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Méditation : la vocation de Pierre, entre Jésus, le Père et l’Église

Un petit groupe s’est formé à Césarée de Philippe, un peu en retrait des foules qui viennent fréquenter le temple de Pan; ces hommes de Galilée discutent entre eux, semblent suivre un Maître, se disputent autour de l’Écriture. Le Christ a voulu venir incognito dans ce lieu cosmopolite pour confronter ses disciples à la multitude des croyances et superstitions du paganisme. Un moment plus solennel nous est raconté par l’évangile du jour (Mt 16), lorsque Jésus pose la question fondamentale à ses amis, «Qui suis-je ?»

Simon, pêcheur de profession et originaire de Capharnaüm, se détache du groupe et déclare courageusement: «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant!» Depuis sa première rencontre avec le Maître au bord du lac (Mt 4), les péripéties n’ont pas manqué: il a assisté aux miracles et entendu les discours du Maître, il a vécu l’étrange scène au milieu de la tempête nocturne (Mt 14), son cœur s’est peu à peu transformé pour s’ouvrir à l’imprévu de l’Esprit. Jésus recueille ce fruit désormais mûr, la foi de son apôtre qui sera le socle de son Église.

On imagine l’enthousiasme du Christ, que laisse entrevoir une promesse si solennelle : «Je te donnerai les clés du royaume des Cieux…» Ce Royaume des âmes qu’Il est venu instaurer, ce Royaume qui appartient à son Père et qui est le sens de toute son existence terrestre, il le dépose totalement entre les mains tremblantes de son disciple. Un successeur de saint Pierre, le pape François, nous montre dans cette scène la profondeur du lien qui unit Pierre à Jésus:

« Aujourd’hui, dans la prière revenait dans mon cœur le regard de Jésus sur Pierre. Et dans l’Évangile, j’ai trouvé trois regards différents de Jésus sur Pierre. Le premier regard, se trouve au début de l’évangile de Jean, quand André va trouver son frère Pierre et lui dit: “Nous avons trouvé le Messie”. Et il le conduit à Jésus, qui fixe son regard sur lui et dit: “Tu es Simon, fils de Jonas. Tu seras appelé Pierre”. C’est le premier regard, le regard de la mission qui plus tard, à Césarée de Philippe, explique la mission: “Tu es Pierre et sur cette pierre j’édifierai mon Église”: cela sera ta mission. Entre temps, Pierre s’était enthousiasmé pour Jésus: il suivait Jésus. […] Donc il y a le premier regard: la vocation et une première annonce de la mission. Et que ressent l’âme de Pierre lors de ce premier regard? De l’enthousiasme…»[1]

Viendront ensuite d’autres regards du Christ: celui de la compassion, devant la faiblesse de Pierre lors de la Passion ; celui de la miséricorde, qui guérira ses blessures et le confirmera dans la charge pastorale, après la Résurrection. L’Évangile nous présente ainsi le mystère de Pierre, dans l’alternance de misères et de grandeurs. Son cœur passe des hauteurs où l’emmène le Christ – la Transfiguration va bientôt avoir lieu (Mt 17) – aux profondeurs du péché: la semaine prochaine, Jésus lui dira sans ménagement: «Passer derrière moi, Satan!».

Toute sa vie est une illustration de cette sentence du Christ: «Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé» (Mt 23,12); c’est ainsi qu’un grand prédicateur du XVIIe siècle, le Père Louis Bourdaloue s.j, explique l’élévation exceptionnelle de Pierre dans l’évangile du jour:

«Il n’était pas possible que Jésus-Christ, qui avait admiré l’humilité du centenier et celle de la femme cananéenne, ne fût touché de l’humilité de son apôtre. Il exauça ses vœux; et pour lui marquer combien il se tenait sur de son amour, il le mit à la tête de tous les apôtres, il l’éleva au-dessus d’eux, il le distingua : tant il est vrai, Chrétiens, que comme celui qui s’exalte lui-même sera abaissé, celui, au contraire, qui s’abaisse, sera exalté. Quand saint Pierre présuma de lui-même, et qu’il se crut assez fort pour résister à la tentation, Dieu permit qu’il succombât, afin de lui faire connaître sa faiblesse ; mais quand il s’humilia, et que dans une sainte défiance de ses propres sentiments, il n’osa faire fond sur son cœur, c’est alors que Dieu le plaça dans le plus haut rang, et que Jésus-Christ, par la plus éclatante distinction et sans nulle réserve, le fit dépositaire de ses droits et de sa puissance.[2]»

