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Méditation : Un trésor pour la vie

Un trésor dans un champ, une perle de grand prix : derrière l’apparente simplicité de ces deux paraboles de Jésus se cache toute l’aventure de la foi chrétienne. Elles montrent le surgissement de la joie, un changement radical de vie, et un comportement paradoxal : « il va vendre tout ce qu’il possède », est-il répété deux fois. Pourquoi ? Saint Hilaire propose une explication lumineuse :

« Mais il faut observer que le trésor a été découvert et caché, alors que celui qui l’a trouvé aurait pu l’emporter dans le secret, au moment où il l’a caché, et l’emportant échapper à la nécessité de l’acheter. Cependant la raison du fait et celle de son expression devaient être explicables. Le trésor a été caché, parce qu’il fallait également que le champ fût acheté. Le trésor dans le champ s’entend du Christ incarné qu’on trouve pour rien. L’enseignement des Évangiles est évident en effet, mais il ne saurait y avoir un moyen d’utiliser et de posséder ce trésor sans payer, parce que l’on ne possède les richesses célestes qu’en sacrifiant le monde. »[1]

En d’autres termes : la rencontre avec le Christ, en nous invitant à une nouvelle existence, ne se réalise pleinement qu’en renonçant au monde, dont la mentalité est à l’opposé de l’Évangile.

Le Sermon sur la montagne nous l’a expliqué en détails… Et les foules de convertis qui, tout au long de l’histoire, ont vécu radicalement cette parabole, sont là pour nous offrir une illustration convaincante. Ainsi en est-il de l’apôtre Paul :

« Oui, je considère tout comme une perte à cause de ce bien qui dépasse tout: la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. À cause de lui, j’ai tout perdu; je considère tout comme des balayures, en vue d’un seul avantage, le Christ » (Ph 3, 8).

Saint François d’Assise a, lui aussi, payé le prix fort pour pouvoir vivre avec son étrange trésor, dame Pauvreté… Mais n’oublions pas que l’Évangile s’adresse à tous, et qu’il rejoint tous les chrétiens dans tous les états de vie. Beaucoup de couples, par exemple, pourraient dire, eux aussi, comment le Christ s’est révélé un trésor pour leur histoire familiale, tout en leur demandant bien des renoncements…

Pour cette méditation, nous voudrions rappeler que la Lectio Divina est une « méthode » à la portée de tous les chrétiens pour découvrir le trésor du Christ, caché dans les Écritures. Ces textes que nous entendons à la messe d’une oreille distraite, semaine après semaine, sont comme un champ où nous nous promenons sans nous rendre vraiment compte de leur trésor, ce sens profond que le Christ a caché pour transfigurer notre vie. Nous restons à la surface des mots… De temps en temps apparaît une perle de grand prix : une parole qui nous interpelle, une lumière que l’Esprit Saint fait briller dans les ténèbres de notre médiocrité… Sommes-nous alors disposés à « vendre tout ce que nous possédons » pour acquérir ce trésor ? Comment se fait-il que le trésor disparaisse si vite, comme du sable entre nos doigts ?

Un maître de vie spirituelle, Guigues le Chartreux (Xe siècle), nous propose alors la méthode de la Lectio Divina : une façon de travailler méthodiquement ce champ des Écritures, pour permettre au Christ d’y faire surgir le trésor qui convient à notre âme. En distinguant les quatre étapes classiques, il écrivait :

« La lecture se présente la première, comme le fondement ; elle fournit un sujet et nous conduit à la méditation. La méditation recherche plus attentivement ce qu’il faut désirer ; en creusant, elle découvre le trésor (Mt 13, 44) et le montre ; mais comme elle ne peut le saisir par elle-même, elle nous conduit à la prière. La prière, s’élevant de toutes ses forces vers Dieu, demande le trésor désirable : la suavité de la contemplation. La contemplation, en survenant, récompense le labeur des trois premiers degrés ; elle enivre de la rosée d’une céleste douceur l’âme altérée. »[2]

On peut commencer en lisant plusieurs fois le texte avec grande attention, en se demandant par exemple : quelle est la parole qui me touche ? On remarquera alors que certains mots vont retentir particulièrement et l’on pourra méditer sur ces paroles. C’est le trésor que Dieu donne dans cette méditation particulière. Il peut s’agir d’une parole d’encouragement, de consolation, d’un appel à agir ou à changer une attitude. La prière pourra prendre le relais pour remercier ou demander l’aide du Seigneur. On pourra en dernier lieu contempler le Christ nous disant cette parole, en nous unissant particulièrement à lui.

Il est par ailleurs très important de noter les paroles ou inspirations reçues et de les reprendre régulièrement pour les accueillir et les mettre en pratique. On s’apercevra au bout de quelques semaines qu’elles constituent un fil rouge, une vraie pédagogie de Dieu à notre égard.

Cette méthode, à la fois simple et profonde, permet à tout chrétien de devenir le « scribe-disciple » dont parle Jésus en conclusion des paraboles du chapitre 13 de Matthieu. Il n’est pas nécessaire d’être consacré à l’évangélisation, il faut simplement vouloir et savoir consacrer un peu de temps à la Parole du Seigneur… De lecteur cultivé (le scribe), nous nous convertissons alors en « disciple du Royaume des Cieux », parce que nous écoutons l’enseignement du Maître. Il nous donne de devenir féconds spirituellement : du trésor de la Parole, nous « tirons du neuf et de l’ancien », c’est-à-dire les biens dont nos âmes et nos proches ont besoin. C’est pourquoi Jésus utilise l’expression de « maître de maison » : il s’agit d’une personne dont beaucoup d’autres dépendent, et qui doit mettre ses ressources à leur service. Cette « maison » peut être une communauté paroissiale, si je suis prêtre : mes fidèles ont besoin de la nourriture spirituelle que je reçois dans la méditation. Elle peut aussi être une famille humaine : au-delà des parents, les grands parents, par exemple, jouent souvent un rôle important dans l’évangélisation des enfants. Le Seigneur leur donne la sagesse de connaître l’essentiel, cette perle de grande valeur qu’est la vie chrétienne, et ils la transmettent aux nouvelles générations. Ils nous offrent des exemples uniques de chrétiens qui « tirent de leur trésor du neuf et de l’ancien ». S’établit alors une chaîne de transmission de la foi que le Catéchisme compare à un trésor :

« Ceux qui à l’aide de Dieu ont accueilli l’appel du Christ et y ont librement répondu, ont été à leur tour pressés par l’amour du Christ d’annoncer partout dans le monde la Bonne Nouvelle. Ce trésor reçu des apôtres a été gardé fidèlement par leurs successeurs. Tous les fidèles du Christ sont appelés à le transmettre de génération en génération, en annonçant la foi, en la vivant dans le partage fraternel et en la célébrant dans la liturgie et la prière. »[3]

À la fin de sa vie, saint Grégoire de Nazianze faisait une expérience similaire : lui qui avait tant de talents naturels, comme l’éloquence et la culture, ne voulait plus retenir que le trésor du Verbe. Puissions-nous écrire des lignes comme celles-ci à la fin de notre vie :

« J’offre ceci à Dieu, je lui consacre ce en quoi seul j’ai livré le meilleur de moi-même ; en quoi seul je suis riche. Pour le reste, je me suis soumis au commandement donné et à l’Esprit, ayant échangé contre la perle très précieuse tout ce que j’avais. Je suis devenu, ou plutôt j’aspire à devenir comme un grand marchand qui achète de grandes et impérissables choses avec ce qui est petit et certainement destiné à dépérir. Je retiens simplement le discours, comme étant le serviteur du Verbe et ne négligerai jamais volontiers cette possession ; je l’honore bien plutôt, l’embrasse et prends plus de plaisir en lui qu’en toutes les autres choses où le trouvent la plupart. J’en fais le compagnon de ma vie, mon bon conseiller et associé, mon guide vers le Ciel, et mon camarade toujours prêt à me servir. »[4]

Nous désirons la perle précieuse qui est le Christ lui-même, ou tout au moins nous souhaiterions la désirer davantage : pour affermir ce désir et reprendre jour après jour le chemin de la prière, nous pouvons utiliser cette belle oraison de Guigues le Chartreux :

« Seigneur, que personne ne peut voir sinon les cœurs purs (Mt 5, 8), je recherche, par la lecture et la méditation, ce qu’est la vraie pureté de cœur et comment on peut l’obtenir pour devenir capable, grâce à elle, de te connaître, si peu que ce soit. J’ai cherché ton Visage, Seigneur, j’ai cherché ton Visage (Ps 26, 8). J’ai longtemps médité en mon cœur, et un feu s’est allumé dans ma méditation : le désir de te connaître davantage. Quand tu romps pour moi le pain de la sainte Écriture, tu m’es connu dans cette fraction du pain (Lc 24, 30-35). Et plus je te connais, plus je désire te connaître, non seulement dans l’écorce de la lettre mais dans la saveur de l’expérience. « Je ne demande pas cela, Seigneur, en raison de mes mérites, mais à cause de ta Miséricorde. J’avoue, en effet, que je suis pécheur et indigne, mais « les petits chiens eux-mêmes mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Donne-moi donc, Seigneur, les gages de l’héritage futur, une goutte au moins de la pluie céleste pour rafraîchir ma soif, car je brûle d’amour ». C’est par de tels discours que l’âme appelle son Époux. Et le Seigneur, qui regarde les justes et qui non seulement écoute leur prière mais est présent dans cette prière, n’attend pas la fin de celle-ci. Il l’interrompt au milieu de son cours ; Il se présente tout-à-coup, Il se hâte de venir à la rencontre de l’âme qui Le désire, ruisselant de la douce rosée du ciel comme du parfum le plus précieux. Ainsi soit-il. »[5]


[1] Hilaire de Poitiers, Sur Matthieu, Sources chrétiennes 254, p. 301.

[2] Guiges II le Chartreux, Lettre sur la vie contemplative, XII, dans Sources Chrétiennes 163.

[4] Saint Grégoire de Nazianze, Oratio 6,6, cité dans John Henry Newman, Esquisses patristiques, Ad Solem, p. 145.

[5] Prière de Guigues II le Chartreux « Seigneur, j’ai cherché ton Visage ».


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount