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À l’écoute de la Parole

Situons la parabole de ce dimanche (Mt 20) dans l’ensemble de l’évangile de Matthieu. Elle vise à illustrer la dernière affirmation de Jésus : « Les derniers seront premiers et les premiers seront derniers » (v.16), qui était déjà apparue, légèrement différente, immédiatement avant la parabole, en conclusion du chapitre précédent : « Beaucoup de premiers seront derniers, beaucoup de derniers seront premiers » (19,30). Il s’adressait alors aux disciples, et en particulier à Pierre, leur promettant de « siéger sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël » (v.28). On peut en conclure que le sens premier de l’expression « beaucoup de derniers seront premiers » concerne les apôtres : des gens sans pouvoir ni instruction, des nouveaux-venus qui sont choisis par Dieu pour diriger son Peuple.

Mais il y a plus. Dans ces chapitres de l’évangile, Jésus se confronte à cette partie d’Israël qui refuse de croire en lui et qui se croit juste: les Pharisiens en polémique sur l’application de la loi (Mt 19), les Saducéens qui refusent la résurrection, les grands prêtres qui vont discuter âprement avec lui sur l’origine de sa mission (Mt 21). Deux paraboles, que nous lirons pendant les deux dimanches prochains, montrent comment Jésus interprète la situation.

La première, celle des deux fils, conclut par cette apostrophe : « Car Jean le Baptiste est venu à vous sur le chemin de la justice, et vous n’avez pas cru en sa parole ; mais les publicains et les prostituées y ont cru. Tandis que vous, après avoir vu cela, vous ne vous êtes même pas repentis plus tard pour croire à sa parole » (Mt 21,32). La situation deviendra plus dramatique avec la deuxième parabole, celle des « vignerons homicides » : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » (v.43)

Ce contexte montre clairement que les « premiers qui deviendront derniers », dans l’évangile du jour, désigne les autorités d’Israël, et les croyants pieux de l’époque – et de toujours –, s’ils ne veulent pas devenir disciples du Christ. À cette lumière, la parabole dévoile son sens originel sur les lèvres de Jésus. Le maître de la vigne est évidemment le Dieu d’Israël, qui emploie des ouvriers tout au long de l’histoire : des prophètes, des rois et princes, des prêtres et scribes, en bref tous ceux qui sont en charge du Peuple. À l’époque de Jésus, leurs héritiers attendent légitimement une rétribution selon l’esprit de Moïse. Les siècles de fidélité sous le joug de la Loi sont bien représentés par « le poids du jour et la chaleur » (v. 12).

Mais le Christ choisit des nouveaux-venus comme disciples : des pauvres, publicains et pécheurs ; il comble d’honneurs des inconnus, les apôtres, et leur promet une élévation inouïe : juger les tribus d’Israël (19,28). Quelle injustice ! La réponse du maître, dans la parabole, permet à Jésus de résoudre le différend qui opposaient les « outres neuves » que sont ses disciples aux « outres anciennes » d’Israël : « On ne met pas non plus du vin nouveau dans des outres vieilles ; autrement, les outres éclatent, le vin se répand et les outres sont perdues. Mais on met du vin nouveau dans des outres neuves, et l’un et l’autre se conservent. » (Mt 9,17).

Premier élément de réponse : la fidélité à la Loi est effectivement récompensée, comme Dieu l’avait promis : les premiers ouvriers reçoivent leur denier. Mais s’ils ne veulent pas s’ouvrir à la nouveauté de l’Évangile, qu’ils n’entrent pas en polémique contre le Christ : « Prends ce qui te revient, et va-t’en… » (v.14).. Ce que Jésus annonce est un rapport filial entre Dieu et les hommes et non un lien contractuel de salarié à maître. Nous en reparlerons dans la méditation.

Le système religieux que Dieu avait accordé à Moïse, fondé sur la logique « observance/rétribution », avait besoin d’être dépassé, et le Christ vient révéler le sens plénier de la Loi qui est l’amour. Le maître souhaite faire participer les serviteurs à son projet d’amour, aussi embauche-t-il jusqu’au coucher du soleil, au mépris de toute logique. Au soir de la journée, il souhaite « récompenser » tous les hommes ; en réalité ce qu’il donne ne récompense pas le travail mais la disposition du cœur.

Par ailleurs, le texte soulève une autre question : face à Dieu, pourrions-nous faire valoir des mérites et exiger le Salut ? Toute la dialectique du mérite et de la grâce est là, et le Catéchisme nous l’explique très clairement :

« Le terme « mérite » désigne, en général, la rétribution due par une communauté ou une société pour l’action d’un de ses membres éprouvée comme un bienfait ou un méfait, digne de récompense ou de sanction. Le mérite ressort à la vertu de justice conformément au principe de l’égalité qui la régit. À l’égard de Dieu, il n’y a pas, au sens d’un droit strict, de mérite de la part de l’homme. Entre lui et nous l’inégalité est sans mesure, car nous avons tout reçu de lui, notre Créateur. »[1]

C’est bien cette inégalité sans mesure que les Scribes et Pharisiens ne parviennent pas à voir, eux qui prétendent traiter à part égale avec Dieu.

Second élément de réponse : le Seigneur est libre d’offrir gratuitement un don plus grand, à qui lui semble bon. Il justifie les nouveaux-venus qui affirment : « personne ne nous a embauchés », une critique voilée à ces « chefs spirituels » qui méprisaient tant le peuple qu’ils ne voyaient pas nécessaire de l’associer à l’œuvre de Dieu. Mais surtout, le maître de la vigne est généreux et sa générosité ne doit pas nous scandaliser, car le véritable amour est inconditionné : « N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (v.15). C’est cette générosité qui est à l’origine de tout, tant de la Loi comme de la grâce, et la théologie chrétienne a toujours rapporté à la bonté divine l’origine de tout ce qui est bon en nous. Selon le Catéchisme :

« Le mérite de l’homme auprès de Dieu dans la vie chrétienne provient de ce que Dieu a librement disposé d’associer l’homme à l’œuvre de sa grâce. L’action paternelle de Dieu est première par son impulsion, et le libre agir de l’homme est second en sa collaboration, de sorte que les mérites des œuvres bonnes doivent être attribués à la grâce de Dieu d’abord, au fidèle ensuite. Le mérite de l’homme revient, d’ailleurs, lui-même à Dieu, car ses bonnes actions procèdent dans le Christ, des prévenances et des secours de l’Esprit Saint. »[2]

L’histoire de l’Église ne manque pas de déviations sur la question du mérite, entre les hérésies de caractère pélagien (nous pouvons nous sauver par nos efforts) et leurs contraires comme le jansénisme (notre collaboration ne vaut rien). La première lecture nous propose une attitude juste face à ce mystère qui pourrait nous dérouter. Il vaut mieux reconnaître la souveraineté divine : « mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins » (Is 55,8). Voilà un appel à l’humilité qui devrait faire taire nos polémiques : dans la vie spirituelle, nous serons toujours des enfants qui ne comprennent pas vraiment le chemin et doivent s’abandonner à la main du Père.

La question du mérite, en définitive, est dérisoire ; quel que soit notre mérite il est nécessairement infime face à Dieu. La seule chose qui compte est d’être entré dans le projet de Dieu, ce qui lui permettra de nous combler. Aussi pouvons-nous, ce dimanche, nous poser cette question : suis-je entré dans le projet de Dieu ? Est-ce que j’applique des préceptes afin d’« acheter » mon salut sans réellement aimer Dieu et dans un esprit de rivalité avec mes frères ? Ou bien ai-je renoncé à tout rapport d’égalité avec Dieu qui est infiniment plus grand et meilleur que moi en pratiquant humblement les commandements avec un grand amour de Dieu et du prochain ?

Isaïe souligne aussi un aspect du Dieu d’Israël qui correspond bien au maître de la parabole : le Seigneur est « riche en pardon » ; s’il nous déroute, c’est parce que sa générosité est au-delà de nos calculs humains. Il ne fonctionne pas selon notre conception de la justice mais selon la seule logique de l’amour surabondant. Nous ne devons donc pas revendiquer notre denier ou envier celui des autres ; mais le recevoir comme un pauvre avec gratitude: voilà exactement l’attitude du psalmiste.

Les versets du Psaume 145 (144) choisis pour ce dimanche développent trois thèmes qui sont en arrière-plan de la parabole:

  • Tout d’abord la louange inconditionnelle, car Dieu est infiniment bon: « Chaque jour, je te bénirai » (v.2). Ce devrait être la bonne réponse des ouvriers à la fin de la journée en recevant leur denier.
  • Dieu est infiniment généreux et libre en sa miséricorde : « la bonté du Seigneur est pour tous » (v.9). Il répartit ses deniers non pas selon la justice, mais selon la bonté de son Cœur.
  • Si cela nous scandalise parfois, c’est que nous avons besoin de conversion ; qui est fondé à accuser le Dieu vivant et à juger sa justice? « Le Seigneur est juste en toutes ses voies » (v.17), voilà une vérité que nous devons répéter pour grandir dans la foi.

Nous sommes tous des « ouvriers appelés à la vigne », et formons une communauté aux sensibilités différentes. Au lieu de récriminer les uns contre les autres, nous devrions nous émerveiller des dons que Dieu répartit à chacun. Nous sommes entourés d’une multitude de saints, et nous pouvons apprendre d’une préface de la liturgie comment rendre grâce à Dieu pour tous ces deniers répartis avec libéralité :

« Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout puissant.

« Car tu es glorifié dans l’assemblée des saints : lorsque tu couronnes leurs mérites, tu couronnes tes propres dons. Dans leur vie, tu nous procures un modèle, dans la communion avec eux, une famille, et dans leur intercession, un appui ; afin que, soutenus par cette foule immense de témoins, nous courions jusqu’au bout l’épreuve qui nous est proposée, et recevions avec eux l’impérissable couronne de gloire, par le Christ notre Seigneur. »[3]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº2006.

[2] Catéchisme, nº2008.

[3] Préface de la messe des saints.


Paraboles des ouvriers dans la vigne (Rembrandt)

Paraboles des ouvriers dans la vigne (Rembrandt)


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount