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À l’écoute de la Parole

«Quel est le plus grand commandement?» La question, au temps de Jésus comme aujourd’hui, est classique: devant tant de préceptes de la Loi – 613 dans la Torah selon le dénombrement des rabbins – les croyants de l’époque avaient besoin d’aller à l’essentiel. La tradition rabbinique, de plusieurs siècles postérieure au Nouveau Testament, nous rapporte ainsi une petite anecdote sensée s’être déroulée autour de deux rabbins fameux, Chamaï et Hillel, qui vivaient à la même époque que Jésus:

«Nouveau récit d’un étranger qui vient un jour se présenter devant Chamaï et qui lui dit: “Convertis moi à la condition que tu m’apprennes toute la Tora pendant que je me tiens sur un pied”. Chamaï le repousse avec la règle d’architecte qu’il tient entre ses mains. Il se rend alors auprès d’Hillel (en lui faisant la même requête) qui le convertit et lui dit: “ ‘Ce qui est haïssable à tes yeux, ne le fais pas à ton prochain’, voici toute la Torah et le reste n’est que commentaire de ce passage. Va et étudie!”»[1]

Cet étranger voulait connaître la Torah, mais en commençant par l’essentiel, sans se perdre dans des discussions infinies, d’où sa demande d’une réponse courte, «pendant que je me tiens sur un pied». Il suffit d’ouvrir le livre de l’Exode au chapitre repris dans la première lecture (Ex 22) pour comprendre sa requête: des préceptes de la Loi très différents et de valeurs inégales y sont présentés côte à côte. On trouve, pêle-mêle, des problèmes d’animaux volés, de vierges séduites, de magiciennes à chasser et de pratiques sexuelles assez extrêmes. La liturgie se fixe sur quelques versets (vv.20-26) qui invitent à la charité sociale et illustrent donc le second commandement, l’amour du prochain, que Jésus cite dans l’Évangile

Ces versets de la Loi constituent un sommet spirituel de l’Ancien Testament, et un trésor pour toute l’humanité: Moïse ne se limite pas à réprimer les abus de pouvoir et les injustices, il nous donne des raisons théologiques très profondes pour combattre le mal. Depuis la menace jusqu’à l’attendrissement, Dieu semble, dans ce passage, déployer toutes les ressources possibles de l’art oratoire pour persuader l’homme de convertir son cœur. Plus encore, il se fait totalement solidaire du sort du faible et du pauvre, créant un lien mystérieux entre celui qui souffre, qui a besoin d’amour, et son Créateur qui l’aime.

Ces paroles ne perdront leur actualité que le jour où les hommes seront vraiment équitables et miséricordieux; nous pouvons donc les reprendre une à une, selon les catégories de pauvres concernés, en leur donnant un sens spirituel pour notre vie:

  • L’étranger ne doit pas être opprimé, «car vous étiez vous-mêmes des étrangers au pays d’Egypte» (v. 20). De même, le chrétien sait qu’il est un étranger sur cette terre, en marche vers la patrie bienheureuse. Comment pourrait-il exploiter les étrangers de son pays, qui sont ses compagnons de voyage?
  • La veuve et l’orphelin doivent être respectés, car Dieu est sensible à leur sort (j’écouterai leur cri) et sa colère s’enflammera en leur faveur. Le jour du jugement viendra, où le Christ nous dira: «Ce que vous avez fait au plus petit…» (Mt 25,40).
  • Le pauvre, celui qui n’a rien d’autre qu’un manteau à laisser en gage, mérite d’être traité humainement, «car moi, je suis compatissant» (v.26). Quelle indignation dans la voix du Père qui s’offusque de la dureté de notre cœur! C’est bien pour la vaincre qu’Il donnera son propre Fils, la plus grande manifestation de sa compassion divine.

Cette lecture doit nous rejoindre aujourd’hui et déranger, une fois de plus, l’assoupissement de notre charité. On observe parfois l’étrange distance entre une piété fervente et un cœur fermé aux nécessités du prochain. Pourtant, une foi chrétienne qui ne se transforme pas en charité dans les relations sociales ne peut prétendre être sincère, tout l’Évangile en témoigne. Saint Jean, dans sa première épitre, écrit par exemple:

«Si quelqu’un dit: “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas (1 Jn 4, 20).»

Bien plus: notre société a besoin des chrétiens pour découvrir, au milieu de tant de désordres sociaux, la charité véritable comme unique remède. Le Catéchisme l’explique ainsi:

«Sans le secours de la grâce, les hommes ne sauraient découvrir le sentier, souvent étroit, entre la lâcheté qui cède au mal et la violence qui, croyant le combattre, l’aggrave. C’est le chemin de la charité, c’est-à-dire de l’amour de Dieu et du prochain. La charité représente le plus grand commandement social. Elle respecte autrui et ses droits. Elle exige la pratique de la justice et seule nous en rend capables. Elle inspire une vie de don de soi: ‘Qui cherchera à conserver sa vie la perdra, et qui la perdra la sauvera’ (Lc 17, 33).»[2]

Amour du prochain, qui prolonge l’amour de Dieu: c’est cette ligne que suit le Christ dans sa réponse au docteur de la Loi (Mt 22). Saint Matthieu, versé dans les Écritures et les discussions rabbiniques, aura couché sur le papier, avec enthousiasme, une réponse si claire et si profonde qu’elle laisse tous ses adversaires sans argument.

Deux passages clés de l’Ancien Testament sont mis en relation: le Shema Israël, que la tradition rabbinique désigne comme le «centre de la Loi»:

« Écoute [Shema], Israël: le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que je te dicte aujourd’hui restent dans ton cœur!» (Dt 6,4-6)

L’autre passage provient du Lévitique: «tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Lev, 19, 18), en conclusion d’une série de commandements du Décalogue. Un orateur qui s’y connaissait en discussions théologiques et polémiques religieuses, le grand Bossuet, a bien saisi la portée de la réponse de Jésus:

«Nous voyons donc la facilité que Jésus-Christ apporte aujourd’hui à notre instruction, puisque sans nous obliger à lire et à pénétrer toute la Loi, ce que les faibles et les ignorants ne pourraient pas faire, il réduit toute la loi à six lignes: et que pour ne point dissiper notre attention s’il nous fallait parcourir en particulier tous nos devoirs, il les renferme tous, et envers Dieu et envers les hommes, dans le seul principe d’un amour sincère, en disant qu’il “faut aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même: de ces deux préceptes, dit-il, dépendent toute la Loi et tous les prophètes.”»[3]

Nous reviendrons dans la méditation sur les fruits spirituels de cet Évangile, et sur cette double exigence de la Loi. Reprenons simplement, avec la liturgie, le Psaume 18 qui met sur nos lèvres une belle expression d’amour envers Dieu. Tous les amoureux connaissent l’importance d’exprimer leur amour, mais aussi la difficulté de le faire; c’est pourquoi nous recueillons avec ferveur ces expressions de David qui entonne son chant: «Je t’aime, Seigneur, ma force!»

Il s’agit d’un cantique chanté par un roi-guerrier, au retour de ses campagnes militaires, qui se rend au Temple et remercie le Seigneur de l’avoir libéré de tant de dangers, et de lui avoir concédé la victoire. «Quand je fais appel au Seigneur, je suis sauvé de tous mes ennemis» (v.4): quelle grande vérité pour le chrétien, qui doit mener chaque jour une lutte sans merci «contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes…» (Eph 6,12).

L’amour de David est une réponse à l’amour de Dieu: «Lui m’a dégagé, mis au large, il m’a libéré, car il m’aime» (v.20). C’est bien le Seigneur qui nous précède sur le chemin et, tel un père attentif, suscite en nos cœurs la confiance dans les épreuves. La voix de David se confond ici avec celle des pauvres, que le Seigneur écoutait attentivement dans la première lecture: l’immigré, la veuve et l’orphelin, le miséreux… Ils n’ont que le Seigneur comme refuge et nous montrent comment prier avec confiance le Dieu miséricordieux:

«Dieu, mon libérateur, le rocher qui m’abrite, mon bouclier, mon fort, mon arme de victoire!» (Ps 18,3)

⇒Lire la méditation


[1] Talmud de Babylone, Chabath 31a.

[2] Catéchisme, nº1889.

[3] Bossuet, Sermons sur la dernière semaine du Sauveur, Journée XLII, Œuvres complètes par Lachat, vol. VI, p. 171.


Moïse avec les dix commandements

Moïse avec les dix commandements


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)