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Méditation : Le repos promis par le Christ

Pendant le long chemin que parcourt notre âme sur la terre, nous avons certainement vécu, un jour ou l’autre, un moment de grande fatigue où les paroles du Christ nous ont touché : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. » (Mt 11,28) Le Christ insiste sur cette promesse, il la répète au verset suivant : « … et vous trouverez le repos pour votre âme ». De quel repos s’agit-il ?

Le terme grec, ἀνάπαυσις (anapausis), évoque l’idée agréable d’un repos physique, d’un moment ou d’un lieu de délassement : à Gethsémani, Jésus fait reproche à ses disciples de dormir et se reposer (Mt 26,45) ; c’est aussi ce que désire l’homme riche mais insensé de la parabole en Luc : « Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais la fête… » (Lc 12,19). Jésus parle donc ici nécessairement d’un autre repos.

Dans le contexte des chapitres 11 et 12 de Matthieu, où l’opposition des adversaires est si forte, nous pensons naturellement à la figure de Jérémie, un prophète qui a tant de traits communs avec Jésus, lequel reprend ici ses paroles. Voulant dénoncer la corruption à Jérusalem, il s’était écrié :

« Ainsi parle le Seigneur : ‘Arrêtez-vous sur les routes et voyez, renseignez-vous sur les chemins de jadis : quelle était la voie du bien ? Suivez-la et vous trouverez le repos pour vos âmes.’ Mais ils ont dit : ‘Nous ne la suivrons pas !’ » (Jr 6,16)

Dans notre page d’évangile, Jésus se présente donc comme un médecin qui veut guérir nos âmes, et leur procurer un repos salutaire.

Dès les premières pages de la Bible, le thème du repos apparaît avec la sanctification du septième jour qui est d’abord un repos pour Dieu et par extension pour l’homme (Gn 2, 3). Le vrai repos vient donc de Dieu. Il devient une prescription (le Shabbat) pour l’homme après la chute, afin de soulager la dure loi du travail social et offrir à l’homme une occasion de lever les yeux vers son Créateur dont il est désormais séparé. En effet, et nous le constatons tous, le cœur de l’homme est devenu « compliqué et malade » (Jr 17) et a besoin du repos de Dieu.

L’Église voit dans le Shabbat une préfiguration de ce repos que le Christ nous a promis dans l’évangile d’aujourd’hui, et qu’elle célèbre chaque dimanche :

« Le Dimanche se distingue expressément du Shabbat auquel il succède chronologiquement, chaque semaine, et dont il remplace pour les chrétiens la prescription cérémonielle. Il accomplit, dans la Pâque du Christ, la vérité spirituelle du sabbat juif et annonce le repos éternel de l’homme en Dieu. Car le culte de la loi préparait le mystère du Christ, et ce qui s’y pratiquait figurait quelque trait relatif au Christ. »[1]

Le Psaume 95 fait dire à Dieu, lors de l’Exode, à propos des hommes qui n’écoutent pas sa parole : « jamais ils n’entreront dans mon repos… ». Le repos de l’homme est donc conditionné à l’écoute de la parole de Dieu.

La lettre aux Hébreux (chapitre 4) parle longuement du repos de Dieu en distinguant le repos éternel, dans lequel nous entrerons pleinement à notre mort et le repos auquel nous pouvons déjà goûter par la foi dans le Christ :

« Mais nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos (…) Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos-là, afin que plus personne ne tombe en suivant l’exemple de ceux qui ont refusé de croire » (He 4, 11)

Mais pourquoi Jésus parle-t-il du joug qu’il faut porter ? Il s’agit probablement d’une allusion à la Loi, dont le Juif fidèle observait les 613 commandements, surtout si l’on considère l’identité judéo chrétienne de l’évangéliste Matthieu. Dans les Actes, lors des délibérations du premier Concile (Ac 15), Pierre désigne les prescriptions de la Loi par ce terme : « Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu en voulant imposer aux disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n’avons eu la force de porter ? » (v.10)

On peut aussi y voir une allusion à la Sagesse, que Ben Sira nous peint comme un joug bienfaisant dans ce très beau texte :

« Mon fils ! dès ta jeunesse choisis l’instruction et jusqu’à tes cheveux blancs tu trouveras la sagesse. Comme le laboureur et le semeur, cultive-la et compte sur ses fruits excellents, car quelque temps tu peineras à la cultiver, mais bientôt tu mangeras de ses produits. […] Engage tes pieds dans ses entraves et ton cou dans son collier. Présente ton épaule à son fardeau, ne sois pas impatient de ses liens. De toute ton âme approche-toi d’elle, de toutes tes forces suis ses voies. Mets-toi sur sa trace et cherche-la : elle se fera connaître ; si tu la tiens ne la lâche pas. Car à la fin tu trouveras en elle le repos et pour toi elle se changera en joie. […] Son joug sera un ornement d’or, ses liens des rubans de pourpre. » (Sir 6,18-30)

Jésus cumule en sa personne ces deux dimensions de la Loi et de la sagesse: Il n’abolit pas la Loi mais lui donne son vrai sens qui est l’amour. La loi n’est pas faite pour écraser l’homme mais pour le libérer du péché. Aussi Jésus dit-il que son joug est facile et son fardeau léger (cf. Jc 1,25), Il est aussi, en sa personne, la Sagesse incarnée qui vient prendre soin de chacun de nous pour nous conduire aux pâturages verdoyants (cf. Ps 23) : « Venez à moi, vous tous… », c’est le cri du Pasteur lorsque le moment est venu de retourner au repos du bercail. Un bercail aux multiples facettes : l’Église comme refuge pour l’humanité, le Cœur du Christ comme source de consolation pour les âmes en peine, le sein du Père comme lieu de repos définitif…

Mais le Cœur du Christ ne se borne pas à nous promettre le repos éternel : Il nous y fait déjà participer pendant notre existence chrétienne. Notre confiance en Lui grandit sous l’action de l’Esprit Saint. L’abandon confiant est une grande grâce que le Christ sait susciter dans notre vie intérieure. Il nous soulage alors tant des peines humaines que des efforts que nous faisons pour atteindre la sainteté. Ceux qui consacrent du temps au cœur à cœur avec Dieu dans un abandon réel, expérimentent le repos et la paix qui en découlent, quelles que soient les difficultés rencontrées.

Le Christ va même plus loin, et accorde parfois un repos spirituel qui peut comporter des aspects sensibles. Les grands mystiques en témoignent. Saint François de Sales parle ainsi de ce repos de l’âme :

« L’âme étant donc ainsi recueillie dedans elle-même en Dieu ou devant Dieu, se rend parfois si doucement attentive à la bonté de son bien aimé qu’il lui semble que son attention ne soit presque pas attention tant elle est simplement et délicatement exercée (…) Or ce repos passe quelquefois si avant en sa tranquillité que toute l’âme et toutes ses puissances demeurent comme endormies, sans faire aucun mouvement ni action quelconque sinon la seule volonté ; laquelle même ne fait aucune autre chose sinon recevoir l’aise et la satisfaction que la présence du Bien-aimé lui donne. »[2]

Plus modestement, il peut arriver dans certains groupes de prière du Renouveau charismatique, que se manifestent des phénomènes de « repos dans l’Esprit », notamment après la communion, pendant l’adoration ou après une confession. Elles nécessitent bien sûr un grand discernement et une grande prudence mais témoignent de la grâce de Dieu. Et nous, acceptons-nous cette invitation à nous reposer sur le Cœur du Christ, à lui remettre toutes nos fatigues humaines et spirituelles avec confiance ?

Enfin, le Cœur du Christ s’adressait à ses apôtres et à travers eux à toutes les âmes sacerdotales. On voit parfois des prêtres qui ne savent pas se reposer, et se laissent dévorer par l’activité pastorale… Jésus pensait certainement à leur apporter un repos spirituel, celui de la grâce, mais Il voulait aussi, pour chacun de ses prêtres, un vrai repos humain, comme au retour de la première mission des apôtres : « Et il leur dit : ‘Venez vous-mêmes à l’écart, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu.’ De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux que les apôtres n’avaient pas même le temps de manger. » (Mc 6,31) Ainsi, le fait de se reposer devient pour le prêtre ou pour toute personne consacrée une réponse à l’invitation amoureuse du Christ de se laisser recréer avant de continuer à le servir. Le pape François, dans la même veine spirituelle, a dédié à ce thème toute son homélie de la messe chrismale de 2015. Il y exprimait ce souci touchant de Pasteur universel :

« La fatigue des prêtres ! Savez-vous combien de fois je pense à cela : à la fatigue de vous tous ? J’y pense beaucoup et je prie souvent, surtout quand moi aussi je suis fatigué. Je prie pour vous qui travaillez au milieu du peuple fidèle de Dieu qui vous a été confié, et, pour beaucoup, en des lieux très abandonnés et dangereux. Notre fatigue, chers prêtres, est comme l’encens qui monte silencieusement vers le ciel. Notre fatigue va droit au Cœur du Père. »[3]

Nous pourrions donc, pour conclure notre prière, nous unir au Cœur du Christ dans son amour pour les prêtres, et reprendre cette prière pour les prêtres que nous offre le site du sanctuaire d’Ars :

« Seigneur Jésus, avec saint Jean-Marie Vianney, nous te confions : tous les prêtres que nous connaissons, ceux que nous avons rencontrés, ceux qui nous ont aidés, ceux que tu nous donnes aujourd’hui comme pères.

Tu as appelé chacun par son nom ; pour chacun, nous te louons et nous te supplions : garde-les dans la fidélité à ton nom ; toi qui les as consacrés pour qu’en ton nom, ils soient nos pasteurs, donne leur force, confiance et joie pour accomplir leur mission.

Que l’Eucharistie qu’ils célèbrent les nourrisse et leur donne le courage de s’offrir avec toi pour les brebis que nous sommes ; Qu’ils soient plongés dans ton Cœur de Miséricorde pour qu’ils soient toujours les témoins de ton pardon ; Qu’ils soient de vrais adorateurs du Père pour qu’ils nous enseignent le véritable chemin de la sainteté.

Père, avec eux, nous nous offrons au Christ pour l’Église : qu’elle soit missionnaire dans le souffle de ton Esprit ; apprends-nous simplement à les aimer, à les respecter et à les recevoir comme un don qui vient de ta main, pour qu’ensemble nous accomplissions davantage Ton œuvre pour le salut de tous. Amen. »[4]


[1] Catéchisme, nº2175.

[2] Saint François de Sales, Traité de l’Amour de Dieu, livre I, chap.8.

[3] Pape François, Messe chrismale 2015.

 


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)