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À l’écoute de la Parole

Lorsque l’homme croyant s’aventure à contempler l’histoire humaine, bien des perplexités peuvent surgir : la présence du mal qui paraît tout contaminer, tant d’événements qui ne semblent pas avoir de relation avec l’histoire du Salut, et le Peuple de Dieu dont le rôle est toujours à redécouvrir… Les lectures de ce dimanche viennent répondre à ces interrogations. L’auteur de la Sagesse de Salomon réfléchit sur l’histoire d’Israël, pour y découvrir la grandeur du Seigneur et le louer (Sg 12). Jésus nous offre la parabole du bon grain et de l’ivraie (Mt 13), pour expliquer la présence simultanée du bien et du mal dans l’histoire, qui n’échappe pas pour autant à la Providence divine. Si nous entrons dans cette profonde vision de foi, notre âme reprendra le chant de louange du Psaume : « Tu es grand et tu fais des merveilles, toi, Dieu, le seul » (Ps 86,10).

Quelques décennies avant l’avènement du christianisme, un auteur de grande formation humaniste, pétri de culture grecque, mais aussi habité par une profonde foi juive, écrit le livre de la Sagesse de Salomon. À partir du chapitre 10, il contemple toute l’histoire du Peuple de Dieu et en tire d’admirables leçons spirituelles et théologiques. Il constate que le Seigneur ménage son propre peuple – « tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement » et remarque qu’il s’est aussi comporté avec une certaine modération vis-à-vis de ses ennemis, les Égyptiens et les Cananéens : que ce soit au moment de la sortie d’Égypte ou lors de l’entrée en Terre promise, Dieu aurait pu anéantir totalement ces peuples. Conclusion : « ta domination sur toute chose te rend patient envers toute chose ». Selon ce Juif fervent, ils méritaient un tel châtiment ; mais Dieu a agi autrement, comme le montre cette description haute en couleurs, qui précède immédiatement le passage lu aujourd’hui :

« Les anciens habitants de ta terre sainte, tu les avais pris en haine pour leurs détestables pratiques, actes de sorcellerie, rites impies […] Ces parents meurtriers d’êtres sans défense, tu avais voulu les faire périr par les mains de nos pères, pour que cette terre, qui de toutes t’est la plus chère, reçût une digne colonie d’enfants de Dieu. Eh bien ! même ceux-là, parce que c’étaient des hommes, tu les as ménagés […] ; en exerçant tes jugements peu à peu, tu laissais place au repentir. » (Sg 12,3-10)

Lorsqu’Israël avait conquis la Palestine, comme le décrit le livre de Josué, ces peuples étaient voués à l’anathème (cf. Ex 23), mais l’extermination n’avait pas été totale… Le livre de la Sagesse de Salomon réfléchit sur ce fait et en tire un enseignement nouveau, qui marque une progression théologique par rapport au Pentateuque : le Seigneur a aussi pitié des peuples païens, malgré toutes leurs déviances. D’où la leçon du passage : « Par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain » (Sg 12,19). C’est une autre version de la règle d’or de ne pas faire à autrui ce que l’on redoute pour soi-même…

Dieu a surtout manifesté son indulgence, tant envers Israël en lui pardonnant ses transgressions, que vis-à-vis des païens qu’Il a « tolérés » pour leur révéler sa grandeur. Un verset tire toute l’enseignement de cette pédagogie divine : « Ainsi, tu nous instruis, quand tu châties nos ennemis avec mesure, pour que nous songions à ta bonté quand nous jugeons, et, quand nous sommes jugés, nous comptions sur la miséricorde » (Sg 12,22). Justice et miséricorde se complètent dans le Cœur de Dieu, qui est au-delà de nos catégories étroitement humaines…

Le psalmiste a lui aussi appris à connaître le Seigneur, et en tire tout le fruit spirituel nécessaire pour sa situation de détresse (Ps 86). Il répète les attributs divins que le Seigneur a lui-même manifestés dans l’histoire, et qui lui donnent l’espoir d’être écouté : « Toi qui es bon et qui pardonnes, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent… » (v.5) Sa prière nous rappelle la révélation faite à Moïse sur le Sinaï, dont il reprend littéralement les expressions : « Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ! » (Ex 34,6). Faire mémoire de tout cela dans la prière permet autant de grandir dans la confiance que de « provoquer » la miséricorde effective du Seigneur. Enfin, le psalmiste étend son regard au monde entier, comme dans le livre de la Sagesse, pour espérer la conversion de tous les peuples : « Toutes les nations, que tu as faites, viendront se prosterner devant Toi » (v.9).

Cette même espérance habitait les apôtres lorsqu’ils entouraient le Christ pendant sa vie publique ; elle habite aussi l’Église dans son chemin à travers les siècles : Il est le Maître de l’histoire, le monde va donc se convertir, le mal va enfin disparaître… Mais l’histoire réelle paraît bien rebelle à ce dessein, elle frustre constamment, par sa violence et sa résistance, nos attentes de disciples. C’est pourquoi Jésus nous offre la parabole de l’ivraie semée au milieu du blé (Mt 13), qui approfondit ce que le livre de la Sagesse avait déjà perçu de la bonté et de la patience divines (première lecture).

Pourquoi cette parabole se situe-t-elle au milieu du chapitre 13 de Matthieu ? L’évangéliste a regroupé dans ce chapitre les principales paraboles qui expliquent aux disciples le mystère du Royaume, cette réalité si déconcertante parce qu’elle ne fonctionne pas comme un royaume humain, visible et violent ; mais ce n’est pas non plus un royaume désincarné et purement spirituel : les paraboles se réfèrent à des personnes et des situations très concrètes, qui constituent la vie des communautés chrétiennes, comme celle où Matthieu vivait. Logiquement, Jésus a commencé par l’appel à ce Royaume, au moyen de la Parole qui est proclamée, c’est-à-dire « jetée » dans les âmes comme une semence (le semeur est sorti pour semer, la semaine dernière). Il terminera par la perspective du jugement final (la séparation des poissons, la semaine prochaine). Entre ces deux « moments » se déroule l’histoire de l’Église, avec deux aspects : la croissance lente mais certaine du Royaume (la graine de moutarde et le levain dans la pâte), et la coexistence des méchants avec les bons (l’ivraie mêlée au blé).

Le sens de ces paraboles est assez clair, grâce surtout à la clef de lecture que Jésus lui-même offre à ses disciples perplexes (vv.36-43) ; nous y reviendrons dans la méditation. Mais notons que ces paraboles peuvent s’appliquer à trois niveaux différents : le chrétien individuel, la communauté chrétienne et le monde entier.

La première perspective vient corriger la parabole précédente du semeur, qui pourrait laisser entendre à des disciples enthousiastes qu’ils sont le « bon terrain », sans nécessité de conversion. Or le mal cohabite avec le bien dans notre cœur, jusqu’à la fin, et c’est dans ce sens que le Catéchisme cite notre passage :

« Tandis que le Christ saint, innocent, sans tache, venu uniquement pour expier les péchés du peuple, n’a pas connu le péché, l’Église, elle, qui renferme des pécheurs dans son propre sein, est donc à la fois sainte et appelée à se purifier, et poursuit constamment son effort de pénitence et de renouvellement (LG 8). Tous les membres de l’Église, ses ministres y compris, doivent se reconnaître pécheurs (cf. 1 Jn 1, 8-10). En tous, l’ivraie du péché se trouve encore mêlée au bon grain de l’Évangile jusqu’à la fin des temps (cf. Mt 13, 24-30). L’Église rassemble donc des pécheurs saisis par le salut du Christ mais toujours en voie de sanctification. »[1]

La deuxième perspective, communautaire, est la plus naturelle sous la plume de Matthieu : il écrit pour une communauté de judéo-chrétiens, qui pourrait s’étonner ou s’inquiéter de sa petite taille. La parabole du semeur expliquait pourquoi les hommes résistent au Royaume, celle de la graine de moutarde la complète en inscrivant ce Royaume dans le temps : sa croissance est irrésistible et bienfaisante, et un peu de levain suffit à faire lever toute la pâte. Alors qu’ils étaient rejetés des synagogues et immergés dans l’immense Empire romain, les auditeurs de Matthieu avaient besoin de cette explication… tout comme nos communautés modernes, que le Seigneur maintient dans de modestes proportions, alors qu’Il leur confie l’évangélisation du monde entier !

Après vingt siècles de christianisme, nous pouvons saisir la grandeur de ces paraboles : le Christ a décrit par avance la vie de son Église au sein du monde, Il l’a contemplée dans sa croissance impressionnante, qu’accompagnent des difficultés sans nombre. À ceux que l’Église déçoit par les scandales de ses fils, le Christ propose la parabole de l’ivraie. Il faut certes désirer ou rêver d’une communauté de chrétiens les plus purs et parfaits possible, et s’efforcer de réformer les structures et les mentalités, mais un simple regard sur l’histoire de l’Église vient vite tempérer nos attentes. La purification complète et définitive n’aura lieu qu’à la fin des temps… Patience, donc : le maître de la moisson veille.

Aujourd’hui, nous pouvons constater que toutes les cultures de la planète sont touchées par le message du Christ. Elles ne sont certes pas encore vraiment converties ou évangélisées, mais elles ne lui sont déjà plus complètement étrangères, par la présence un peu partout des chrétiens comme un levain qui pénètre toute la pâte. Et cette rencontre entre le Christ et les cultures a déjà produit des fruits grandioses. Prenons l’exemple de l’Europe : les peuples barbares, ces oiseaux du ciel qui erraient dans leurs croyances païennes, sont venus faire leurs nids dans les branches de l’Église, qui les a convertis et fécondés. Nos cathédrales en sont une illustration merveilleuse… ainsi que l’invention des écoles, des hôpitaux, et les progrès en matière de droits de l’homme, de droit international et de défense des plus faibles. Tout cela provient de l’humanisme chrétien. Nous voyons peu à peu ces acquis s’étendre au monde entier, même si de nouveaux défis naissent.

Immergés dans ce mystère de l’histoire, nous grandissons comme de bons épis de blé, dans la mesure où la grâce se déploie dans notre vie et celle de nos communautés. D’où la prière collecte de ce dimanche :

« Sois favorable à tes fidèles, Seigneur, et multiplie les dons de ta grâce : entretiens en eux la foi, l’espérance et la charité, pour qu’ils soient attentifs à garder tes commandements. Par Jésus-Christ… »[2]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº827.

[2] Collecte de la messe du jour.

Khalil Gibran

Khalil Gibran


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount