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Méditation : du mal à la Rédemption universelle et à la conversion

La réalité dramatique de notre histoire collective est un perpétuel affrontement entre le bien et le mal. La parabole de « l’ivraie mêlée au bon grain » (Mt 13), que nous méditons ce dimanche, vient nous aider à pénétrer ce mystère. Nous pouvons le faire en compagnie de saint Jean-Paul II, qui a vécu de l’intérieur le déchaînement du mal en Europe : confronté au nazisme puis au communisme, il a découvert de profonds liens entre la Rédemption et le tragique de notre histoire, qu’il explique dans son livre-testament « Mémoire et Identité » . Dès le premier chapitre, il s’appuie sur la parabole du bon grain et de l’ivraie :

« Le XX e siècle a été, pour ainsi dire, le « théâtre » dans lequel sont entrés en scène des processus historiques déterminés et idéologiques, qui sont allés dans le sens d’une grande « éruption » du mal, mais cela a été aussi le cadre de leur dépassement. […] Le rappel de la parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie vient immédiatement à l’esprit. […] Cette parabole peut être comprise comme clé de lecture de toute l’histoire de l’homme. Dans les diverses époques et avec des significations variées, le « blé » croît avec l’« ivraie », et l’« ivraie » avec le blé. L’histoire de l’humanité est le théâtre de la coexistence du bien et du mal. Cela veut dire que, si le mal existe à côté du bien, le bien persévère donc à côté du mal et croît, pour ainsi dire, sur le même terrain, qui est la nature humaine. »[1]

Mais le déchaînement des forces du mal est aussi visible dans l’Église elle-même, et cela peut provoquer en nous encore plus de douleur. Rappelons-nous le Via Crucis du vendredi saint 2005, au Colisée, lorsque saint Jean-Paul II serrait la Croix et que le cardinal Ratzinger, contemplant le Christ dans sa troisième chute, exprimait ainsi son indignation :

« Combien de fois abusons-nous du Saint-Sacrement de sa présence, dans quel cœur vide et mauvais entre-t-il souvent ! Combien de fois ne célébrons-nous que nous-mêmes, et ne prenons-nous même pas conscience de sa présence ! Combien de fois sa Parole est-elle déformée et galvaudée ! Quel manque de foi dans de très nombreuses théories, combien de paroles creuses ! Que de souillures dans l’Église, et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement ! Combien d’orgueil et d’autosuffisance ! Que de manques d’attention au sacrement de la réconciliation, où le Christ nous attend pour nous relever de nos chutes ! »[2]

C’est à cette saine indignation que la parabole du Christ s’adresse. Il ne rappelle pas seulement que le jugement viendra – ce qui est déjà beaucoup – Il invite surtout à la patience et à l’espérance. Devrions-nous alors « tolérer le mal » ? Le pape François nous aide à trouver la bonne posture dans cette situation délicate :

« L’attitude du propriétaire est celle de l’espérance fondée sur la certitude que le mal n’a ni le premier ni le dernier mot. Et c’est grâce à cette espérance patiente de Dieu que l’ivraie elle-même, c’est-à-dire le cœur méchant avec de nombreux péchés, peut, à la fin, devenir du bon grain. Mais attention : la patience évangélique n’est pas de l’indifférence à l’égard du mal ; on ne peut pas confondre le bien et le mal ! Face à l’ivraie présente dans le monde, le disciple du Seigneur est appelé à imiter la patience de Dieu, à nourrir l’espérance avec le soutien d’une confiance inébranlable dans la victoire finale du bien, c’est-à-dire de Dieu. »[3]

Notre prière peut alors s’inspirer de celle du cardinal Ratzinger, lors du chemin de croix précédent. Son âme ne s’était pas arrêtée aux scandales de l’Église – qu’il connaissait de près – mais elle avait su s’élever à l’espérance théologale :

« Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque prête à couler, une barque qui prend l’eau de toute part. Et dans ton champ, nous voyons plus d’ivraie que de bon grain. Les vêtements et le visage si sales de ton Église nous effraient. Mais c’est nous-mêmes qui les salissons ! C’est nous-mêmes qui te trahissons chaque fois, après toutes nos belles paroles et nos beaux gestes. Prends pitié de ton Église : en elle aussi, Adam chute toujours de nouveau. Par notre chute, nous te traînons à terre, et Satan s’en réjouit, parce qu’il espère que tu ne pourras plus te relever de cette chute ; il espère que toi, ayant été entraîné dans la chute de ton Église, tu resteras à terre, vaincu. Mais toi, tu te relèveras. Tu t’es relevé, tu es ressuscité et tu peux aussi nous relever. Sauve ton Église et sanctifie-la. Sauve-nous tous et sanctifie-nous. »[4]

D’autre part, saint Jean-Paul II approfondissait sa réflexion sur l’histoire humaine en y introduisant la Rédemption : le Maître de la moisson ne se borne pas à contempler la croissance simultanée de l’ivraie et du bon grain, Il se fait lui-même grain de blé pour tomber en terre et mourir (cf. Jn 12,24). C’est un des aspects de la divine Miséricorde : « comme si le Christ avait voulu révéler que la limite imposée au mal, dont l’homme est l’auteur et la victime, est en définitive la Divine Miséricorde. »[5] Nous pourrions considérer cette réflexion comme une « belle parole » sans plus de conséquences, ou un doux idéal spirituel sans conséquences pratiques ; il suffit d’en voir la description historique pour en saisir la portée :

« Il pourrait sembler que le mal des camps de concentration, des chambres à gaz, de la cruauté de certaines interventions policières, finalement de la guerre totale et des systèmes basés sur le désir de puissance – un mal qui, entre autres, effaçait de façon programmée la présence de la croix –, il pourrait sembler, dis-je, que ce mal fût plus puissant que tout bien. Si toutefois nous regardons d’un œil plus pénétrant l’histoire des peuples et des nations qui ont traversé l’épreuve des systèmes totalitaires et des persécutions à cause de la foi, nous découvrirons que c’est précisément là que s’est révélée avec clarté la présence victorieuse de la croix du Christ. Et cette présence nous apparaîtra peut-être, sur ce fond dramatique, encore plus impressionnante. À ceux qui sont soumis à l’action programmée du mal, il ne reste que le Christ et sa croix comme source d’autodéfense spirituelle, comme promesse de victoire. Le sacrifice de Maximilien Kolbe dans le camp d’extermination d’Auschwitz n’est-il pas un signe de la victoire sur le mal ? »[6]

Enfin, l’évangile de ce jour nous appelle à la conversion. En écoutant la parabole du « semeur sorti pour semer » de dimanche dernier (Mt 13), nous nous sommes peut-être demandé dans quel type de terrain se situait notre vie personnelle. Nous offrons des fruits au Seigneur, certes, mais l’étouffement des ronces est toujours possible, et nous oscillons perpétuellement entre les différentes possibilités décrites par Jésus…

Le mal est présent en nous, il le sera jusqu’à la fin, malgré nos efforts et l’action de la grâce : « le juste tombe sept fois et se relève, mais les méchants trébuchent dans l’adversité », dit le Sage (Pr 24,16). En regardant notre passé, nous pouvons faire le même constat que Baudelaire :

Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils ;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu’il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.[7]

On sait quelles conséquences le poète a tirées pour sa vie personnelle, dans sa recherche des fleurs du mal ; pour notre part, nous préférons la lucidité du Concile Vatican II, qui décrit ainsi le mystère de notre humanité :

« Car l’homme, s’il regarde au-dedans de son cœur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon. Refusant souvent de reconnaître Dieu comme son principe, l’homme a, par le fait même, brisé l’ordre qui l’orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création. C’est donc en lui-même que l’homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. »[8]

On connaît l’anecdote : interrogée par un journaliste sur ce qui n’allait pas dans l’Église, et par où commencer les réformes, Mère Teresa répondit : « mais par vous et moi, cher ami ! ».

L’homme a besoin de la miséricorde de Dieu : non pas pour se complaire dans son péché et sa faiblesse, mais pour devenir meilleur. Le Seigneur sait que nous sommes faibles et prend patience mais, nous, que faisons-nous pour faire honneur à cet amour et pour arracher l’ivraie plantée dans notre cœur ? La miséricorde appelle la conversion et non la résignation.

Qu’en est-il de ces habitudes et tendances mauvaises que nous connaissons bien mais dont nous disons un peu vite : « je n’y peux rien, je suis comme ça… » ? Avons-nous le désir de changer pour que le monde, au moins tout près de nous, change ? Si je me convertis de mon égoïsme, de mon impureté, de ma malveillance, de mon goût de l’argent et de toutes sortes d’idoles, le monde autour de moi changera aussi. En ai-je conscience ? Quelle décision puis-je prendre aujourd’hui en ce sens ?

Mal dans le monde, croissance du Royaume, conversion nécessaire : le Christ illumine ces mystères et surtout nous invite à la confiance. Nous pouvons l’écouter à travers les écrits de sainte Faustine :

« Sache, ma fille, qu’entre moi et toi, il y a l’abîme infini qui sépare le Créateur de la créature, mais ma miséricorde comble cet abîme. Je t’élève jusqu’à moi, non par besoin de toi, mais je te fais don de la grâce de l’union avec moi uniquement par miséricorde. Dis aux âmes qu’elles ne fassent pas obstacle en leur propre cœur à ma miséricorde, qui désire tant agir en elles. Ma miséricorde est à l’œuvre dans tous les cœurs qui lui ouvrent la porte ; le pécheur comme le juste ont besoin de ma miséricorde. La conversion comme la persévérance est une grâce de ma miséricorde. Que les âmes qui tendent à la perfection adorent particulièrement ma miséricorde, car l’abondance des grâces que je leur accorde découle de ma miséricorde. Je désire que ces âmes se distinguent par une confiance illimitée en ma miséricorde. Je m’occupe moi-même de la sanctification de ces âmes, je leur procure tout ce qui peut être nécessaire à leur sainteté. Les grâces de ma miséricorde se puisent à l’aide d’un unique moyen – et c’est la confiance. Plus sa confiance est grande, plus l’âme reçoit. Les âmes d’une confiance sans borne me font une grande joie, car je verse en elles le trésor entier de mes grâces. Je me réjouis qu’elles demandent beaucoup, car mon désir est de donner beaucoup et de donner abondamment. Par contre, je m’attriste si les âmes demandent peu, si elles resserrent leur cœur. »[9]


[1] Jean-Paul II, Mémoire et identité (Flammarion), p. 13-14.

[2] Cardinal Ratzinger, Chemin de Croix 2005, prière pour la neuvième station.

[3] Pape François, Angelus du 20 juillet 2014..

Il terminait par une belle interprétation christologique de la parabole : « À la fin, en effet, le mal sera enlevé et éliminé : au moment de la moisson, c’est-à-dire du jugement, les moissonneurs exécuteront l’ordre du propriétaire séparant l’ivraie pour la brûler (cf. Mt 13, 30). En ce jour de la moisson finale, le juge sera Jésus, Celui qui a semé le bon grain dans le monde et qui est devenu Lui-même le «grain de blé», est mort et est ressuscité. A la fin, nous serons tous jugés de la même manière que celle avec laquelle nous aurons jugé: la miséricorde dont nous aurons fait preuve envers les autres sera aussi utilisée pour nous. Demandons à la Vierge Marie, notre mère, de nous aider à grandir en patience, en espérance et en miséricorde à l’égard de tous nos frères. »

[4] Cardinal Ratzinger, Chemin de Croix 2005, prière pour la neuvième station.

[5] Jean-Paul II, Mémoire et identité (Flammarion), p. 71.

[6] Idem, p. 33.

[7] Charles Baudelaire, L’ennemi, dans Les fleurs du mal. Voici la suite du poème :
Voilà que j’ai touché l’automne des idées,
Et qu’il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l’eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur ?

O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!

[8] Concile Vatican II, constitution Gaudium et Spes, nº13.

[9] Sainte Faustine (Héléna Kowalska), Petit Journal, disponible ici, nº1575-7.


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount