lecture

Méditation

Eau, sang et Esprit pour un unique baptême

Toutes les lectures reprennent le thème de l’eau… cet élément naturel est-il lieu de vie ou de mort ? Les deux significations lui sont attachées, et la liturgie les articule avec sagesse. Savons-nous en faire autant dans notre vie ?

1. Le symbole de l’eau : mort et fécondité

La liturgie reprend à son compte les deux significations opposées que revêt le symbole de l’eau dans l’Ecriture : lieu de mort, lieu de fécondité… Ces deux aspects sont unis pour exprimer le passage du croyant de la mort à la vie, à la suite de Jésus.

« Je vous ai baptisés dans l’eau », dit Jean : son baptême est une démarche de conversion. On vient à lui dans le désert, lieu inhospitalier et aride, pour faire mourir en soi le péché, dont on se débarrasse dans les eaux du Jourdain. Car le flot engloutit, fait périr ; les Anciens voyaient l’océan comme un lieu particulièrement dangereux, demeure des monstres et menace pour la terre habitée. Dans sa réponse à Job, Dieu lui rappelle qu’Il a fixé une limite à la mer pour préserver la vie : « Tu n’iras pas plus loin, lui dis-je [à la mer], ici se brisera l’orgueil de tes flots ! » (Jb 38,11).

En se faisant immerger dans l’eau, le croyant vit donc une certaine mort et tente de répondre à l’invitation du Seigneur dans Isaïe (première lecture) : « Que le méchant abandonne son chemin, et l’homme pervers, ses pensées ! Qu’il revienne vers le Seigneur, qui aura pitié de lui, vers notre Dieu, qui est riche en pardon » (Is 55,7). Il s’agit d’une part en nous qui meurt, comme l’écrira saint Paul : « notre vieil homme a été crucifié avec lui [le Christ], pour que fût réduit à l’impuissance ce corps de péché, afin que nous cessions d’être asservis au péché » (Ro 6,6). Saint Cyprien a vécu profondément cet arrachement nécessaire pour la conversion chrétienne : alors qu’il était un rhéteur de grande renommée à Carthage, l’appel de la foi fut un bouleversement que tous les convertis ont vécu :

« J’errais, en aveugle, dans les ténèbres de la nuit, ballotté au hasard sur la mer agitée du monde, je flottais à la dérive, ignorant de ma vie, étranger à la vérité et à la lumière. Étant donné mes mœurs d’alors, je croyais difficile et malaisé ce que me promettait pour mon salut la Bonté divine. Comment un homme pouvait-il renaître pour une vie nouvelle par le baptême de l’eau du salut, être régénéré, dépouiller ce qu’il avait été et, sans changer de corps, changer d’âme et de vie ? [1] »

Mais l’eau dans le désert fait jaillir la vie : dans la même page d’Isaïe, c’est cette image de fécondité qui revient. L’âme du croyant a soif du Dieu vivant, qui lui promet l’eau vive : « Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau ! » (Is 55,1). Les fleuves sont dans toutes les civilisations des symboles de vie, ils nous renvoient aux eaux maternelles où nous avons été conçus et d’où nous sommes nés. Isaïe contemple ainsi le grand cycle de la nature où la terre est fécondée pour nourrir l’homme : « De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger… » (Is 55,10). Le pape François décrit ce passage d’une signification à l’autre :

« Si les cieux restent fermés, notre horizon dans cette vie est sombre, sans espérance. Par contre, en célébrant Noël, la foi nous a donné encore une fois la certitude que les cieux se sont déchirés avec la venue de Jésus. Et le jour du baptême du Christ nous contemplons encore les cieux ouverts. La manifestation du Fils de Dieu sur terre marque le début du grand temps de miséricorde, après que le péché avait fermé les cieux, élevant comme une barrière entre l’être humain et son Créateur. » [2]

Ainsi Jésus, lorsqu’il sort de l’eau, vit comme une nouvelle naissance dans l’Esprit, qui descend sur Lui comme une colombe. Son passage dans le Jourdain exprime tout son mystère pascal : il subira la mort, qu’il nomme baptême dans sa réponse aux fils de Zébédée ( Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire et être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? Mc 10,38). De fait, les icônes orientales représentent souvent l’eau du Jourdain comme une grotte sombre (image du Shéol) dans laquelle Jésus s’immerge comme Il descendra, à travers les humiliations de sa Passion, dans le gouffre de la mort. Puis son Père le ressuscitera le troisième jour, de même qu’Il se fait entendre aujourd’hui à la sortie de l’eau, avec l’apparition de l’Esprit. Comme le dira saint Paul, il fut « …établi Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts … » (Rom 1,4). L’Apôtre, après avoir décrit la mort du vieil homme, annonce aussi la vie dans le Christ : « Mais si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivons aussi avec lui » (Ro 6,8). Les Pères ont beaucoup commenté ce passage, et le grand Bossuet l’exprime avec art :

« Jésus-Christ est donc caché dans les eaux, et sa tête y est plongée sous la main de Jean. Il porte l’état du pécheur : il ne paraît plus : le pécheur doit être noyé, et c’est pour lui qu’étaient faites les eaux du déluge. Mais si les eaux montrent la justice divine par cette vertu ravageante et abîmante, elles ont une autre vertu, et c’est celle de purifier et de laver. Le déluge lava le monde, et les eaux purifièrent et sauvèrent les restes du genre humain. Jésus-Christ plongé dans les eaux leur inspire une nouvelle vertu, qui est celle de laver les âmes. L’eau du baptême est un sépulcre, ‘où nous sommes jetés’ tout vivants ‘ avec Jésus-Christ, mais pour y ressusciter avec lui’ (Rom 6,2) : entrons, subissons la mort que notre péché mérite : mais n’y demeurons pas, puisque Jésus-Christ l’a expié en se baptisant pour nous : sortons de ce mystique tombeau, et ressuscitons avec le Sauveur pour ne mourir plus. » [3]

Le Missel romain, pour la bénédiction de l’eau baptismale, nous offre un bref parcours biblique qui reprend ces éléments :

« Par les flots du déluge, tu annonçais le baptême qui fait revivre, puisque l’eau y préfigurait également la mort du péché et la naissance de toute justice. Aux enfants d’Abraham, tu as fait passer la mer Rouge à pied sec pour que la race libérée de la servitude préfigure le peuple des baptisés. Ton Fils bien-aimé, baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain, a reçu l’onction de l’Esprit Saint. Lorsqu’il était en croix, de son côté ouvert il laissa couler du sang et de l’eau ; et quand il fut ressuscité, il dit à ses disciples : ‘Allez, enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit’ » [4]

Le baptême administré par l’Église, notre baptême, est donc préfiguré par le baptême de Jésus au Jourdain et inauguré par le mystère pascal. Par lui nous recevons la vie divine, nous mourons au péché. Toute notre vie chrétienne consiste en la fidélité à ce don reçu gratuitement. Il doit illuminer notre comportement moral, en particulier le rejet du péché, comme nous y invite Bossuet :

« N’oublions jamais notre baptême, où ensevelis dans les eaux nous devions périr ; mais au contraire nous en sortons purs comme du sein d’une nouvelle mère : toutes les fois que nous retombons dans le péché, nous nous noyons, nous nous abîmons : toutes les fois que par le recours à la pénitence nous ressuscitons notre baptême, nous commençons de nouveau à ne pécher plus. Où retournez-vous, malheureux ? Ne vous lavez-vous que pour vous souiller davantage ? La miséricorde d’un Dieu qui pardonne vous sera-t-elle un scandale ; et perdrez-vous la crainte d’offenser Dieu à cause qu’il est bon ? Quoique la pénitence soit laborieuse, et qu’on ne revienne pas à la sainteté perdue avec la même facilité qu’on l’a reçue la première fois, néanmoins les rigueurs mêmes de la pénitence sont pleines de douceur. Ces rigueurs tiennent encore plus de la précaution que de la punition. Faites donc pénitence de bonne foi, et songez qu’en vous soumettant aux clefs de l’Eglise, vous vous soumettez en même temps à toutes les précautions qu’on vous prescrira pour votre salut. » [5]

Ce don du baptême a été vraiment extraordinaire, mais… ma vie n’y correspond pas toujours. En concluant cette période de Noël, peut-être serait-il bon de repasser toute cette période de fêtes et d’événements familiaux, pour remercier le Seigneur des grâces reçues, mais aussi pour demander pardon pour nous manquements. La confession pourrait être une bonne résolution pour retrouver les grâces perdues au cours du temps, en suivant l’invitation du pape François :

« Je ne peux pas être baptisé plusieurs fois, mais je peux me confesser et renouveler ainsi la grâce du baptême. C’est comme si je faisais un deuxième baptême. Le Seigneur Jésus est si bon et il ne se lasse jamais de nous pardonner. Même lorsque la porte que le baptême nous a ouverte pour entrer dans l’Église se referme un peu, à cause de nos faiblesses et de nos péchés, la confession la rouvre, précisément parce qu’elle est comme un deuxième baptême qui nous pardonne tout et nous illumine pour aller de l’avant avec la lumière du Seigneur. Allons de l’avant ainsi, joyeux, parce que la vie doit être vécue avec la joie de Jésus Christ : et c’est une grâce du Seigneur. » [6]

2. Le témoignage de Dieu dans l’eau, le sang et l’Esprit

Revenons sur le message si dense de la deuxième lecture, l’Épître de saint Jean. Le passage s’ouvre ainsi : « Tout homme qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est vraiment né de Dieu » (1Jn 5,1). Il continue par une méditation sur l’amour et le témoignage rendu à Jésus. Deux dimensions apparaissent dans le texte : la première est le comportement du croyant, sur lequel les prédicateurs insistent si souvent. Il est bien résumé par la Commission Biblique :

« L’éthique johannique est fondamentalement une éthique de l’Amour. Elle a pour modèle le don que Jésus a fait de sa propre vie. Et elle commence avec la foi — foi christologique, vécue comme un témoignage adressé à tous. Cet Amour est commandement, instruction, Torah, à l’instar de toute l’éthique biblique. Il est projet de Dieu pour ses enfants, projet que ceux-ci doivent assumer de manière résolue en luttant contre le pouvoir du mal qui nous pousse en direction contraire. Or cet Amour, cette Foi, ‘ a vaincu (et continue de vaincre) le monde’ (cf. 1 Jn 5,4). » [7]

Mais il est très important de souligner la seconde dimension, et de ne pas la séparer de la première : le témoignage que Dieu rend au Christ. En effet, le christianisme est avant tout un événement, une rencontre avec une Personne, le Christ, et non un moralisme ou l’observance de commandements. Dostoïevski l’a exprimé de façon lapidaire :

« Beaucoup croient qu’il est suffisant de croire en la morale du Christ pour être chrétiens ; ce n’est ni la morale du Christ, ni l’enseignement du Christ qui sauveront le monde, mais précisément ceci : que le Verbe s’est fait chair… [8] »

C’est précisément l’optique de l’Épître de saint Jean : nous croyons parce que Dieu lui-même rend témoignage à Jésus, ce qu’expriment ces versets :

« Il y en a ainsi trois à témoigner : l’Esprit, l’eau, le sang, et ces trois tendent au même but. Si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand. Car c’est le témoignage de Dieu, le témoignage que Dieu a rendu à son Fils. » (1Jn 5,7-9)

La liturgie nous fait méditer ce texte dense en regard du baptême de Jésus : en effet, c’est la scène évangélique qui présente la manifestation trinitaire la plus explicite, un véritable témoignage divin rendu à la personne de Jésus. Bossuet le décrit bien en la comparant à d’autres événements de sa vie :

« Le Père céleste a paru sur la montagne où Jésus-Christ s’est transfiguré ; mais le Saint-Esprit ne s’y montra pas. Le Saint-Esprit a paru dans celle où il descendit en forme de langue ; mais on n’y vit pas le Père. Partout ailleurs le Fils paraît, mais seul. Au baptême de Jésus-Christ qui donne naissance au nôtre, où la Trinité devait être invoquée, le Père paraît dans la voix, le Fils en sa chair, le Saint-Esprit comme une colombe. » [9]

Ainsi, nous pouvons dire que la manifestation trinitaire lors du baptême au Jourdain est le témoignage de l’eau dont parle saint Jean. Le témoignage du sang est celui de la Passion, et le texte insiste : « C’est lui, Jésus Christ, qui est venu par l’eau et par le sang : pas seulement l’eau, mais l’eau et le sang. » (v.6). Le Catéchisme nous l’explique :

« C’est dans sa Pâque que le Christ a ouvert à tous les hommes les sources du Baptême. En effet, il avait déjà parlé de sa passion qu’il allait souffrir à Jérusalem comme d’un ‘Baptême’ dont il devait être baptisé (Mc 10, 38 ; cf. Lc 12, 50). Le Sang et eau qui ont coulé du côté transpercé de Jésus crucifié (Jn 19, 34) sont des types du Baptême et de l’Eucharistie, sacrements de la vie nouvelle (cf. 1 Jn 5, 6-8) : dès lors, il est possible ‘de naître de l’eau et de l’Esprit’ pour entrer dans le Royaume de Dieu (Jn 3, 5). ‘Vois où tu es baptisé, d’où vient le Baptême, sinon de la croix du Christ, de la mort du Christ. Là est tout le mystère : il a souffert pour toi. C’est en lui que tu es racheté, c’est en lui que tu es sauvé, et, à ton tour tu deviens sauveur’ (S. Ambroise). » [10]

L’Incarnation a conduit au Mystère pascal. En ressuscitant son Fils d’entre les morts, Dieu a témoigné en faveur de Lui, de son œuvre de Salut, et Il l’a établi Roi au-dessus de toutes choses. C’est une constante dans la vie de Jésus : lorsqu’il s’humilie (baptême, Gethsémani, etc.), son Père intervient pour le relever. Enfin, le témoignage de l’Esprit est surtout manifesté par la Pentecôte : le Père donne l’Esprit aux croyants pour qu’ils répandent la Bonne Nouvelle partout, un véritable témoignage au Fils qui obtient la conversion du monde.

Tout ceci signifie que nous sommes croyants avant tout parce que nous avons reçu ce triple témoignage sur Jésus : c’est Dieu qui agit le premier, qui nous convertit, qui nous mène à son Fils Jésus, en nous faisant le don de l’Esprit. Et tout cela nous renvoie à notre propre baptême, que nous pouvons valoriser avec les paroles du Pape Benoît XVI :

« Chers amis, que le don du Baptême est grand ! Si nous nous en rendions pleinement compte, notre vie deviendrait un remerciement perpétuel. Quelle joie pour les parents chrétiens, qui ont vu une nouvelle créature naître de leur amour, de la porter sur les fonts baptismaux et de la voir renaître dans le sein de l’Eglise, pour une vie qui n’aura jamais de fin ! Don, joie, mais aussi responsabilité ! En effet, les parents, avec les parrains et marraines, doivent éduquer leurs enfants selon l’Evangile. » [11]

 


[1] Saint Cyprien de Carthage (+258), Lettre à Donatus, Sources Chrétiennes 291, Cerf 1982, 3-4.

[2] Pape François, Angélus, 12 janvier 2014.

[3] Bossuet, Elévations sur les mystères (XXIIème semaine, IIIème élévation), Lachat 1862, vol. VII, p. 361.

[4] Missel romain, Bénédiction de l’eau baptismale.

[5] Bossuet, Idem.

[6] Pape François, Audience Générale, 13 novembre 2013.

[7] Commission Biblique Pontificale , Bible et Morale (les racines bibliques de l’agir chrétien) , nº51.

[8] Dostoïevski, Carnets pour les Démons, Gallimard 2003, p. 45.

[9] Bossuet, op. cit.

[10] CEC nº1225.

[11] Benoît XVI, Angélus du 11 janvier 2009.


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