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Méditation

« Un roi règle ses comptes avec ses serviteurs » : dans l’imaginaire biblique, le roi représente toujours Dieu lui-même ; on comprend facilement de quelles dettes il s’agit et combien nos péchés sont des obstacles dans notre relation avec lui. Puis le serviteur « trouva un de ses compagnons », et la parabole nous transporte sur la scène de nos relations fraternelles.

La conclusion de Jésus relie ces deux dimensions : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur » (Mt 18,35). Nous avons donc un roi qui est Dieu le Père, et des compagnons qui sont nos frères ; mais où se trouve le Christ dans la parabole ? Aucun personnage ne tient sa place : Matthieu l’aurait-il oublié ?

En fait, cette parabole est imprégnée de la présence du Christ, discrète mais très réelle, à trois niveaux différents: il est Celui qui raconte et donne le sens de la parabole, pour nous avertir ; comme Dieu, Il est aussi l’égal du Père, et sera donc chargé de rendre justice à la fin des temps ; mais Il est surtout le compagnon qui nous obtient le pardon par sa Croix. C’est ce qui donne à cette parabole une force incomparable.

Jésus imagine une parabole pour nous instruire

Saint Matthieu nous montre bien comment cette parabole est importante pour la vie de l’Église : Pierre s’interroge sur le pardon mutuel, à la fin du discours sur la vie en communauté (Mt 18) ; il voudrait s’en tenir à une mesure humaine, et le Christ le renvoie à l’infini de la miséricorde divine.

De même, nous sommes souvent bien satisfaits de nos petits actes de générosité, de notre prière, de nos attentions envers le prochain. Le Christ ne méprise pas ces efforts, de même qu’il ne méprise pas la question de Pierre ; ils montrent notre bonne volonté et le désir de Le suivre. Mais Jésus, en bon pédagogue, en profite pour ouvrir un horizon beaucoup plus large, Il nous montre la grandeur du mystère dans lequel notre vie chrétienne nous immerge.Quelle doit être la mesure de nos efforts ? Non pas les possibilités rachitiques de notre nature humaine, mais le « comportement » de la Trinité elle-même : un amour infini entre les trois personnes, et une œuvre de Salut qui laisse le monde stupéfait. Si le Christ a décrit les deux dettes avec une disproportion si grande, ce n’est pas seulement pour marquer nos esprits : c’est aussi pour nous montrer que notre agir humain s’appuie sur la grâce ; avec elle nous pouvons tout, et les efforts qui nous paraissent à première vue insurmontables sont en réalité très accessibles si nous les vivons dans le mystère du Christ.

La parabole parle donc de la communion, de cet effort de réconciliation entre nous qui est si difficile. Il doit s’appuyer et se fonder sur la réconciliation que nous recevons d’abord du Seigneur. Le pape Jean-Paul II, en s’adressant aux catholiques de Chine, c’est-à-dire à une communauté qui vit de profondes divisions, l’expliquait ainsi :

« À vous aussi fut annoncée “la grande joie préparée pour tous les peuples”: l’amour et la miséricorde du Père, la Rédemption opérée par le Christ. Dans la mesure où vous serez disposés à accepter cette joyeuse annonce, vous pourrez la transmettre, par votre vie, à tous les hommes et femmes qui sont à vos côtés. Mon désir le plus ardent est que vous cédiez aux suggestions intérieures de l’Esprit Saint, en vous pardonnant les uns les autres tout ce qui doit être pardonné, en vous rapprochant les uns des autres, en vous acceptant réciproquement, en surmontant les barrières pour aller au-delà de tout ce qui peut diviser. N’oubliez pas la parole de Jésus au cours de la dernière Cène: “À ceci, on reconnaîtra que vous êtes mes disciples: si vous vous aimez les uns les autres” (Jn 13, 35). »[1]

Suivons donc l’invitation du Christ : apprenons à nous pardonner inlassablement, et à construire l’unité, que ce soit dans nos familles, nos communautés, ou l’Église entière. Allons au-delà des différences dans nos sensibilités religieuses, bannissons les reproches réciproques, n’acceptons plus l’envie et tant d’autres mesquineries qui polluent notre vivre-ensemble ! Pour cela, rappelons-nous l’invitation de saint Paul :

« La charité est longanime ; la charité est serviable ; elle n’est pas envieuse ; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. » (1Co 13,4-7)

Un Jugement redoutable ?

Comme à son habitude, Jésus parle de son Père, et rapporte tout à lui : « C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera… » (Mt 18,35). Deux autres passages importants de l’évangile de Matthieu viennent compléter cette affirmation, qui pourrait heurter notre image du « Père de miséricorde ».

D’une part, ce Roi ne se limite pas à pardonner la dette sans mesure. Il essaie par tous les moyens de convertir notre cœur, de le rétablir dans une attitude juste d’amour envers Lui. Nous le voyons dans une autre parabole, elle aussi dramatique, celle des « vignerons homicides » : le propriétaire de la vigne envoie inlassablement bien des serviteurs pour en recevoir les fruits (Mt 21). Puis, devant le refus obstiné et la rébellion, « Il leur envoya finalement son fils, en se disant : ‘Ils respecteront mon fils !’ » (v.37). Cette parabole se termine elle aussi sur un jugement terrible, mais nous montre mieux que le Père a cherché par tous les moyens de sauver les coupables, et qu’Il est en quelque sorte « obligé » de les laisser courir le sort qu’ils choisissent eux-mêmes en s’endurcissant dans le péché.

D’autre part, Jésus n’est pas étranger au jugement comme la parabole du jour le laisserait penser : le Credo nous dit bien qu’il « viendra juger les vivants et les morts » et saint Matthieu nous décrit la grande scène du « jugement final » au chapitre 25, où c’est Jésus lui-même s’est peint sous les traits du Roi-juge :

« Quand le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les gens les uns des autres, tout comme le berger sépare les brebis des boucs. Il placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux de droite… » (Mt 25,31-34)

Nous oublions souvent cette figure du Christ, maître de l’univers, chargé par son Père du Jugement universel ; pourtant, en continuité avec le message de l’Evangile, la tradition de l’Église nous l’a souvent présenté ainsi. Rappelons-nous les accents dramatiques du Dies Irae (jour de colère) qui a animé notre liturgie pendant des siècles, pendant la messe de Requiem :

« Jour de colère, que ce jour-là
Où le monde sera réduit en cendres,
Selon les oracles de David et de la Sibylle.

Quelle terreur nous saisira
lorsque le Juge apparaît
rapour tout juger avec rigueur ! »
[2]

On trouve ainsi, sous la plume de Lemaistre de Sacy, une traduction de la séquence latine que nous pourrions mettre sur les lèvres d’un « serviteur fidèle » par opposition à celui de l’Évangile :

« Ô juge inexorable, en ta juste vengeance,
Daigne être mon Sauveur en ce temps de clémence,
Avant qu’être mon juge au jour de la rigueur.
Si mon crime t’aigrit, qu’un coupable te touche,
Qui vient, la larme à l’œil, les soupirs à la bouche,
La honte sur le front, le regret dans le cœur. »[3]

Y a-t-il vraiment opposition entre ces deux aspects de Dieu ? Le Seigneur est-il à la fois, ou successivement, Dieu d’infinie miséricorde et juge implacable ? Non, bien sûr, Dieu est amour, amour parfait. Et c’est parce qu’il est amour parfait, et que nous sommes imparfaits que nous avons besoin d’être protégés de sa sainteté éblouissante par sa miséricorde.

Seuls, parés de ce que nous croyons être nos mérites, nous ne pouvons paraître devant de Dieu car nous sommes trop imparfaits.  Dès lors l’alternative est la suivante : paraître devant Dieu comme nous sommes et ne pas pouvoir tenir devant sa face ou bien paraître devant lui, enveloppés de sa miséricorde qui nous arrache au jugement en nous rendant semblable à lui.

Est-ce que je suis sans cesse occupé à compter et remâcher les torts d’autrui et à le critiquer ou bien est-ce que j’accepte de passer sous le règne de la miséricorde, en regrettant mes fautes et en pardonnant aux autres de tout mon cœur ? Comme l’écrit saint Jacques : « Car le jugement est sans miséricorde pour celui qui n’a pas fait miséricorde, mais la miséricorde se moque du jugement » (Jc, 2, 13).

Le Christ a payé notre dette

Mais Jésus occupe une place encore plus cachée dans la parabole de cette semaine, un rôle qui est de loin le plus important : dans ce « procès » avec notre Roi qui est Dieu, et où nous devrions payer la dette exorbitante de tous nos péchés, Il est venu « tout payer », tout prendre sur lui par sa Croix. Si Dieu nous pardonne si généreusement, c’est parce que son Fils intercède pour nous. Saint Paul l’exprimait ainsi :

« Dieu nous a pardonné toutes nos fautes ! Il a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire ; il l’a supprimée en la clouant à la croix. » (Col 2,13-14).

Cette intervention du Christ est discrètement implicite dans la parabole : le roi, « saisi de compassion », remet immédiatement au serviteur la totalité de sa dette, dans un geste d’une magnanimité extraordinaire. C’est la prière humble qui obtient ce miracle; cette prière que nous ne savons pas bien élever devant le Père, mais que le Christ présente pour nous. Il est notre intercesseur auprès du Père, et par la liturgie Il nous associe à cette imploration confiante de la Miséricorde divine. Ce second rôle du Christ vient corriger le premier, suivant saint Paul :

« Qui se fera l’accusateur de ceux que Dieu a élus ? C’est Dieu qui justifie. Qui donc condamnera ? Le Christ Jésus, celui qui est mort, que dis-je ? Ressuscité, qui est à la droite de Dieu, qui intercède pour nous ? » (Ro 8,33-34).

