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À l’Écoute de la Parole

Une nouvelle année liturgique commence en ces mois d’hiver, une nouvelle aventure spirituelle avec l’évangile de Marc tout au long du cycle B. Alors que nous voyons déjà la fête de Noël se profiler à l’horizon de ces semaines d’Avent, pourquoi ouvrons-nous cet évangile au beau milieu de la vie publique de Jésus (Mc 13) ? Pourquoi la liturgie nous fait-elle entendre son cri pressant : « Veillez ! » ? Alors que Marie attend avec tendresse la naissance de son Fils, pourquoi ne pas commencer plutôt par les épisodes de l’enfance ?

L’évangile : « Veillez ! » (Mc 13)

L’évangile de Marc s’ouvre directement sur la prédication de Jean-Baptiste : la liturgie réserve donc pour les autres années les événements de l’enfance que saint Matthieu (cycle A), puis saint Luc (C) nous racontent en détail.

Mais cette nécessité cache une raison théologique plus profonde : nous venons d’achever l’année précédente par la fête du Christ Roi, qui nous fait attendre son retour dans la gloire, la Parousie. Ne tournons pas la page : cette attente reste permanente et essentielle pour la vie de l’Église, nos cœurs doivent rester tendus vers ce moment mystérieux, « quand viendra le maître de la maison » (Mc 13,35). Saint Jean-Paul II nous offre ainsi une excellente introduction à la liturgie de ce dimanche : 

L’Avent nous rappelle qu’Il est venu, mais également qu’Il viendra. Et la vie des croyants est une attente permanente et vigilante de sa venue. L’invitation à veiller et à attendre est aujourd’hui soulignée avec insistance par saint Marc, qui, au cours de toute la nouvelle année liturgique, nous guidera à la découverte du mystère du Christ.

L’évangéliste Marc, quelques versets avant l’évangile de ce dimanche, signalait un mystère étonnant : Jésus lui-même, dans sa science humaine, ignorait le moment précis de son retour : « Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne que le Père » (Mc 13,32).

Le Seigneur se compare donc à un homme parti en voyage, puisque sa maison, l’Église, est encore dans ce monde, confiée aux serviteurs, les apôtres qui ont reçu « tout pouvoir ». Ne sachant pas l’heure de son retour, nous devons donc veiller dans la fidélité à la charge qui nous est confiée ; nous explorerons cet aspect dans la méditation.

C’est dans cette perspective d’attente eschatologique que l’Église, chaque année, célèbre la naissance du Christ à Noël. Jésus est déjà venu dans la chair, Il reviendra dans la gloire… Les Pères ont souvent comparé entre eux ces différentes venues, comme saint Augustin :

Le Seigneur Christ, notre Dieu, le Fils de Dieu, est venu de façon cachée dans son premier avènement [l’Incarnation] ; il viendra de façon manifeste dans son second [la Parousie]. Quand il est venu caché, il n’a été connu que de ses serviteurs ; quand il viendra manifestement, il sera connu des bons et des mauvais. Quand il est venu caché, c’était pour être jugé ; quand il viendra manifestement, ce sera pour être le juge. Autrefois, il était jugé, il s’est tu, et le prophète avait prédit ce silence : ‘Comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche’ (Is 53,7), mais ‘notre Dieu viendra manifestement, et il ne se taira pas’ (Ps 49,3).

Les célébrations liturgiques s’inscrivent ainsi dans une spirale, qui symbolise bien le progrès de notre histoire : un retour cyclique des mêmes célébrations, alors que la Parousie, terme du voyage, se rapproche. L’Avent nous fait donc attendre Noël, parce que l’Église attend le plein avènement de son époux, le Christ glorieux, dans la veille fidèle du cœur amoureux.

La première lecture : « Tu es notre père ! » (Is 63)

L’Église trouve un excellent modèle en Israël, qui a veillé et attendu patiemment la venue de son Seigneur au long des siècles. La première lecture, tirée d’Isaïe (Is 63-64), commence et termine par une énergique profession de foi : « C’est toi, Seigneur, notre père ! » (Is 63,16 ; 64.6). Cette confiance absolue provient de l’expérience et de la mémoire. Le Seigneur est intervenu auprès d’Abraham, de Jacob, de Moïse, etc., pour engendrer son peuple. Comment pourrait-Il l’abandonner ?

Nous ne lisons qu’un extrait d’un long poème qui médite sur l’histoire d’Israël (Is 63,7 – 64,11), où sont rappelés les hauts faits du Seigneur pendant l’Exode. Une conviction en ressort : « Dans toutes leurs angoisses, ce n’est pas un messager ou un ange, c’est la face du Seigneur qui les a sauvés » (v.9). La médiation est écartée pour en appeler directement à la paternité divine.

Cependant, le peuple s’est relâché et perverti : « Tous, nous étions comme des gens impurs, et tous nos actes justes n’étaient que linges souillés » (v.5). Ce peuple, qui devrait être saint (Lv 11,45), ne suit pas sa vocation : « nous nous sommes égarés ». Difficile de savoir à quelle époque ce poème a été composé, et quels sont ces péchés : le texte émerge des méandres de l’histoire d’Israël, et vient accompagner nos propres errements…

L’amertume et la souffrance du prophète sont si grandes qu’il en vient à accuser le Seigneur : « Tu nous as caché ton visage, tu nous a livrés au pouvoir de nos fautes » (64,7). Il décrit Israël comme un troupeau qui erre dans la montagne en l’absence du pasteur, comme un enfant abandonné pris de peur dans la nuit, et qui appelle son père au secours : que la face du Seigneur, c’est-à-dire sa présence salvifique, vienne briller dans les ténèbres, pour accomplir de nouveaux prodiges de libération !

Le langage est ici poétique, et le texte hébreu nous laisse dans l’incertitude de ce qui de l’ordre du passé, du souhait, de la vision… Nous écoutons tout à la fois une plainte d’Isaïe, une supplication, un abandon… Il se rappelle les grandes actions divines du passé : « voici que tu es descendu… » (64,2), et commémore les théophanies grandioses comme au Sinaï : « …et les montagnes furent ébranlées devant ta face » (cf. Ex 19,18).

Dans son angoisse, le prophète se permet d’arguer devant Dieu de la paternité qu’Il a révélée à Israël : « C’est toi, Seigneur notre Père, notre Rédempteur depuis toujours : tel est ton nom » (v.16). D’où sa supplication d’une nouvelle intervention radicale : « Ah, si tu déchirais les cieux, si tu descendais… » (63,19). Et le prophète de terminer par ce constat lucide et humble : « nous sommes l’argile et tu es le potier » (64, 7)

A la lumière du Christ, venu du Ciel pour nous révéler le Père, cette prière acquiert une portée extraordinaire. Elle résume tout l’esprit de l’Avent : exprimer notre soif au Seigneur, et lui crier combien nous avons besoin de sa présence. Creuser notre désir du Christ pour que sa venue à Noël ne soit pas une fausse réjouissance.

Le Psaume : « Que ton visage s’éclaire ! » (Ps 80)

Ce même désir d’intervention divine est repris par le Psaume : « Que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! » (80,4). La liturgie n’a retenu que trois strophes de ce grand Psaume (début, milieu et fin), qui compare le peuple saint à une vigne. Dieu lui a prodigué beaucoup de soins (cf. Mt 21), car elle est l’objet de son amour (v.9)… et pourtant, parce qu’elle s’est détournée de Dieu, les peuples ennemis l’ont dévastée (v.13) et elle se sent abandonnée par son Maître, d’où la supplication qui exprime bien notre attitude spirituelle en Avent : « Dieu de l’univers, reviens ! Visite cette vigne, protège-la ! » (v.15)

Lorsque le psalmiste demande la protection du « fils de l’homme qui te doit sa force » (v.18), il désigne David et ses descendants, ces rois qui ont reçu l’onction, faisant d’eux des messies, et qui sont garants de la vie du peuple. 

Mais en ces semaines d’Avent, alors que nous attendons la naissance du Messie, nous pouvons imaginer comment Marie priait ce Psaume. Enceinte, elle sait que dans son sein grandit le « fils de l’homme » qui viendra « sauver son peuple de ses péchés » (Mt 1,21). Comme toutes les mères croyantes, elle implore pour Lui la protection divine : « Que ta main droite soutienne ton protégé ! » (v.18).

Et surtout, elle désire tant voir sa face, que son visage s’éclaire, Lui qui est le « resplendissement de la gloire du Père » (Heb 1,3) !

La deuxième lecture : « tenir fermement jusqu’au bout » (1Co 1)

Isaïe nous a montré le peuple d’Israël en attente, titubant sous les épreuves, plein d’incertitude et guetté par l’amertume : ce n’est plus le cas de l’Église que Paul voit grandir sous ses yeux comme un arbre vigoureux. La deuxième lecture nous offre l’exemple de la communauté de Corinthe, dont saint Paul fait l’éloge en lui adressant ce beau compliment : « aucun don de la grâce ne vous manque » (v7). Au début de la Première Lettre aux Corinthiens, nous le voyons en paix, très satisfait de la communauté : « je ne cesse de rendre grâce à Dieu à votre sujet » (v.4). C’est l’évènement de l’Incarnation qui a changé l’attente anxieuse en espérance assurée : l’adverbe « fermement » revient par deux fois sous sa plume.

Les chrétiens de Corinthe font ainsi fructifier la grâce du Christ, par le témoignage, et vivent dans l’attente confiante de la Parousie, le retour du Seigneur. Et pourtant, ils vivent dans une ville corrompue, capitale commerciale de la Grèce, lieu de libertinage où deux tiers des habitants étaient des esclaves… Le secret de leur foi ? Jésus occupe vraiment le centre de leur vie et du cœur de Paul : dans ces versets qui introduisent la Lettre, son Nom revient plus de dix fois !

Nous est aussi révélée la dynamique de l’évangélisation : elle commence par le témoignage rendu au Christ par les apôtres, suivi par l’accueil de cette parole qui produit des dons spirituels dans la communauté. Ensuite, une attitude de confiance dans les tribulations : « tenir fermement jusqu’au bout ». Enfin, l’attente du grand Retour : « à vous qui attendez de voir se révéler notre Seigneur Jésus-Christ » (v.7), sans crainte du jugement : « vous serez sans reproche en ce jour » (v.8).

Veille fidèle, attente dans les tribulations, assurance dans les épreuves : ces attitudes que les différentes lectures veulent susciter en nos cœurs, la liturgie les met sur nos lèvres par l’antienne de la messe, tirée du Psaume 25 :

« Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme. Mon Dieu, je compte sur toi ; je n’aurai pas à en rougir. De ceux qui t’attendent, aucun n’est déçu. » (Ps 25,1-3)

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L'École de nuit

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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)