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Méditation : Imiter le témoignage de Jérémie

Dans la première lecture, le prophète Jérémie nous ouvre les mystères de son âme : servir la Parole l’a conduit à bien des persécutions, il aimerait se retirer et avoir une vie « normale », libérée de tous les soucis qui l’accablent. Et pourtant, il accomplit jour après jour sa vocation de « prophète qui dérange », car l’Esprit l’anime et ne le laisse pas en paix. Il se confie ainsi :

« La parole du Seigneur a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour. Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom ; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu… » (Jr 20,8-9).

Son exemple nous inspire aujourd’hui, et les paroles du Christ dans l’évangile viennent illuminer notre chemin de « Jérémie modernes ». Dans ce discours missionnaire (Mt 10), Jésus, tout à la fois nous met en garde contre l’apostasie, nous assure de son soutien dans l’épreuve, et nous livre la clé du témoignage chrétien.

L’apostasie : est-ce un terme dépassé ou bien encore une réalité ? Jérémie exprimait sa fidélité envers le Seigneur par cette expression : « parler en son Nom ». Jésus exigeait de ses disciples la même attitude par ses paroles : « se déclarer pour lui devant les hommes » (v.32).Les Apôtres réaliseront ce témoignage après la Pentecôte devant les autorités de Jérusalem, en subissant la persécution (Ac 5,40-41).

Nous admirons souvent les martyrs du temps passé et de notre époque mais nous oublions facilement que rendre témoignage au Christ est le devoir et la mission de tout chrétien au quotidien. Nous trouvons facilement d’innombrables excuses pour échapper aux conséquences désagréables d’un témoignage dérangeant, souvent rejeté. Dans nos examens de conscience, prenons-nous au sérieux ce que le Catéchisme place sous le Second Commandement ?

Le fidèle doit témoigner du nom du Seigneur, en confessant sa foi sans céder à la peur (cf. Mt 10, 32 ; 1 Tm 6, 12). L’acte de la prédication et l’acte de la catéchèse doivent être pénétrés d’adoration et de respect pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le deuxième commandement interdit l’abus du nom de Dieu, c’est-à-dire tout usage inconvenant du nom de Dieu, de Jésus-Christ, de la Vierge Marie et de tous les saints.[1]

Pourtant, la culture occidentale dans laquelle nous vivons, qui s’éloigne de plus en plus de son berceau judéo-chrétien, devrait réveiller en nous une préoccupation : sommes-nous fidèles à l’invitation du Christ à « proclamer sur les toits ce que vous entendez au creux de l’oreille » (v.27) ? En suivant le numéro précédent du Catéchisme, pouvons-nous dire que nos prédications, nos catéchèses, nos conversations , sont vraiment un témoignage fort du Mystère du Christ, ou bien cèdent-elles à l’esprit du monde pour flatter les oreilles de nos auditeurs ? Saint Jean-Paul II a dressé un tableau alarmant de notre évolution culturelle en Europe, qui est en partie la conséquence de nos démissions comme chrétiens :

« La culture européenne donne l’impression d’une « apostasie silencieuse » de la part de l’homme comblé qui vit comme si Dieu n’existait pas. Dans une telle perspective prennent corps les tentatives, renouvelées tout récemment encore, de présenter la culture européenne en faisant abstraction de l’apport du christianisme qui a marqué son développement historique et sa diffusion universelle. Nous sommes là devant l’apparition d’une nouvelle culture, pour une large part influencée par les médias, dont les caractéristiques et le contenu sont souvent contraires à l’Évangile et à la dignité de la personne humaine. »[2]

Qu’en est-il de notre témoignage ? Osons-nous dire très simplement que nous allons à la messe ou évoquons-nous un « rendez-vous » ? Présentons-nous de simples condoléances aux personnes en deuil ou savons-nous les assurer de notre prière ? Lorsque nous sommes mêlés à des conversations sur la foi, la présence de Dieu dans ce monde ou la dignité de l’être humain, sommes-nous de vrais témoins ou préférons-nous nous ranger à l’opinion générale ?

Il ne s’agit cependant pas de tomber dans le prosélytisme agressif ; là encore l’exemple de Jérémie peut nous aider. Sa prédication était de feu : « Tu leur diras : Voilà la nation qui n’écoute pas la voix de Yahvé son Dieu et ne se laisse pas instruire » (Jr 7,28) ; mais il était aussi capable de rester silencieux, de scruter avec humilité la volonté du Seigneur, comme en face du faux prophète Hananya (Jr 28).

Pierre Goursat, fondateur de la Communauté de l’Emmanuel, conseillait à ses frères de distinguer dans les conversations les « lumières rouges » (fermeture de l’interlocuteur) des « lumières vertes » qui indiquent qu’une personne est tout à coup ouverte à entendre une parole. Savons-nous saisir ces moments où nous pouvons témoigner ou les laissons-nous passer ? Savons-nous respecter les « lumières rouges » et nous taire par respect des personnes et de leur relation à Dieu lorsque ce n’est pas le moment. Enfin, témoignons-nous avec bienveillance ou avec arrogance ? On n’évangélise bien que si l’on aime… Le pape François a donné une bonne application de cette attitude ferme et respectueuse dans l’annonce de l’Évangile :

« L’évangélisation est essentiellement liée à la proclamation de l’Évangile à ceux qui ne connaissent pas Jésus Christ ou l’ont toujours refusé. Beaucoup d’entre eux cherchent Dieu secrètement, poussés par la nostalgie de son visage, même dans les pays d’ancienne tradition chrétienne. Tous ont le droit de recevoir l’Évangile. Les chrétiens ont le devoir de l’annoncer sans exclure personne, non pas comme quelqu’un qui impose un nouveau devoir, mais bien comme quelqu’un qui partage une joie, qui indique un bel horizon, qui offre un banquet désirable. L’Église ne grandit pas par prosélytisme mais “par attraction”. »[3]

L’enjeu est de taille, et c’est pourquoi les paroles du Christ sont si fortes : « Celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. » (v.33) Cette affirmation devrait faire trembler nos consciences et secouer nos conforts spirituels… Cependant, elles sont équilibrées dans l’Evangile par l’exemple d’un reniement fameux, celui de Pierre. Saint Matthieu nous livre ce drame sans rien maquiller : il mentionne l’avertissement du Christ à la dernière Cène (26,34). Il décrit en détails l’apostasie de Pierre, en insistant sur la violence du reniement (Mt 26,70.72) qui se fait « avec serment et force imprécations » (v.74) ; il évoque ensuite la manière dont Pierre se souvient des paroles du Christ et se repent (v.75)…

Un problème pourrait donc se poser à la lecture de ces deux passages d’évangile, puisque le Christ a eu des paroles très dures contre le reniement et que le premier des apôtres y a succombé. L’évangile se termine sur un grand envoi en mission, mais la figure de Pierre n’a pas été éclaircie. C’est peut-être ce qui a poussé saint Jean, écrivant comme complément aux synoptiques, à nous rapporter sa guérison spirituelle par une triple confession (Jn 21). Quoi qu’il en soit, la collecte de la messe nous invite à la fidélité:

« Fais-nous vivre à tout moment, Seigneur, dans l’amour et le respect de ton saint nom, toi qui ne cesses jamais de guider ceux que tu enracines solidement dans ton amour. Par Jésus Christ… »[4]

Enfin, Jésus va plus loin : Il ne nous dit pas seulement combien il est grave de le renier Il ne se contente pas de nous pardonner avec patience lorsque nous sommes tombés ; Il nous donne surtout, dans le même discours, un peu avant le passage de ce jour, la clé de tout véritable témoignage :

« Mais, lorsqu’on vous livrera, ne cherchez pas avec inquiétude comment parler ou que dire : ce que vous aurez à dire vous sera donné sur le moment, car ce n’est pas vous qui parlerez, mais l’Esprit de votre Père qui parlera en vous. » (Mt 10,19-20).

C’est cet Esprit qui nous inspire à chaque instant le témoignage qui convient, parce qu’Il connaît la situation de chacun et la Parole qu’il peut recevoir ou donner. Supplier ardemment de recevoir cette inspiration, nous y abandonner et ne pas oublier de l’en remercier : voici ce qui devrait donner à notre vie chrétienne une fécondité surprenante.

Dans notre méditation, nous pouvons reprendre cette belle prière de Mère Teresa, dans la ligne de l’évangile de ce dimanche. Elle met sur les lèvres du Christ des paroles d’amour envers nos âmes :

Je connais tout de toi.
Même les cheveux de ta tête, je les ai tous comptés.
Rien de ta vie est sans importance à mes yeux.
Je connais chacun de tes problèmes, de tes besoins, de tes soucis.

Oui, je connais tous tes péchés, mais je te le redis une fois encore :
Je t’aime, non pas pour ce que tu as fait, non pas pour ce que tu n’as pas fait.
Je t’aime pour toi même, pour la beauté et la dignité que mon Père t’a données
en te créant à son image et à sa ressemblance.
[5]


[1] Catéchisme de l’Eglise catholique, nº2145-46.

[2] Jean-Paul II, Ecclesia in Europa, nº9, qui continue ainsi : « De cette culture fait partie aussi un agnosticisme religieux toujours plus répandu, lié à un relativisme moral et juridique plus profond, qui prend racine dans la perte de la vérité de l’homme comme fondement des droits inaliénables de chacun. Les signes de la disparition de l’espérance se manifestent parfois à travers des formes préoccupantes de ce que l’on peut appeler une culture de mort. »

[3] Pape François, Evangelii Gaudium, nº14.

[4] Prière Collecte de la messe du jour.

[5] Mère Teresa de Calcutta. Voir toute la prière :

« Voici que je me tiens à la porte et que je frappe. »

C’est vrai ! Je me tiens à la porte de ton cœur, jour et nuit.
Même quand tu ne m’écoutes pas,
même quand tu doutes que ce puisse être Moi, c’est Moi qui suis là.
J’attends le moindre petit signe de réponse de ta part,
le plus léger murmure d’invitation, qui me permettra d’entrer chez toi.
Je veux que tu saches que chaque fois que tu m’inviteras,
je vais réellement venir.

Je serai toujours là, sans faute.

Silencieux et invisible, je viens, mais avec l’infini pouvoir de mon amour.
Je viens avec ma miséricorde, avec mon désir de te pardonner, de te guérir,
avec tout l’amour que j’ai pour toi ;
Un amour au-delà de toute compréhension,
un amour où chaque battement du coeur est celui que j’ai reçu du Père même.
“Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimé”.

Je viens, assoiffé de te consoler, de te donner ma force, de te relever,
de t’unir à moi, dans toutes mes blessures.

Je vais t’apporter ma lumière.
Je viens écarter les ténèbres et les doutes de ton coeur.
Je viens avec mon pouvoir capable de te porter toi-même
et de porter tous tes fardeaux.
Je viens avec ma grâce pour toucher ton coeur et transformer ta vie.
Je viens avec ma paix, qui va apporter le calme et la sérénité à ton âme.
Je connais tout de toi.
Même les cheveux de ta tête, je les ai tous comptés.
Rien de ta vie est sans importance à mes yeux.
Je connais chacun de tes problèmes, de tes besoins, de tes soucis.

Oui, je connais tous tes péchés, mais je te le redis une fois encore :
Je t’aime, non pas pour ce que tu as fait, non pas pour ce que tu n’as pas fait.
Je t’aime pour toi même, pour la beauté et la dignité que mon Père t’a données
en te créant à son image et à sa ressemblance.

C’est une dignité que tu as peut-être souvent oubliée,
une beauté que tu as souvent ternie par le péché,
mais je t’aime tel que tu es.


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  • Un cèdre du Liban