Mais l’évangile nous présente plus qu’une simple pédagogie divine vis-à-vis de Pierre: le Christ découvre en lui l’œuvre du Père, et c’est ce qui déclenche en lui un tel enthousiasme. Ces paroles sont un cri d’exultation du cœur de Jésus: «Heureux es-tu, Simon, fils de Yonas: ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux.» (Mt 16,17)

Simon, sous l’inspiration discrète de l’Esprit, vient de professer la foi en la divinité de Jésus : une perspective trinitaire s’ouvre alors, et nous découvrons que Pierre fait l’objet d’un amour spécial du Père, qui passe par le Cœur de Jésus. Et Simon, qui reçoit les clés du Royaume, représente aussi tous ces hommes qui, au long des siècles, recevront la charge de l’Église: les prêtres. Leur vocation sacerdotale naît de l’amour trinitaire pour les âmes. Une mystique moderne, la vénérable Conchita de Cabrera, nous donne une explication théologique de ce mystère:

«Le Père reflète en lui-même toutes ses perfections et attributs et, tel un miroir en face d’un autre, le Fils reflète, à son tour, toutes ses perfections, ses attributs et ses volontés. Et la lumière qui éclaire ces perfections éternelles est l’Esprit Saint en personne, qui est lui-même lumière, du fait qu’il est l’amour et que l’amour est lumière. Et dans ce miroir, éclairé par ce reflet et cette divine lumière de l’Esprit Saint qui procède du Père et du Verbe, le Père sourit en contemplant ses prêtres que leur sainteté transforme en ce que lui, le Père, aime le plus, son Verbe, par lequel il aime toute chose. Et comme en Dieu, tout est présent, le Père voit, de toute éternité, le Verbe se refléter en son Église. Il voit aussi chacun des membres de la hiérarchie ecclésiastique, dont le fondement sur terre est le sacerdoce, et dont le principe divin est la Trinité.»[3]

Sacerdoce et hiérarchie: nous trouvons dans l’évangile de ce jour un éclairage puissant pour comprendre leur origine et leur valeur. Au-delà des conséquences juridiques des «clés du Royaume» que reçoit saint Pierre, nous voyons que Jésus veut explicitement fonder son Église sur une structure visible et organisée. Il a choisi les Douze et s’est dédié à leur formation. Il met saint Pierre à leur tête et déclare solennellement son rôle de «lier et délier».

Bien des scènes de l’Évangile confirment cette volonté de Jésus: comme chrétiens du troisième millénaire, nous recevons donc de son Cœur une Église très incarnée, structurée autour des Douze et de Pierre, dont les évêques et le pape sont les successeurs pour aujourd’hui. Un grand théologien du siècle passé, le père Henri de Lubac, qui fut aussi un grand spirituel et un homme d’Église exemplaire (vir ecclesiasticus), nous l’explique:

«L’Église est une communauté, mais pour être cette communauté, elle est tout d’abord une hiérarchie. Ce n’est pas une Église idéale et irréelle, c’est une Église hiérarchique elle-même, et non pas telle que nous pouvons la rêver, mais telle qu’elle existe en fait, aujourd’hui même, que nous appelons notre mère. Aussi l’obéissance que nous lui vouons dans la personne de ceux qui la régissent ne peut-elle être qu’une obéissance filiale. Elle ne nous a pas enfantés pour nous abandonner ensuite et nous laisser courir seuls notre chance: elle nous conserve et nous tient rassemblés dans son sein maternel. Nous ne cessons de vivre de son esprit, comme les enfants enclos dans le sein de leur mère vivent de la substance de leur mère. Tout vrai catholique nourrit donc envers elle un sentiment de tendre piété. Il aime à l’appeler de ce nom de ‘mère’, jailli du cœur de ses premiers enfants, comme les textes de l’antiquité chrétienne en offrent tant de témoignages. Tout vrai catholique proclame, avec saint Cyprien et saint Augustin: “Il ne peut avoir Dieu pour père, celui qui n’a pas l’Église pour mère”.»[4]

Mais le mystère qui vient de s’ouvrir autour de Pierre, comme un abîme d’amour de la Trinité pour l’Église, ne pourrait être complet sans son couronnement qu’est la Croix. L’évangile de la semaine prochaine nous montrera comment Jésus essaie d’y introduire ses disciples, sans succès ; mais les deux scènes de la confession de Pierre et de sa réprobation par Jésus, que nous séparons par commodité liturgique, doivent être considérées ensemble, comme le fait le pape François:

«Jésus est frappé par la foi de Pierre, il reconnaît qu’elle est le fruit d’une grâce, d’une grâce spéciale de Dieu le Père. Et il révèle alors ouvertement aux disciples que ce qui l’attend à Jérusalem, c’est-à-dire que “le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir… être tué et, après trois jours, ressusciter” (v. 31).»[5]

Ainsi l’Église, dans sa réalité humaine, est issue de la volonté explicite du Christ; l’Église est née mystiquement du cœur transpercé du Sauveur, d’où jaillissent le sang et l’eau. Lorsque nous parlons, ou laissons parler de l’Église, avons-nous conscience que dans son aspect institutionnel elle n’est pas une simple construction humaine ? Sommes-nous convaincus qu’elle est, par ailleurs, une réalité mystique unissant tous les hommes re-nés du baptême et sauvés par la Croix?

Au pied du mont Hermon, dans cette ville déroutante qu’est Césarée, les disciples sont ainsi plongés dans les profondeurs du mystère de Jésus et de sa mission. Cette scène qui pourrait sembler anodine nous présente en réalité tous les grands mystères de la foi: la Trinité d’amour, à l’œuvre dans l’âme de Pierre et qui s’exprime par le Cœur du Christ; l’Église du Verbe incarné qui se structure dans sa hiérarchie; la Croix comme lieu de la Rédemption et de naissance de l’Église, réalité mystique… Pierre, par sa profession de foi, s’est trouvé soudain à l’intersection de ces rayons de lumière divine et il reçut l’Église comme mission personnelle. C’est ce qui arrive à tout prêtre, dont le sacerdoce concentre tous ces mystères. Jésus l’a expliqué ainsi à Conchita:

«Pour me donner l’Église comme épouse, le Père a d’abord dû me crucifier. C’est sur la Croix qu’ont eu lieu nos noces et celles de tous mes futurs prêtres avec l’Église. Les prêtres sont nés de mon côté transpercé, comme Ève est née du côté d’Adam. C’est là que les prêtres ont reçu l’Église comme épouse très pure, la grâce de fidélité envers elle et leur rédemption par les mérites de mon Sang versé et de ma vie livrée au Calvaire. C’est aussi sur la Croix que les prêtres se sont unis à moi, eux qui ne devaient plus faire qu’un avec moi dans l’unité de la Trinité. Tout cela implique pour les prêtres le devoir de servir l’Église, de la consoler, de lui donner des fils spirituels et saints, d’étendre son royaume, de respecter sa hiérarchie, de travailler dès cette terre à l’unité de son corps qui est le reflet de l’unité trinitaire, féconde et très pure. Tout ce qui brise cette unité est diabolique, tout ce qui n’y contribue pas est illusion et est, de ce fait, condamné par mon Église.»[6]

Dans notre méditation, nous pouvons reprendre cette prière qui joue sur le terme «clé»:

«Nous vivons, Seigneur, dans un monde fermé à double tour, verrouillé par des milliers et des millions de clés. Chacun a les siennes: celles de la maison et celles de la voiture, celles du bureau et celles de son coffre.

Et comme si ce n’était rien que tout cet attirail, nous cherchons sans cesse une autre clé : clé de la réussite ou clé du bonheur, clé du pouvoir ou clé des songes…

Toi, Seigneur, qui as ouvert les yeux des aveugles et les oreilles des sourds,
donne-nous aujourd’hui la seule clé qui nous manque : celle qui ne verrouille pas, mais libère; celle qui ne renferme pas nos trésors périssables, mais livre passage à ton amour ; celle que tu as confiée aux mains fragiles de ton Église pour ouvrir à tous les hommes les portes du Royaume.»[7]


[2] Bourdaloue, Premier sermon pour la fête de Saint Pierre (Œuvres complètes, volume III, Cattier 1864, p. 426).

[3] Conchita Cabrera de Armida, À ceux que j’aime plus que tout: Confidences de Jésus aux prêtres, Téqui 2008, p. 36.

[4] Henri de Lubac, Méditation sur l’Église, Cerf 2006, p. 228-9.

[6] Conchita Cabrera de Armida, À ceux que j’aime plus que tout: Confidences de Jésus aux prêtres, Téqui 2008, p. 59.


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)