Un Christ miséricordieux, qui obtient la Miséricorde du Père, qui est venu sur terre pour nous la conférer : c’est bien son visage le plus authentique, le fond de son Cœur, sans opposition avec son rôle de Juge universel, mais en le dépassant. Les premiers chrétiens ne s’y sont pas trompés, qui nous le présentent ainsi dans un des premiers écrits postérieurs au Nouveau Testament, la Lettre à Diognète :

« Mais c’est en vérité le Tout–Puissant lui-même, le Créateur de toutes choses, l’invisible, Dieu lui–même qui l’envoyant du haut des cieux, a établi chez les hommes la Vérité, le Verbe saint et incompréhensible et l’a affermi dans leurs cœurs. […] Non certes, comme une intelligence humaine pourrait le penser, pour la tyrannie, la terreur et l’épouvante ; nullement, mais en toute clémence et douceur, comme un roi envoie le roi son fils, Il l’a envoyé comme le dieu qu’il était, il l’a envoyé comme il convenait qu’il le fût pour les hommes – pour les sauver, par la persuasion, non par la violence : il n’y a pas de violence en Dieu. Il l’a envoyé pour nous appeler à lui, non pour nous accuser : il l’a envoyé parce qu’il nous aimait, non pour nous juger. Un jour viendra où il l’enverra pour juger, et qui alors soutiendra son avènement ? »[4]

Il est significatif que Jésus applique cette Miséricorde surtout au pardon mutuel : Il connaît les vicissitudes de nos communautés, et les méandres de nos cœurs qui se ferment si facilement au prochain. Nous nous scandalisons du manque de piété du serviteur vis-à-vis de son compagnon qui lui doit si peu, mais… ne nous arrive-t-il jamais d’avoir des attitudes équivalentes, où nous nous « jetons sur l’autre pour l’étrangler » – si ce n’est littéralement, du moins avec des moyens subtils et plus sophistiqués ? Le pape Benoît XVI écrivait ainsi :

« L’histoire de l’Église nous enseigne aussi qu’une authentique communion ne s’exprime pas sans un effort douloureux de réconciliation. En effet, la purification de la mémoire, le pardon de ceux qui ont fait le mal, l’oubli des torts subis et la pacification des cœurs dans l’amour, qui sont à réaliser au nom de Jésus crucifié et ressuscité, peuvent exiger le dépassement de positions ou de visions personnelles issues d’expériences douloureuses ou difficiles, mais ce sont des pas qu’il est urgent d’accomplir pour accroître et manifester les liens de communion entre les fidèles et les Pasteurs. »[5]

En sortant de la messe, nous sommes comme le serviteur dont la dette a été remise. Ne le prions plus comme Juge implacable ou Roi en procès, mais comme Père de Jésus-Christ, notre Père qui est plein de Miséricorde. Nous pourrons alors pardonner à nos frères avec une générosité insoupçonnée. Cette belle prière de François d’Espiney, un jeune à la trajectoire spirituelle fulgurante, pourra nous aider :

« Père dont le nom est Tendresse,
Père dont le nom est Jeunesse,
Père dont le nom est Amour,

Père dont le nom est Père
et presque dont le nom est Mère,
Père dont le nom est Secours,

Père dont le nom est Indulgence
Père dont le nom est Patience
Père dont le nom est Pardon

Père dont le nom est Caresse,
de nouveau Père dont le nom est Tendresse,
Père qui t’appelles l’Infiniment Bon,

O Père, à ceux qui, sous prétexte que tu es quelqu’un de tout autre, ne veulent pas que ta paternité ait aucun rapport avec la nôtre, et te font ce qu’ils ne voudraient pas être eux-mêmes : une espèce de juge terrible et de Pharaon ; avec les mots humains qui seuls ont goût de Dieu, donne-moi, ô Père de faire connaître ton vrai Nom ! »[6]

[1] Jean-Paul II, Message À la veille du grand Jubilé aux catholiques de Chine (8 décembre 1999), n. 6 : La Documentation catholique 97 (2000), p. 58.

[3] Lemaistre de Saacy, Dies Irae, dans Heures de Port Royal, p. 480. Noter aussi la profondeur du paragraphe précédent :

« Souviens-toi qu’étant Dieu d’immortelle nature,
Tu vins par tes douleurs guérir notre blessure,
Tu vins, homme et mortel, sauver l’homme perdu.
Tu voulus te lasser, cherchant mon âme errante.
Ton amour pour ma vie offrit ta mort sanglante.
Qu’en vain le sang d’un Dieu ne soit pas répandu !
»

[4] Epître à Diognète, chapitre 7.

[6] François d’Espiney, Prière


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)