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Méditation : La Miséricorde comme juste chemin entre vérité et charité

Saint Paul, dans la première lecture, énumère les commandements de la Loi qui sont toujours valides ; il dénonce ces scandales qui demandent d’être corrigés dans la communauté chrétienne : « adultère, meurtre, vol, convoitise… » (Ro 13,9). Cela semble évident, mais essayons de mettre à jour cette liste, selon les mœurs de la société moderne, et sa brûlante actualité apparaît immédiatement : « unions illégitimes, avortement, spéculation effrénée, exploitation des personnes, comportements sexuels déviants… » Comment nous comporter face à ces scandales ? Dans nos familles, dans nos relations, les « cas difficiles » ne sont pas rares, comment trouver l’attitude juste qui ne blesse pas mon prochain, mais qui ne soit pas un contre-témoignage à la vérité ? Nous devons naviguer entre deux impératifs : l’amour de la vérité, l’amour du pécheur. Nous allons voir comment les concilier en considérant en particulier le rôle des ministres de l’Église qui, comme le prophète Ezéchiel de la première lecture, sont constitués comme « veilleurs », chargés de veiller sur le bien de la communauté.

1. La vérité à servir et proclamer

Le pape Benoît XVI nous offre une première réflexion :

« La tradition de l’Église a compté parmi les œuvres de miséricorde spirituelle celle d’« admonester les pécheurs ». Il est important de récupérer cette dimension de la charité chrétienne. Il ne faut pas se taire face au mal. Je pense ici à l’attitude de ces chrétiens qui, par respect humain ou par simple commodité, s’adaptent à la mentalité commune au lieu de mettre en garde leurs frères contre des manières de penser et d’agir qui sont contraires à la vérité, et ne suivent pas le chemin du bien. »[1]

Comme Ezéchiel dans la première lecture, les pasteurs de l’Église doivent aujourd’hui exercer ce rôle prophétique. Voilà déjà un premier cadre pour la pratique saine de l’admonestation : elle incombe d’abord à ceux qui sont constitués en autorité dans la communauté ; cela permet d’éviter que tout le monde fasse des reproches à tout le monde, en semant la confusion.

L’évangile de ce dimanche est très clair qui nous envoie faire des reproches à notre frère qui a péché, et qui envisage même de le déclarer « exclu de la communion », car ce n’est pas la communauté qui exclut mais le pécheur qui s’auto-exclut par son comportement. Nous pouvons y discerner plusieurs motivations. D’une part, il y a beaucoup de cas où le tort commis exige réparation : Jésus parle du « péché commis contre toi » ; l’appel à des témoins ou l’intervention de la communauté devrait permettre de « régler l’affaire », c’est-à-dire de soigner la blessure. Concrètement, l’Église s’est dotée d’un « droit canonique » pour que les droits et devoirs de chacun de ses membres soient objectivement reconnus et défendus. Il faut que la vérité soit établie, puis proclamée publiquement, pour le bien des âmes.

D’autre part, la vie de communauté en tant que telle, la communion des personnes, exige une paix basée sur la vérité. Or cette communion ne peut se construire sur des bases équivoques, et la communauté chrétienne serait en péril si elle consentait à la présence d’un mal grave et objectif en son sein. Si nous excluons la Vérité de notre maison, où les pécheurs pourront-ils trouver un vrai refuge ? Le pape François dénonçait ainsi les mécanismes d’action du bien et du mal dans la société, et nous pouvons les appliquer à la vie de l’Église :

« De même que le bien tend à se communiquer, de même le mal auquel on consent, c’est-à-dire l’injustice, tend à répandre sa force nuisible et à démolir silencieusement les bases de tout système politique et social, quelle que soit sa solidité. Si toute action a des conséquences, un mal niché dans les structures d’une société comporte toujours un potentiel de dissolution et de mort. C’est le mal cristallisé dans les structures sociales injustes, dont on ne peut pas attendre un avenir meilleur. »[2]

Le Concile Vatican II nous présente une attitude analogue. En promouvant un « nouveau positionnement » (aggiornamento) de l’Église par rapport au monde de ce temps, il adoptait une position résolument positive, cherchant à rejoindre tous les germes de bien et de vérité qui se trouvent dans notre société. Cela ne l’a pas empêché d’accomplir son devoir prophétique de dénonciation du mal, et il n’a pas hésité à condamner durement certaines déviances modernes :

« Tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l’homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d’autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu’elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l’honneur du Créateur. »[3]

Reconnaissons la difficulté pour la vie de l’Église : notre vivons actuellement une « dictature du relativisme » dans les sociétés occidentales[4] ; ce n’est pas tant la multiplication des conduites graves qui est frappante, mais plutôt la tendance à tout considérer comme acceptable ; en même temps, de nouvelles autorités, comme les médias, ont fait leur apparition et dictent les comportements à considérer comme « normaux », souvent à l’opposé de la vérité sur l’homme, et au message de l’Évangile. Le pape François relevait ce défi dans Evangelii Gaudium :

« Le processus de sécularisation tend à réduire la foi et l’Église au domaine privé et intime. De plus, avec la négation de toute transcendance, il a produit une déformation éthique croissante, un affaiblissement du sens du péché personnel et social, et une augmentation progressive du relativisme, qui donnent lieu à une désorientation généralisée, spécialement dans la phase de l’adolescence et de la jeunesse, très vulnérable aux changements. Comme l’observent bien les évêques des États-Unis d’Amérique, alors que l’Église insiste sur l’existence de normes morales objectives, valables pour tous, ‘il y en a qui présentent cet enseignement comme injuste, voire opposé aux droits humains de base. Ces argumentations proviennent en général d’une forme de relativisme moral, qui s’unit, non sans raison, à une confiance dans les droits absolus des individus. Dans cette optique, on perçoit l’Église comme si elle portait un préjudice particulier, et comme si elle interférait avec la liberté individuelle’. »[5]

L’Église ne peut donc renoncer à son ministère prophétique de dénonciation du mal. Aussi dois-je me poser la question en tant que pasteur : dans ma communauté, ma paroisse, ma famille, face à des comportements qui sont scandaleux, suis-je témoin de la vérité ? Si je ne le suis pas, est-ce par manque de conviction ou bien par confort pour moi-même ?

Mais ce n’est voir qu’un côté du problème, et nous devons absolument le compléter par une autre exigence : l’attention au pécheur.

2. Miséricorde pour le pécheur

Le service à la vérité, s’il n’est pas animé par la Miséricorde, court le grand danger de devenir intolérant, et de broyer la capacité au bien des pécheurs plutôt que de les éduquer. L’Évangile nous invite donc à une attitude de charité, ou mieux : il nous présente la Charité elle-même, le Christ qui est venu se pencher sur nos misères et panser nos plaies. Dénonciation du mal, et amour du pécheur ; c’est pourquoi le pape Benoît XVI continuait ainsi sa réflexion sur la « correction fraternelle » :

« Toutefois le reproche chrétien n’est jamais fait dans un esprit de condamnation ou de récrimination. Il est toujours animé par l’amour et par la miséricorde et il naît de la véritable sollicitude pour le bien du frère. L’apôtre Paul affirme : “Dans le cas où quelqu’un serait pris en faute, vous les spirituels, rétablissez-le en esprit de douceur, te surveillant toi-même, car tu pourrais bien, toi aussi être tenté” (Ga 6, 1). »[6]

Benoît XVI souligne ici une idée très importante : la charité ultime que nous devons à nos frères est le témoignage de la Vérité pour leur propre salut. Très simplement : si je crois au Christ et que j’aime nos frères, comment puis-je ne pas souhaiter qu’ils se réconcilient avec lui et entrent dans la vie éternelle ?

On entend parfois une étrange caricature de la vie en Église : l’opposition entre la vérité, que les « bien-pensants » se sentiraient en droit de prêcher comme des pharisiens, et la charité, qui serait l’apanage des miséricordieux, de ceux qui veulent bien « se salir les mains » pour secourir leurs frères, quitte à fermer les yeux sur l’erreur. Cette caricature possède une part de vérité, mais elle laisserait à penser qu’il vaut mieux sacrifier la vérité pour vivre la charité : une erreur dont les conséquences seraient fatales.

Regardons le Christ, notre modèle : il est la Vérité et la Miséricorde tout ensemble… En lui, aucune compromission avec le mal et l’erreur, l’Évangile de cette semaine nous le rappelle ; mais aussi une immense compassion pour les pécheurs. Il est la Lumière : elle brille dans notre monde, par opposition aux ténèbres de l’iniquité ; mais elle soigne aussi nos ténèbres intérieures par une douce irradiation.

Aussi puis-je à nouveau m’interroger : quel est mon comportement lorsque je conseille ou que je confesse ? Est-ce que j’ai à cœur de confondre mon interlocuteur, de renverser ses arguments, est-ce que je me laisse envahir par l’horreur du péché, ou bien est-ce que j’ai surtout à cœur de ramener la brebis sur mes épaules ? Lorsque je dois refuser la communion à un frère, est-ce que je le fais avec supériorité et froideur, ou bien est-ce que je l’explique charitablement en proposant un accompagnement spirituel ?

Nous sommes appelés à vivre ce mystère, cette tension permanente entre vérité et compassion. Pour beaucoup d’entre nous, surtout les pasteurs, c’est là que se situe le chemin de Croix concret, la souffrance qu’engendre une fidélité totale au Christ. Saint Jean-Paul II nous en a offert un exemple lumineux : par son Magistère, il n’a pas hésité à prendre position sur bien des questions « épineuses » et peu populaires ; mais tous ceux qui l’ont approché peuvent témoigner de son ouverture, de sa sollicitude pour les personnes, de son désir profond de rejoindre chacun. Il a placé la Miséricorde au centre de la vie de l’Église.

En excellent philosophe, il nous explique aussi d’où provient la tension que nous décrivions plus haut :

« En réalité, la vraie compréhension et la compassion naturelle doivent signifier l’amour de la personne, de son bien véritable et de sa liberté authentique. Et l’on ne peut certes pas vivre un tel amour en dissimulant ou en affaiblissant la vérité morale, mais en la proposant avec son sens profond de rayonnement de la Sagesse éternelle de Dieu, venue à nous dans le Christ, et avec sa portée de service de l’homme, de la croissance de sa liberté et de la recherche de son bonheur. »[7]

Amour de la vérité, et compassion envers le pécheur, pour vivre la Miséricorde comme le Christ : voilà le défi. Il s’adresse avant tout aux ministres de l’Église, à ceux qui sont configurés au Christ comme Bon Pasteur et doivent guider les âmes. Ils doivent combattre l’erreur et faire resplendir la vérité de la Bonne Nouvelle, dans un monde envahi par les ténèbres ; mais ils doivent surtout amener les âmes à la joie de l’Évangile, par un accompagnement patient pétri de compassion. Comment réaliser ce prodige, si ce n’est en imitant la figure du Christ ? Dans son journal spirituel, le cardinal Daniélou exprimait ainsi la juste attitude du pasteur :

« Étudier Jésus dans l’Évangile pour l’imiter ; le sacerdoce est la continuation de sa mission, c’est encore Jésus en moi qui parlera aux publicains ou aux petits enfants ; le sacerdoce est cela. Vivre comme Jésus, en Jésus, dans l’intimité du Père, et le rayonner parmi les hommes. Tout est possible dans cette lumière. Pour ma mission le Saint-Esprit répandra en moi ses charismes ; les demander en particulier pour la confession : intuition des âmes, pénétration, sens de ce qu’il faut dire ; de même pour les sermons : c’est Jésus qui parlera par ma bouche. Être moi-même entraîné, au plus intime de moi, vers le Père pour y entraîner les autres. »[8]

Cette imitation du Christ conduit tout pasteur à vivre le service de la vérité dans la compassion et la miséricorde… il pourra donc s’inspirer de cette belle prière de sœur Faustine :

« Dieu, qui pourrais d’un mot sauver des milliers de mondes, un soupir de Jésus donnerait satisfaction à ta justice, mais toi, ô Jésus, tu t’es chargé toi-même, uniquement par amour pour nous, d’une si terrible passion ! La justice de ton Père aurait été fléchie par ton seul soupir, et ton anéantissement est uniquement l’œuvre de ta miséricorde et de ton inconcevable amour. Toi, ô Seigneur, en quittant cette terre, tu as voulu rester avec nous, tu t’es laissé toi-même dans le sacrement de l’Autel, et tu nous as largement ouvert ta miséricorde. Il n’existe pas de misère qui puisse t’épuiser ; tu as appelé tout le monde à cette source d’amour, à cette source de divine compassion. C’est là le temple de ta miséricorde, là le remède de nos faiblesses ; c’est vers toi, source vive de miséricorde, que tendent toutes les âmes : certaines assoiffées de ton amour comme des cerfs, d’autres pour laver la blessure de leurs péchés, d’autres encore pour puiser des forces affaiblies par la vie. Au moment de ton agonie sur la croix, à ce moment même, Tu nous as ouvert l’inépuisable source de ta miséricorde ; tu nous as donné ce que tu as eu de plus cher : le sang et l’eau de ton Cœur. Telle est la toute-puissance de ta miséricorde, d’elle provient toute grâce pour nous ! »[9]


[1] Benoît XVI, message pour le carême 2012.

[2] Pape François, Evangelii Gaudium, nº59.

[3] Concile Vatican II, Gaudium et Spes, nº3.

[4] Selon l’expression du cardinal Ratzinger, cf.

[5] Pape François, Evangelii Gaudium, nº64.

[7] Jean-Paul II, Veritatis Splendor, nº95.

[8] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p.132.

[9] Soeur Faustine, Petit journal, nº1746.


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount