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Méditation: la conversion du chrétien

Prêtons une oreille attentive au message de l’évangile: le Seigneur nous appelle à la conversion, une conversion du cœur que le chrétien doit vivre toujours plus profondément. La figure de Jean-Baptiste nous aide à percevoir intérieurement cet appel, en dénonçant notre péché (1); pour soutenir notre désir de conversion, le Seigneur nous fait apercevoir le terme de la route (2); il nous appelle à un radicalité de cœur et nous entoure de sa grâce pour que nous parvenions concrètement à changer (3).

1. Jean-Baptiste: Convertissez-vous!

Dès la première page de l’Évangile de Marc apparaît la figure de Jean-Baptiste. Son ascétisme radical et la force de sa voix traversent les siècles dans un souffle prophétique profond. En notre for intérieur, si la superficialité ne vient pas l’étouffer, ce cri résonne et vient nous réveiller. Il a été perçu par d’innombrables générations de moines et moniales qui ont suivi radicalement l’ermite au désert, poursuivant un idéal exigeant qu’exprimait ainsi saint Jérôme au 5e siècle: «Heureux genre de vie: dédaigner les hommes, rechercher les anges, quitter les villes et dans la solitude trouver le Christ.»[1]

Pour nous tous chrétiens, Jean se dresse, comme les anciens Prophètes, face à nos commodités et les montre du doigt. Si ce n’est pas très confortable, c’est tout à fait nécessaire à notre santé spirituelle… Benoît XVI l’exprimait ainsi:

«En commençant par son aspect extérieur, Jean est présenté comme une figure très ascétique: vêtu d’une peau de chameau, il se nourrit de sauterelles et de miel sauvage, qu’il trouve dans le désert de Judée (cf. Mc 1, 6). Une fois, Jésus lui-même le mit en opposition avec ceux qui ‘sont dans les palais des rois’ et sont ‘vêtus d’habits luxueux’ (Mt 11, 8). Le style de Jean-Baptiste devrait rappeler à tous les chrétiens de choisir comme style de vie la sobriété, en particulier pendant la préparation à la fête de Noël où le Seigneur — comme le dirait saint Paul — “de riche qu’il était s’est fait pauvre pour vous, afin que vous deveniez riches grâce à sa pauvreté” (2 Co 8, 9).»[2]

Si la liturgie fait retentir la voix de Jean Baptiste pendant cet Avent, c’est donc pour que nous la percevions de l’intérieur, et que notre âme se laisse mener vers l’humble attitude du repentir. Rappelons ce qu’en disait Maître Eckhart:

«Il y a deux sortes de repentir. Le repentir temporel est toujours tourné vers le bas, il enfonce l’homme dans une telle tristesse qu’il lui semble aller au désespoir (…) Tout autre est le repentir divin. Dès que l’homme éprouve un regret, il s’élève aussitôt vers Dieu et prend la décision inébranlable de se détourner éternellement de tout péché. Et alors il s’élève en grande fidélité vers Dieu et acquiert une grande assurance (…) Et plus on prend conscience de la gravité de son péché, plus Dieu est disposé à le pardonner, à venir vers l’âme et à chasser le péché (…) et quand le divin repentir s’élève vers Dieu, en moins d’un clin d’œil tous les péchés ont disparu dans l’abîme divin et ils sont alors aussi absolument anéantis que s’ils n’avaient jamais été commis, pourvu que le repentir soit intègre.»[3]

Pour cela, il est nécessaire que nos oreilles spirituelles, abasourdies par le vacarme du monde moderne, réapprennent à écouter l’essentiel. L’Avent: temps de silence, temps d’écoute, si nécessaires. Le pape Paul VI l’a très bien exprimé:

«C’est le premier exercice que nous proposons pour ce temps liturgique pour vivre en hommes, en chrétiens l’expérience quotidienne. Le silence qui écoute. Faites l’essai. Écoutez attentivement. Quel est ce souffle prophétique qui, comme d’un désert sans fin, nous apporte ce message suggestif à peine murmuré: “Préparez la voie du Seigneur” (Is 40,3-5)? Hommes modernes, reconstruisons notre vie intérieure, protégeons-la du tumulte extérieur et écoutons la voix de Dieu qui vient.»[4]

En ce début de méditation, alors que nous voudrions approfondir notre chemin de conversion, commençons par un véritable acte de contrition, qui vienne de l’intérieur de notre cœur et le maintienne tout tourné vers Dieu:

«Mon Dieu, j’ai un très grand regret de t’avoir offensé, car tu es infiniment bon, infiniment aimable et que le péché te déplaît. Je prends la ferme résolution avec le secours de ta sainte grâce de ne plus t’offenser et de faire pénitence.»

2. La beauté qui convertit notre cœur

Le Seigneur bénit notre désir de conversion; mais, pour que nous ne nous découragions pas devant l’ampleur du chemin à parcourir, il nous montre aussi la beauté du sommet à atteindre: sa présence et sa gloire

Dieu suscite cet instrument si particulier qu’est la poésie d’Isaïe, dont la beauté resplendit comme un flambeau au milieu des ténèbres de l’histoire, et qui nous émeut encore, bien des siècles après sa composition. Elle exprime parfois, en des termes incomparables, la souffrance et le doute, comme la semaine dernière; mais elle développe aussi des descriptions sublimes, d’une beauté unique, en particulier sur Jérusalem: «Debout! Resplendis! Car voici ta lumière, et sur toi la gloire du Seigneur!» (Is 60,1).

Notre âme est naturellement attirée – et donc convertie – par la beauté, car la beauté vient de Dieu: la lumière de l’aube qui éveille toutes choses nous rend l’espoir du monde à venir. Isaïe est le grand maître de l’Avent, il nous invite à lever les yeux, à dépasser l’obscurité du présent pour nous tourner vers le Christ, cette lumière qui vient bientôt. Nous relisons sans cesse ces pages sublimes, avec une émotion grandissante: «Consolez, consolez mon peuple, parlez au cœur de Jérusalem (…) son service est accompli, son crime est expié» (Is 40); ou encore: «Il arrivera dans les derniers jours que la montagne de la maison du Seigneur se tiendra plus haut que les monts (…) vers elle afflueront toutes les nations» (Is 2). Nous pouvons méditer ces textes tout au long de l’Avent pour faire grandir notre désir de la venue du Seigneur et persévérer dans l’effort de conversion.

Plus proche de nous, comme en écho, nous trouvons la poésie de tant d’auteurs chrétiens. Par exemple Racine: dans Athalie, il reprend des passages d’Isaïe et essaie de faire revivre la splendeur de la poésie hébraïque, toujours perdue par les traductions:

Quelle Jérusalem nouvelle
ort du fond du désert brillante de clartés,
Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez.
Jérusalem renaît plus charmante et plus belle.
D’où lui viennent de tous cotés
Ces enfants qu’en son sein elle n’a point portés?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés:
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière;
Les peuples à l’envi marchent à ta lumière.
Heureux qui pour Sion d’une sainte ferveur
Sentira son âme embrasée!
Cieux, répandez votre rosée,
Et que la terre enfante son Sauveur![5]

L’Église, comme autrefois le peuple d’Israël, est ainsi éduquée par le Seigneur à se convertir, par un jeu artistique d’ombres et lumières: ténèbres du péché, de notre histoire humaine si tragique, de notre médiocrité; splendeur du Seigneur qui vient, de la Jérusalem céleste, et de l’âme aimée par son Seigneur. Une carmélite du siècle passé, sainte Edith Stein, a vécu profondément ce mystère, et décrivait ainsi l’atmosphère spirituelle de l’Avent:

«Dans les sombres jours de décembre, brille la douce lumière des bougies de l’avent, une lumière pleine de mystère dans une obscurité mystérieuse, qui éveille en nous la pensée consolante que la lumière divine, l’Esprit Saint, n’a jamais cessé de briller dans les ténèbres du monde déchu. Il est resté fidèle à sa création malgré toute l’infidélité des créatures. Et même si les ténèbres n’ont pas voulu se laisser envahir par la lumière céleste il s’y est cependant toujours trouvé quelques lieux où elle était accueillie et où elle pouvait briller.»[6]

3. La conversion du cœur: une œuvre immense, mais possible

La poésie d’Isaïe exprime également, de manière très imagée, l’ampleur de la conversion à réaliser: pour préparer la venue du Seigneur, il ne suffit pas d’aménager un passage à travers les aspérités du terrain, il faut modifier complètement le paysage de l’âme. Ceux qui connaissent le désert de Judée et la longue montée vers Jérusalem depuis le Jourdain, avec sa succession de collines arides et de ravins profonds, mesurent combien le projet est ambitieux. Ce chemin terrestre est une image de l’aventure intérieure, comme l’expliquait Origène au 2e siècle:

«Quel chemin allons-nous préparer pour le Seigneur? Un chemin matériel? Mais la Parole de Dieu suit-elle un pareil chemin? Ou faut-il préparer au Seigneur une route intérieure et ménager dans notre cœur des sentiers droits et unis? Tel est le chemin par lequel est entré le Verbe de Dieu qui s’installe dans le cœur humain, capable de l’accueillir.»[7]

Le prophète Isaïe, et l’Église avec lui, nous appelle à dépasser ces gestes habituels, très limités, que nous posons parfois pour nous donner bonne conscience. Pour la conversion, il faut entreprendre une réforme bien plus courageuse. Si nous ne choisissons que les aménagements de détail – quelques actions charitables, quelques efforts de comportement –, le Seigneur naîtra à Bethléem, mais la gloire de Dieu ne pourra pas vraiment briller sur le terrain inégal de notre âme. En revanche, si nous recherchons sincèrement ce qui est encore désertique et chaotique dans nos vies, pour y porter un vrai remède, alors c’est dans notre cœur que le Seigneur pourra naître à Noël. Le Concile Vatican II invitait tous les fidèles à cette attitude de conversion:

«[Les laïcs] se présentent comme les fils de la promesse, lorsque, fermes dans la foi et dans l’espérance, ils mettent à profit le moment présent, et attendent avec constance la gloire à venir. Cette espérance, ils ne doivent pas la cacher dans le secret de leur cœur, mais l’exprimer aussi à travers les structures de la vie du siècle par un effort continu de conversion, en luttant “contre les souverains de ce monde des ténèbres, contre les esprits du mal” (Ep 6, 12).»[8]

Comment mettre en œuvre la conversion? Plutôt que de placer des ponts de fortune sur nos crevasses intérieures, qui seront bien éphémères, n’hésitons pas à rompre fermement avec tout ce qui, dans nos vies, constitue des ravins dangereux: ces occasions de chute, ces ténèbres, ces séparations avec autrui ou avec Dieu. Identifions lucidement nos tendances profondes à la médisance, à la dureté, à l’avarice, au contentement de nos envies personnelles… Le ravin doit être comblé (Is 40,4): il doit disparaître pour devenir un lieu de passage du Seigneur. De même, que soient abaissées toute montagne et toute colline – celles de l’orgueil, de l’égoïsme et de l’isolement. Tout cela ne doit pas être contourné, mais abaissé et remis à son juste niveau. Le pape Benoît nous invitait à une telle radicalité:

«L’appel de Jean va donc au-delà de la sobriété du style de vie et plus en profondeur: il appelle à un changement intérieur, à partir de la reconnaissance et de la confession du péché personnel. Alors que nous nous préparons à Noël, il est important que nous rentrions en nous-mêmes et que nous fassions sincèrement une révision de vie. Laissons-nous éclairer par un rayon de la lumière qui vient de Bethléem, la lumière de celui qui est ‘le plus grand’ est qui s’est fait petit, ‘le plus fort’ et qui s’est fait faible.»[9]

C’est ainsi que la prophétie pourra se réaliser: «Que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en une large vallée!». Le lieu désertique deviendra une vallée hospitalière, tant pour notre propre vie que pour le prochain qui y sera accueilli. L’Esprit Saint pourra y faire développer sa culture bienfaisante, et la gloire de Dieu pourra s’y avancer.

Face à cette perspective, il est possible que nous nous sentions découragés. Nous pouvons, d’une part, ne pas avoir envie de tant changer, car cela nous coûte; se convertir, c’est toujours mourir un peu. Nous savons, par ailleurs, que nos bonnes résolutions sont bien vite oubliées. On rencontre souvent ce genre d’abattement parmi les personnes consacrées, malgré – ou peut-être à cause – d’une vraie recherche de sainteté. La lumière divine révèle bien des ténèbres… Ne nous décourageons pas, et suivons l’invitation de la liturgie.

Deux arguments théologiques vont soutenir cette confiance spirituelle. Notre cœur, mesquin en apparence, reste grand: il a été créé pour être temple de l’Esprit Saint. «Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur et il connaît toutes choses» (1 Jn, 3, 20). Origène l’illustre ainsi:

«Pour amener à reconnaître la grandeur du cœur humain, j’apporterai quelques exemples familiers. Toutes les villes que nous avons traversées, nous les gardons dans notre esprit: leurs caractéristiques, la situation des places, des remparts et des édifices demeurent dans notre cœur. Le chemin que nous avons parcouru, nous le conservons dessiné et inscrit dans notre mémoire; la mer où nous avons navigué, nous la contenons dans notre pensée silencieuse. Je le répète, il n’est pas petit le cœur qui peut embrasser tant de choses! Et s’il n’est pas petit pour embrasser tant de choses, on peut bien y préparer le chemin du Seigneur et rendre droit son sentier, pour que puisse y marcher celui qui est la Parole et la Sagesse. Préparez le chemin du Seigneur par une conduite honorable, par des œuvres excellentes; aplanissez le sentier afin que le Verbe de Dieu marche en vous sans rencontrer d’obstacle et vous donne la connaissance de ses mystères et de son avènement, lui à qui appartiennent la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen (1 P 4,11).»[10]

D’autre part, la conversion est d’abord l’œuvre de l’Esprit Saint, et l’homme ne fait que collaborer avec lui: Dieu prend l’initiative en suscitant le désir de conversion, puis nous donne la force de la recevoir, et la persévérance. Ce fut un point bien expliqué par le Concile de Trente, que le Catéchisme résume ainsi:

«La préparation de l’homme à l’accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce. Celle-ci est nécessaire pour susciter et soutenir notre collaboration à la justification par la foi et à la sanctification par la charité. Dieu achève en nous ce qu’il a commencé, “car il commence en faisant en sorte, par son opération, que nous voulions: il achève, en coopérant avec nos vouloirs déjà convertis” (Saint Augustin).»[11]

Donc, soyons rassurés: si nous le voulons bien, c’est le Seigneur lui-même qui fera l’essentiel de l’œuvre et préparera notre cœur à la venue de son Fils. Nous devons simplement accepter de collaborer avec lui, et d’abord croire à la possibilité de conversion. Tout ce qui est grand et beau en nous vient de lui, seul notre égoïsme peut restreindre l’horizon qu’il veut nous ouvrir. Supplions-le en reprenant la Collecte de la messe du jour:

«Seigneur tout-puissant et miséricordieux, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils; mais éveille en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à l’accueillir et nous fait entrer dans sa propre vie. Lui qui règne avec toi dans l’unité du Saint Esprit, pour les siècles des siècles.»[12]


[1] Saint Jérôme, Homélie sur Marc 1A, Sources Chrétiennes, nº494, p. 69. Voici sa belle expression latine : « Felix ista conversatio : despicere homines, angelos quaerere, urbes deserere et in solitudine invenire Christum. »

[3] Maître Eckhart, Discours du discernement, n°13.

[4] Paul VI, Catéchèse du 24 novembre 1971.

[5] Ibid.

[6] Edith Stein, Source cachée (œuvres spirituelles), Ad solem – Cerf, 1999, p. 242.

[7] Origène, Homélie sur Luc, nº21 (SC 87, p. 299).

[8] Lumen Gentium, nº35.

[10] Origène, Homélie sur Luc, nº21 (SC 87, p. 299).

[11] Catéchisme, nº2001.

[12] Prière collecte de la messe du jour.


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)