lecture

À l’écoute de la Parole

Ce dimanche, Jésus s’aventure en-dehors des frontières d’Israël, dans la région de Tyr et de Sidon, au sud de l’actuel Liban (Mt 15). Une femme étrangère vient demander un miracle pour sa fille, et reçoit un grand compliment: «Femme, grande est ta foi!» (v.28) D’où le choix de la première lecture, tirée du livre d’Isaïe, où Dieu promet d’accueillir avec amour les étrangers qui viendront à la foi d’Israël: «Je les comblerai de joie dans la maison de prière» (Is 56,7).

Les disciples de Jésus, dans cette phase de son ministère public, devaient ressentir de l’inquiétude et se poser bien des questions. Après l’enthousiasme des premiers débuts, entre miracles et discours fascinants (cf. Mt 13), se succèdent des expériences étranges comme l’apparition de nuit au milieu du lac (Mt 14), puis des affrontements de plus en plus aigus avec les Pharisiens, qui accourent de Jérusalem pour mettre Jésus à l’épreuve; or celui-ci ne fait rien pour calmer les tensions, bien au contraire: «Laissez-les: ce sont des aveugles qui guident des aveugles!» (15,14) En entendant de tels conseils, les disciples devaient s’inquiéter – avec raison – de l’orage qui se prépare depuis la capitale.

Le Maître décide alors de les emmener à part, dans la région de Tyr et Sidon, pour prendre soin d’eux: Il s’agit d’un moment de répit, en-dehors d’Israël, en pays païen, aux abords de ces villes cosmopolites où tant de cultures se croisent et permettent de vivre incognito. Jésus veut surtout les instruire plus profondément sur le mystère de sa personne. Nous verrons les fruits de cette instruction la semaine prochaine, dans cette autre ville de frontière qu’est Césarée de Philippe, avec la «profession de foi» de Pierre (Mt 16).

On comprend dès lors la réaction très négative lorsqu’une Cananéenne fait irruption avec ses cris. Les disciples formaient un groupe serré autour de Jésus, savourant son enseignement dans une paix bien méritée. De plus, le risque était grand d’attirer les foules si le Maître recommençait à faire des miracles. Jésus lui-même semble trancher en leur faveur: «Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël» (v.24)

Les territoires du nord de la Galilée seront évangélisés dès après la résurrection et resteront fidèlement chrétiens. Les églises maronites et grecques-catholiques de cette région nous montrent d’ailleurs l’accomplissement très concret de cette promesse… mais l’annonce du Royaume n’est pas le but de la présence de Jésus à ce moment-là de l’Évangile.

La femme insiste, dérange les disciples par ses cris, parvient à se faufiler devant Jésus et lui adresse cette supplication pressante: «Seigneur, viens à mon secours!» (v.25) Le Christ semble adopter, dans cette occasion, une attitude très froide qui peut nous choquer et qui contraste avec la «pitié» qu’il manifestait face aux foules (Mt 14,14). Il ignore d’abord la Cananéenne – «il ne lui répondit pas», puis lui résiste par deux fois: « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël»; «Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens…» (v.26).

Pourquoi cette dureté ? On peut imaginer une double intention dans le Cœur de Jésus: d’une part, il sait que l’Esprit Saint est en train de travailler le cœur de cette femme, qu’au-delà de la détresse qui l’habite, elle a le besoin et la capacité de s’ouvrir pleinement à l’annonce du Royaume et il se montre exigeant envers elle. Comment serait-elle venue le trouver, sans une inspiration spéciale ? Il veut donc porter cette œuvre à son achèvement, et obtenir de cette pauvre Cananéenne, en plus de sa foi en ses talents de guérisseur, un acte d’humilité et la reconnaissance du salut qui vient des Juifs et prend chair dans le Christ.

En venant vers Jésus, cette femme, comme nous le faisons souvent, porte une demande purement humaine : la guérison de sa fille. Le Christ l’oblige à creuser plus profond son désir: elle parle de sa fille, il évoque la foi d’Israël et celui qui est envoyé à tout le peuple élu; elle parle maladie et possession, il répond péché et rachat. Il élargit son cœur et sa demande. C’est finalement elle qui demande à entrer dans le salut du peuple juif, à une place toute humble. Il fait alors l’éloge de sa foi. La guérison de sa fille sera pour la Cananéenne une nouvelle fécondité, celle qui provient de l’Esprit à travers le Christ, pour la gloire du Père.

Par ailleurs, Jésus pense aussi à ses disciples, dont Il essaie de susciter la foi. Quel meilleur exemple que cette femme, une païenne ignorante des Ecritures et qui connaît à peine le Seigneur, mais qui rejoint en quelques instants le groupe des «sauvés par la foi»?

L’épisode est aussi l’occasion d’un profond enseignement pastoral : lorsqu’ils seront envoyés pour évangéliser les nations païennes, les Apôtres devront expulser les démons et renverser les croyances païennes «au nom de Jésus». Malheur à eux s’ils deviennent de nouveau un obstacle entre l’humanité déchue et son Rédempteur! Le groupe des disciples, hier comme aujourd’hui, doit se laisser toucher par les pécheurs et les incroyants, et leur permettre d’entrer en contact avec Jésus. Cela se manifeste, d’ailleurs, dans la construction de nos églises: un lieu sacré, certes, mais dont l’accès est ouvert à tous. Un lieu de retraite autour de l’Eucharistie, au milieu du monde, comme le groupe des disciples autour du Maître en territoire païen; mais un lieu accueillant pour tous. Alors que tant de nos contemporains se tiennent «sur le seuil» de la maison du Père, nous devons avoir à cœur de les y introduire… C’est ainsi que le Catéchisme décrit cette réalité :

«Pour entrer dans la maison de Dieu, il faut franchir un seuil, symbole du passage du monde blessé par le péché au monde de la Vie nouvelle auquel tous les hommes sont appelés. L’église visible symbolise la maison paternelle vers laquelle le peuple de Dieu est en marche et où le Père « essuiera toute larme de leurs yeux » (Ap 21, 4). C’est pourquoi aussi l’église est la maison de tous les enfants de Dieu, largement ouverte et accueillante.»[1]

Le grand prophète Isaïe avait déjà contemplé de loin cette maison de prière, une transformation profonde du Temple de Jérusalem pour l’ouvrir à toutes les nations. La première lecture (Is 56) est tirée de la dernière partie du livre d’Isaïe, écrite probablement après l’Exil, alors qu’Israël est confronté à beaucoup d’autres cultures et religions.

La tentation de se replier sur le centre de la vie nationale, le Temple, et d’en exclure les étrangers, est palpable dans les livres de Néhémie et d’Esdras.

Au contraire, le prophète Isaïe contemple par avance une future ouverture aux nations, et une nouvelle procession d’étrangers qui seront accueillis par le Seigneur d’Israël. Ils doivent simplement se plier à la Loi: «tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner…» et rechercher sincèrement le seul vrai Dieu: «les étrangers qui se sont attachés au Seigneur pour l’honorer». Celui-ci les conduira lui-même en procession: «Je les conduirai à ma montagne sainte» (Sion, le Temple) et acceptera même les sacrifices qu’ils voudront lui offrir: «leurs holocaustes et leurs sacrifices seront agréés sur mon autel». On est loin de l’exclusivisme étroit du Deutéronome.

La même perspective d’ouverture universelle se trouve dans le Psaume 67 (66): «Ton chemin sera connu sur la terre, ton salut, parmi toutes les nations» (v.3) Ici aussi, le Psalmiste contemple une assemblée liturgique de païens venus s’unir aux Juifs pour faire monter une seule louange: «Que les nations chantent leur joie!» (v.5) Ce sera l’accomplissement de la Promesse faite à Abraham: «Par toi se béniront toutes les nations de la terre» (Gn 12,3). La bonté du Seigneur, lors des récoltes, sera l’occasion de cette louange unanime: «La terre a donné son fruit; Que Dieu nous bénisse, et que la terre tout entière l’adore!» (Ps 67,7-8).

Cet oracle d’Isaïe et cet enthousiasme du Psaume 67 ne se sont toutefois pas réalisés immédiatement comme on pouvait l’imaginer: l’histoire du Temple de Jérusalem, dans les derniers siècles de son existence, est venue les démentir cruellement : au lieu d’un accueil des nations, c’est l’affrontement qui a prévalu; et la destruction est venue inexorablement par la main des Romains. C’est le Christ, nouveau Temple, qui accomplit ces prophéties, et l’évangile du jour nous le montre clairement: la femme cananéenne représente les nations étrangères, qui viennent supplier le vrai Dieu en la personne du Christ. Son abaissement dans l’humiliation devant les disciples représente l’offrande agréable au Seigneur; et Celui-ci la loue et bénit au-delà de toute espérance: «Femme, grande est ta foi, que tout se passe pour toi comme tu le veux!» (Mt 15,28).

La communauté des disciples autour du Christ, dans cette région de Tyr et Sidon, est donc une image frappante de l’Église qui accueille les païens en son sein. La voici, cette demeure sainte que Dieu voulait construire depuis des siècles: «ma maison s’appellera maison de prière pour tous les peuples» (Is 56,7).

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº1186.

Le Christ et la cananéenne (Rembrandt)

Le Christ et la cananéenne (Rembrandt)


.

  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount