses œuvres et, dans cet amour, il a fait en sorte que toutes les choses soient utiles pour nous, et dans cet amour notre vie dure pour toujours… Dans cet amour, nous avons notre principe, et tout cela nous le verrons en Dieu sans fin.»[4]

Reconnaissons par ailleurs que nous nous attristons souvent sans vraie raison: déconvenues, retards, contrariétés matérielles ou professionnelles. Tant d’événements secondaires qui ne devraient pas avoir le pouvoir d’attrister notre âme. Essayons donc, pendant ce temps de l’Avent, de voir ce qui nous réjouit ou nous attriste. Nous nous savons aimés et sauvés par le Christ: les contrariétés du monde présent doivent retourner à leur place secondaire. Une phrase attribuée à Saint Augustin l’exprime parfaitement: «celui-là se réjouit en tout temps qui se réjouit hors du temps »[5]

2. Exulter avec Jésus et comme Marie

Reprenons la belle expression d’Isaïe 61: «mon âme exulte en mon Dieu…» Qui parle? L’oracle nous présente un envoyé, revêtu des vêtements du salut, qui se réjouit comme à des noces, et qui admire la fécondité de Dieu (le Seigneur fera germer…). Nous pouvons donc mettre ce chant de joie sur les lèvres de Jésus qui s’est approprié, dans la synagogue de Nazareth la première partie du chapitre 61 d’Isaïe: «Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre» (Lc 4, 21).

Jésus exulte au début de sa vie publique, parce que le moment est venu d’instaurer le Royaume de Dieu (porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, etc.). Il est bien ce «jeune époux qui se pare du diadème», dans la deuxième partie de l’oracle d’Isaïe (Is 61,10), parce que sa divinité couronne son humanité et qu’il s’apprête à épouser l’humanité. Peu après d’ailleurs, l’évangéliste Luc nous le montre exultant lors du retour des soixante-douze disciples: «Jésus tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint» (Lc 10,21). Paternité divine et fécondité apostolique sont à la racine de cette joie, comme le soulignait Jean-Paul II:

«Jésus exulte à cause de la paternité divine; il exulte parce qu’il lui est donné de révéler cette paternité; il exulte, enfin, parce qu’il y a comme un rayonnement particulier de cette paternité divine sur les ‘petits’. Et l’évangéliste qualifie tout cela de ‘tressaillement de joie dans l’Esprit Saint’.»[6]

Marie a vécu cette même expérience de paternité et de fécondité lors de l’Incarnation, et c’est pourquoi son Magnificat reprend les expressions d’Isaïe. Comme Immaculée Conception, elle est bien «enveloppée du manteau de l’innocence» (Is 61,10), son âme est si belle qu’elle est comme revêtue de bijoux, et elle devient épouse de l’Esprit Saint pour faire germer la justice: elle engendre Jésus, le Juste. Dans sa conception virginale, les Pères de l’Église ont toujours admiré une source intarissable de joie qui vient de l’action directe de Dieu pour son peuple. Écoutons par exemple saint Basile de Séleucie:

«Ô virginité par laquelle les anges, d’abord éloignés du genre humain, se réjouissent avec raison d’être mis au service des hommes! Et Gabriel exulte d’être chargé d’annoncer la conception divine. C’est pourquoi il ouvre son message de salut en invoquant la joie et la grâce: Réjouis-toi, comblée de grâce, prends un visage joyeux. Car c’est de toi que va naître la joie de tous, avec celui qui, après avoir détruit la puissance de la mort et avoir donné à tous l’espérance de ressusciter, nous délivrera de l’antique malédiction.»[7]

Mais ni Jésus, ni Marie à sa suite, ne veulent retenir jalousement cette joie: l’exultation du Magnificat est celle de Marie mais aussi de toutes les générations après elle: les humbles qui sont relevés, les affamés qui sont comblés de biens, tout le peuple d’Israël sauvé par Dieu. Jésus nous fait participer, comme Marie, de la paternité divine, de la fécondité du Royaume. Il l’a explicitement proclamé: «Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là m’est un frère et une sœur et une mère.» (Mc 3,35). Le Catéchisme y voit une attitude profonde du Christ:

«Dès le début, Jésus a associés ses disciples à sa vie (cf. Mc 1, 16-20 ; 3, 13-19); il leur a révélé le mystère du Royaume (cf. Mt 13, 10-17) ; il leur a donné part à sa mission, à sa joie (cf. Lc 10, 17-20) et à ses souffrances (cf. Lc 22, 28-30). Jésus parle d’une communion encore plus intime entre lui et ceux qui le suivraient: « Demeurez en moi, comme moi en vous (…). Je suis le cep, vous êtes les sarments  » (Jn 15, 4-5). Et il annonce une communion mystérieuse et réelle entre son propre corps et le nôtre: « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56).»[8]

La venue de Jésus à Noël est donc l’occasion pour tout le peuple chrétien de «tressaillir de joie dans le Seigneur». Marie nous l’enseigne pendant la période de l’Avent; bien mieux, elle est mystérieusement présente dans toutes les âmes fidèles, selon saint Ambroise:

«Qu’en chacun il y ait l’âme de Marie pour magnifier le Seigneur; qu’en chacun de vous soit l’esprit de Marie pour exulter en Dieu. S’il y a une seule mère du Christ selon la chair, selon la foi cependant, le Christ est le fruit de tous, puisque toute âme reçoit le Verbe de Dieu si, immaculée et dépourvue de vices, elle garde la chasteté avec une pudeur irréprochable.»[9]

En tressaillant de joie, comme Marie, devant le salut qui approche, devant Jésus qui s’unit à chaque de nous en s’incarnant, nous partageons la joie de Jésus lui-même, et nous entrons dans le mystère de son Cœur. Avec Jésus, Marie et tout le peuple saint qui exultent, nous pouvons donc accueillir l’invitation pressante de saint Paul, et reprendre ces mots de Paul Claudel:

« Mon Dieu, qui nous parlez avec les paroles mêmes que nous vous adressons,
Vous ne méprisez pas plus ma voix en ce jour que celle d’aucun de vos enfants ou de Marie même votre servante,
Quand dans l’excès de son cœur elle s’écria vers vous parce que vous avez considéré son humilité!
O mère de mon Dieu ! ô femme entre toutes les femmes!
Vous êtes donc arrivée après ce long voyage jusqu’à moi! et voici que toutes les générations en moi jusqu’à moi vous ont nommée bienheureuse!»[10]

3. La joie du prêtre: à l’école de Jean-Baptiste

Comme exemple de joie parfaite en présence de Jésus, l’Écriture nous montre la figure de Jean-Baptiste, reprise par la liturgie de ce dimanche. Le pape François le décrit ainsi:

«Il y a une figure très significative, qui sert de lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament: celle de Jean-Baptiste. Pour les Évangiles synoptiques, il est le ‘précurseur’, celui qui prépare la venue du Seigneur, en prédisposant le peuple à la conversion du cœur et à l’accueil de la consolation de Dieu désormais proche. Pour l’Évangile de Jean, il est le ‘témoin’, dans la mesure où il nous fait reconnaître en Jésus celui qui vient d’en haut, pour pardonner nos péchés et faire de son peuple son épouse, annonce de l’humanité nouvelle.»[11]

Précurseur et témoin: Jean-Baptiste est une source d’inspiration pour la vocation sacerdotale. Comme lui, tout notre ministère – et toute notre existence – est centré sur Jésus. Nous sommes la voix qui, par la prédication et l’accompagnement des fidèles, invite à «préparer les chemins du Seigneur». Nous rappelons et montrons à nos frères sa présence en ce monde: «au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas…» Bien souvent, nous devons nous effacer, pour ne pas centrer l’attention ou l’affection des fidèles sur notre personne, et pour les renvoyer inlassablement à Jésus: «Je ne suis pas le Messie… ni Élie… ce n’est pas moi le prophète… C’est LUI qui vient derrière moi!» (Jn 1). Jean-Baptiste nous montre la voie d’un véritable anéantissement, selon le pape François:

«S’anéantir. Quand nous contemplons la vie de cet homme si grand, si puissant, tous croyaient qu’il s’agissait du Messie, quand nous voyons comment cette vie s’anéantit jusqu’à l’obscurité d’une prison, nous contemplons un mystère. (…) Nous ne savons pas comment se sont passés [ses derniers jours]. Nous savons seulement qu’il a été tué et que sa tête a fini sur un plateau comme le grand cadeau d’une danseuse à un adultère. Je crois qu’on ne peut pas aller plus bas que cela, s’anéantir plus.»[12]

En même temps, la joie du prêtre est immense et sa place privilégiée, lorsqu’il assiste aux épousailles entre Jésus et son Peuple, se retirant humblement devant la grandeur du mystère, dont il a pourtant été l’instrument. Il rejoint alors Jean-Baptiste: «Qui a l’épouse est l’époux; mais l’ami de l’époux qui se tient là et qui l’entend, est ravi de joie à la voix de l’époux. Telle est ma joie, et elle est complète. Il faut que lui grandisse, et que moi je décroisse.» (Jn 3,29-30). Dans une révélation privée à la vénérable Conchita Cabrera, Jésus a expliqué la source et la grandeur de cette joie sacerdotale:

«Dieu ne cesse de donner, de produire et de féconder en son sein, et comme il ne peut contenir en lui-même cette surabondance infinie et éternelle de trésors, de grâces et de richesses qui émanent de lui, il cherche quelqu’un à qui les communiquer. Mais comme Dieu ne peut sortir de Dieu et que, même s’il se démultiplie à l’infini, il est toujours lui-même, il tourne ses yeux vers moi, son Fils-Dieu, son Verbe-Dieu, son Homme-Dieu pour répandre ce flot de grâces et de lumière. Et en me trouvant il sourit et se réjouit d’une joie immense de se donner lui-même en moi. Et depuis qu’il a fondé l’Église, il cherche aussi en moi les prêtres qui sont devenus d’autres moi-même. Tel est la plus grande marque de son amour envers le monde, après le don de moi-même dans l’Eucharistie. C’est pourquoi le Père attend des prêtres un amour semblable à celui que j’ai pour lui, pour pouvoir leur rendre cet amour, en les enveloppant dans un torrent de grâces et c’est aussi pourquoi les prêtres peuvent aimer Dieu et être aimés de lui d’une manière sublime.»[13]

La liturgie nous présente ainsi deux exemples de véritables joies: celle de Marie et celle de Jean-Baptiste. En contemplant leurs vies, il y a certainement un aspect ou l’autre qui frappe plus notre imagination, et que nous pouvons essayer d’imiter cette semaine. Nous répondrons ainsi à cette invitation de Jean-Paul II:

«‘Rendez droit le chemin du Seigneur!’ Accueillons cette invitation de l’Évangéliste! L’approche de Noël nous incite à une attente plus vigilante du Seigneur qui vient, alors que la liturgie d’aujourd’hui nous présente saint Jean-Baptiste comme exemple à imiter. Tournons ensuite notre regard vers Marie, ‘cause’ de notre joie véritable et profonde, afin qu’elle obtienne pour chacun ce bonheur qui vient de Dieu et que personne ne pourra plus jamais nous enlever.»[14]

 


[1] Bossuet, Premier abrégé d’un sermon pour le jour de Pâques, disponible ici .

[2] Blaise Pascal, Pensées, nº149.

[4] Bienheureuse Julienne de Norwich, Le Livre des révélations, chap. 86.

[5] Cité par Maître Eckhart (Dieu au-delà de Dieu, Albin Michel 1999, sermons n°34, p. 36).

[6] Jean-Paul II, Encyclique Dominum et Vivificantem, nº20.

[7] saint Basile de Césarée, Sermon 39, 4-5 (PG 85, 441), disponible ici .

[8] Catéchisme, nº787.

[9] Saint Ambroise, Commentaire sur saint Luc 2, 26 : PL 15, 1642

[10] Paul Claudel, Magnificat, NRF, Tome III, 1910, p. 556, disponible ici .

[13] Conchita Cabrera de Armida, À ceux que j’aime plus que tout : confidences de Jésus aux prêtres (Téqui 2008, p. 46).


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount