lecture

À l’écoute de la Parole

« L’annonce de celui qui vient » : comme la venue au monde de l’Enfant Jésus est imminente, l’Église a choisi les lectures de ce dernier dimanche d’Avent autour de ce thème. Nous écoutons le prophète Isaïe annoncer la venue de l’Emmanuel, cet héritier du roi Acaz qui préfigure le Christ (cf. Is 7, première lecture) ; le Psaume 24 célèbre la venue du « roi de gloire » dans le Temple, véritable image de l’Incarnation ; l’évangile de Matthieu nous livre un récit touchant où un ange, apparaissant en songe à Joseph, lui annonce la venue du Christ (cf. Mt 1) ; enfin, saint Paul, en ouverture de son œuvre si majestueuse qu’est la Lettre aux Romains, centre son propos sur l’annonce de l’Évangile, par laquelle le Christ vient sauver toutes les nations de la terre (cf. Rm 1). Tous ces textes font résonner la grande symphonie de l’annonce du Christ, celui « qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 4).

Évangile : L’annonce faite à Joseph (Mt 1, 18-24)

Quelques jours avant sa naissance, l’évangile nous révèle le mystère de la conception du Christ (cf. Mt 1), en nous expliquant comment saint Joseph l’a découvert, puis accepté ; dans un autre évangile, saint Luc nous présente le même mystère depuis le personnage de Marie (cf. Lc 1) : ces deux récits complémentaires mettent en valeur la Sainte Famille, fondée par l’accord mutuel de l’époux avec l’épouse, et bénie par la venue de l’Enfant. L’Esprit Saint fait donc irruption dans la vie de deux personnes très élevées spirituellement, mais aussi très simples et situées dans un contexte historique très concret, et qui inspirent les familles chrétiennes depuis des siècles. Son action en Marie, qui est découverte par Joseph, vient accomplir littéralement un prodige inouï : la conception virginale de Jésus. C’est une nouveauté tellement forte que Luc aussi, dans son évangile, insiste beaucoup : la venue de Jésus va au-delà de la série des naissances miraculeuses annoncées aux femmes stériles, depuis Sarah jusqu’à Élisabeth. Le Catéchisme nous enseigne qu’il ne s’agit pas d’un « mythe » :

« Dès les premières formulations de la foi (cf. DS 10-64), l’Église a confessé que Jésus a été conçu par la seule puissance du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie, affirmant aussi l’aspect corporel de cet événement : Jésus a été conçu “de l’Esprit Saint sans semence virile” (Cc. Latran en 649 : DS 503)[1]. »

Immédiatement avant la narration de ce jour, la généalogie du Christ (cf. Mt 1) se terminait par une anomalie dans la succession des générations, puisqu’il n’était pas attribué à Joseph l’honneur de « générer Jésus », et c’est cette ouverture vers la conception virginalequi préparait le récit explicatif de l’évangéliste :

« Élioud engendra Éléazar, Éléazar engendra Matthan, Matthan engendra Jacob, Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus, que l’on appelle Christ. » (Mt 1, 15-16)

Que s’est-il passé ? L’« homme juste » de Nazareth se préparait dans la joie à épouser Marie sa fiancée, selon les deux temps traditionnels du mariage d’alors. Les fiançailles juives constituaient un engagement fort des deux personnes et de leurs familles qui l’avaient mis en place, à tel point qu’il fallait une intervention de l’autorité religieuse pour les rompre (la « répudiation ») ; tous deux étaient tenus à la fidélité, en attendant la deuxième étape où la fiancée venait, par une cérémonie sociale très ostentatoire, s’établir dans la maison du fiancé pour commencer la vie commune. Matthieu commence son récit entre ces deux actes sociaux qui pouvaient être distants de six mois à un an.

C’est alors que la venue inopinée d’une grossesse vient tout bouleverser… Saint Joseph est troublé par l’irruption de l’incompréhensible et réfléchit à ce qu’il faut faire ; l’évangéliste le présente comme un « homme juste », c’est-à-dire qui accomplit la volonté de Dieu selon les directives et la sagesse de la Loi. Or, la seule indication que Moïse avait laissée pour ce cas était assez claire :

« Si une jeune fille vierge est fiancée à un homme, qu’un autre homme la rencontre dans la ville et couche avec elle, vous les conduirez tous deux à la porte de cette ville et vous les lapiderez jusqu’à ce que mort s’ensuive : la jeune fille parce qu’elle n’a pas appelé au secours dans la ville, et l’homme parce qu’il a usé de la femme de son prochain. Tu feras disparaître le mal du milieu de toi. » (Dt 22, 23-24)

On imagine facilement la perplexité de Joseph : fallait-il appliquer cela à Marie ? Un ange lui apparaît alors en songe pour éclairer son chemin. Quel est l’objet du message divin ? En général, on explique que Joseph était divisé entre son désir d’accomplir la Loi, qui commande clairement la lapidation, et son amour pour Marie – comment lui faire subir un tel sort ? Un renvoi en secret permettrait d’arranger les choses… L’ange viendrait alors lui révéler l’origine divine de Jésus pour écarter la supposition d’infidélité : « L’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint. » (v. 20) La difficulté de cette explication, pourtant courante parmi les prédicateurs, est qu’elle suppose un soupçon assez violent de Joseph vis-à-vis de Marie, puisque la Loi condamnait précisément l’adultère. En fait, il s’est trouvé en face d’un prodige sans précédent, la conception virginale d’un enfant, mais pourquoi supposer qu’il ignorait nécessairement ce fait ? Sa décision secrète semble plutôt manifester respect envers Marie et incompréhension vis-à-vis du mystère. C’est ainsi que saint Jérôme, ce Père de l’Église si spirituel et grand bibliste, a compris son attitude :

« C’est un témoignage en faveur de Marie : il savait qu’elle était chaste et il était surpris de ce qui était arrivé, il cachait par son silence ce dont il ne comprenait point le mystère[2]. »

On peut ainsi imaginer une autre version des événements[3]. Marie, après l’Annonciation, a pu faire part à son futur époux de la grossesse, et lui dire que c’était « l’œuvre de l’Esprit Saint » ; Joseph, placé devant l’âme si évidemment sincère de Marie, l’a certainement crue : comment supposer un adultère en cette jeune fille d’environ douze ans, au regard et à l’attitude si purs ? Comme elle, il fut ébloui par le mystère de la conception virginale, qui manifestait une action éclatante du Seigneur et dont l’histoire sacrée d’Israël elle-même ne présentait pas de précédent. Alors, pourquoi pensait-il à répudier Marie ? Nous pouvons simplement supposer qu’il s’est senti indigne de l’épouser. Dans la lignée des justes de l’Ancien Testament, toujours effrayés devant l’action divine, il a peut-être voulu se retirer devant un mystère si grand. Pensons au grand Isaïe, qui bénéficie de la vision éclatante de la gloire du Seigneur dans le Temple et s’écrie dans son effroi :

« Malheur à moi, je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au sein d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur des armées ! » (Is 6, 5.)

Joseph s’est tout à coup trouvé dans une situation analogue : la gloire divine a enveloppé Marie, alors qui serait-il pour oser épouser celle que l’Esprit Saint a couverte de son ombre (cf. Lc 1, 35) ? Il décide donc dans son cœur de laisser l’Esprit s’occuper de Marie, puisqu’il est déjà intervenu en elle. Une répudiation en secret serait alors la solution la plus adéquate, et conforme à la Loi. L’ange, dans cette nouvelle version des faits, intervient non pas pour lui révéler l’origine de l’enfant, mais pour lui demander d’accepter d’entrer dans le Projet divin et d’adopter l’enfant qui a besoin d’un père humain pour sa sécurité, sa croissance et son éducation. Il est en effet possible de traduire comme ceci les versets-clés :

« Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme. Ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint, certes, mais elle enfantera un fils et tu lui donneras le nom de Jésus : il est celui qui sauvera son peuple de ses péchés. » (Mt 1, 20-21)

Indépendamment des motifs de Joseph, l’évangéliste Matthieu inscrit sa narration dans un projet théologique très clair : il s’agit de montrer que, par la venue de Jésus, Dieu accomplit cette promesse qu’il a répétée tant de fois pendant l’Ancienne Alliance : le don d’un Messie qui proviendrait de la maison de David (cf. 2 Sm 7). Beaucoup d’indices convergent en ce sens :

  • L’ange, interpellant Joseph dans son sommeil, l’appelle « fils de David » (v. 20) ;
  • La narration suit immédiatement la longue généalogie de Jésus (v. 1-17), qui insiste sur la lignée des rois de Juda et sur la personne de David ;
  • Le nombre 14 des générations, souligné par Matthieu (v. 17), est la valeur de « David » dans la gématrie[4] hébraïque ;
  • Matthieu a ouvert son évangile par cette expression : « Livre de la genèse de Jésus-Christ,fils de David, fils d’Abraham » (Mt 1, 1) ;
  • Le signe de l’Emmanuel (Is 7), cité par Matthieu (v. 22-23), avait été donné à Achaz, roi de Juda, comme garantie de la pérennité de la maison de David dans un contexte difficile.

Il était donc très important que le nom de Jésus lui soit donné par Joseph : cela signifiait son adoption légale, l’assomption du devoir de protection et d’éducation de l’enfant, et surtout son inscription de plein droit dans la lignée royale, tout en respectant la conception virginale. Le terme « fils de David » est donc un titre du messianisme royal, attribué à Jésus, dont l’ambiguïté politique sera dérangeante. On le constate surtout à la veille de la Passion, dans le Temple :

« Voyant les prodiges qu’il venait d’accomplir et ces enfants qui criaient dans le Temple : “Hosanna au fils de David !”, les grands prêtres et les scribes furent indignés. » (Mt 21, 15)

Le mystère de l’Incarnation est au fondement de tout ce récit, que d’autres évangélistes explicitent au début de leur ouvrage : « C’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu » (Lc 1, 35) ; Matthieu insistera plus avant dans son évangile sur cette identité du Christ, par exemple lors de la confession de Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16) Dans l’évangile du jour, il nous offre déjà un accès à ce mystère à travers le personnage de Joseph, par sa confrontation éblouie à la conception virginale de Jésus. Nous reviendrons dans la méditation sur quelques aspects de ce mystère inépuisable, mais citons déjà saint Thomas d’Aquin qui nous offre de nombreuses pistes de méditation sur ce mode d’agir de Dieu dans la vie de Joseph, de Marie et de nous-mêmes :

« Il était convenant que le Christ naisse d’une vierge mariée tant pour lui-même et pour sa mère que pour nous. Pour le Christ lui-même, il y avait quatre raisons : 1. pour qu’il ne soit pas rejeté par les incroyants comme un enfant illégitime ; 2. afin qu’on puisse dresser sa généalogie comme on le fait habituellement en partant du père ; 3. pour la protection de l’enfant ; 4. pour qu’il puisse être élevé par Joseph qui serait ainsi son père nourricier. Cela fut convenant aussi pour la Vierge : 1. elle échappait ainsi à la lapidation, le lot des adultères ; 2. elle était aussi protégée de l’infamie ; 3. elle put ainsi bénéficier de l’aide de Joseph. Cela fut convenant aussi pour nous : 1. Joseph pouvait attester que le Christ était né d’une Vierge ; 2. l’affirmation par Marie de sa virginité était ainsi plus crédible ; 3. cela enlève toute excuse aux vierges qui par leur imprudence n’évitent pas l’infamie ; 4. l’Église tout entière est signifiée là qui, tout en demeurant vierge, est fiancée à un unique époux, le Christ ; 5. on peut encore donner une cinquième raison de ce que la mère du Seigneur fut à la fois vierge et mariée : contre les hérétiques qui ont attaqué l’une ou l’autre, et la virginité et le mariage sont honorés en sa seule personne[5]. »

Première lecture : L’annonce de l’Emmanuel (Is 7, 10-16)

L’évangéliste Matthieu, d’origine juive et écrivant pour un public judéo-chrétien, est très sensible à l’accomplissement des prophéties. Sous sa plume revient souvent la « formule d’accomplissement » : « Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète… » (Mt 1, 22 ; 21, 4, etc.), suivie d’une citation plus ou moins littérale. Il inscrit donc la conception virginale de Jésus dans la perspective de l’oracle d’Isaïe, au début du livre de l’Emmanuel(Is 7), que nous proclamons en première lecture. Ceci nous permet de distinguer les quatre temps théologiques de l’accomplissement des prophéties.

Commençons par le contexte historique où l’oracle fut prononcé. Isaïe intervient lors d’une guerre fratricide où le royaume du Nord, Israël, a fait alliance avec Aram, dont la capitale est Damas, pour guerroyer contre le royaume du Sud, Juda : la fameuse guerre Syro-Éphraïmite (736-732 av. J.-C.). Alors que ces puissances étaient aux portes de Jérusalem, menaçantes, le roi comme le peuple étaient complètement déroutés : « Alors son cœur et le cœur de son peuple se mirent à chanceler comme chancellent les arbres de la forêt sous le vent. » (Is 7, 2)

Dieu intervient pour signifier qu’il n’abandonnera pas la maison de David. Il envoie le prophète Isaïe devant Acaz, un roi impie qui est condamné en 2 Rois 16 pour avoir sacrifié un fils à Baal. Ce jugement biblique du personnage nous permet de comprendre que sa réponse est motivée par une fausse humilité : alors que le Seigneur lui propose un signe, il rétorque : « Je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve. » (v. 12) Constater un prodige l’obligerait à obéir à la volonté du Seigneur, ce qu’il n’est pas disposé à faire… Il choisit donc de feindre l’humilité, en une attitude diamétralement opposée à celle de Joseph dans l’évangile.

Mais le Prophète s’obstine : sa lignée royale, si menacée par les circonstances, se perpétuera par un fils, dont le nom, Emmanuel (עמנו־אל, Immanu-El, « Dieu avec nous »), signifie l’assistance divine. Sur lui pourra reposer l’espérance du Peuple. Le sens immédiat de l’oracle est clair : Acaz va engendrer un fils, peut-être d’une nouvelle épouse – une « jeune fille »(עלמה, ’almah), dit le texte hébreu, ce qui suppose qu’elle est vierge, mais il y avait aussi un autre terme à la disposition de l’écrivain, plus spécifique, pour l’exprimer (בתולה, betulah). La menace étrangère disparaîtra bientôt : « Avant que cet enfant sache rejeter le mal et choisir le bien, la terre dont les deux rois te font trembler sera laissée à l’abandon. » (Is 7, 16) L’expression sur le bien et le mal, répétée deux fois, est l’équivalent de notre « âge de raison » (7 ans) : avant même que l’héritier arrive à l’âge adulte pour succéder à son père, la libération est certaine.

Deuxième temps : la relecture de cette prophétie au sein du judaïsme avant le Christ. Les traducteurs juifs d’Alexandrie (LXX, Septante), quelques siècles avant sa venue, avaient ainsi compris le texte : « Voici que la vierge[παρθένος]est enceinte, elle enfantera un fils… » Ils ont choisi un terme très précis pour traduire l’hébreu assez imprécis, ce qui montre qu’ils considéraient déjà la conception virginale comme un prodige qui serait offert comme signe à l’Israël croyant. Dieu s’est engagé, au cours des siècles, à soutenir la lignée de David malgré les aléas de l’histoire, et cet engagement aboutit à la venue du Messie, le Roi attendu, à travers Joseph. C’est le troisième temps, celui de l’accomplissement dans la personne de Jésus de toutes les prophéties vétéro-testamentaires. Comme toujours, ce moment dépasse l’espérance précédente, puisque la conception n’est pas seulement virginale, mais divine : le Fils de Dieu lui-même s’unit à la nature humaine, ce que la théologie désigne par l’expression « Incarnation du Verbe » et que Matthieu souligne en parlant de l’action de l’Esprit Saint.

Enfin, le quatrième temps d’accomplissement est celui de la vie de l’Église : la venue au monde du Christ est à mettre en relation avec notre propre engendrement comme chrétiens. En lisant l’oracle d’Isaïe et en contemplant l’histoire de Joseph, nous pénétrons plus avant dans le mystère de notre naissance selon l’Esprit, comme l’explique saint Thomas d’Aquin :

« [La conception virginale était aussi convenante] à cause de la finalité de l’incarnation, qui est ordonnée à ce que les hommes renaissent en fils de Dieu “non de la volonté de la chair, ni du désir de l’homme, mais de Dieu”(Jn 1, 13). Le modèle de notre renaissance devait donc apparaître dans la conception même du Christ, selon saint Augustin, dans son livre De la sainte virginité: “Par un insigne miracle, il fallait que, selon son corps, notre Tête naisse d’une vierge pour signifier que, selon l’esprit, ses membres devaient naître de la vierge Église”[6]. »

Psaume : L’annonce de la venue du roi de gloire (Ps 24)

Au sein de la Sainte Famille, c’est le Verbe qui vient s’incarner : la liturgie nous invite à célébrer ce mystère en reprenant le Psaume 24(23) qui annonce la venue du « Roi de gloire » dans le Temple de Jérusalem :

« Portes, levez vos frontons, élevez-vous, portails antiques, qu’il entre, le roi de gloire ! Qui est-il, ce roi de gloire ? Le Seigneur des armées, c’est lui, le roi de gloire ! » (Ps 24, 9-10.)

Nous sommes dans la tradition prophétique de la venue du Seigneur dans son Temple, chantée par exemple par Ézéchiel (cf. Ez 40-48). Le nouveau sanctuaire, découvert avec émerveillement par Joseph, est clairement la Vierge Marie, où vient le Fils de Dieu, et qui est préservée dans son intégrité par le mode d’intervention de l’Esprit Saint ; nous pouvons ainsi relire spirituellement cette hymne.

Ce psaume fait partie d’une liturgie d’entrée au sanctuaire. Imaginons une procession de Lévites qui pénètrent dans le Temple de Jérusalem en le chantant tout en gravissant les marches : on commence par proclamer la grandeur de Dieu comme Créateur (v. 1-2) qui a déployé sa puissance dans le cosmos. De même, la conception virginale a mis en œuvre, de façon admirable, la puissance du Seigneur qui agit toujours dans un silence profond. Le même silence et la même puissance enveloppent aujourd’hui sa venue dans l’Eucharistie…

Tout en pénétrant dans le sanctuaire, on rappelle la nécessité d’être « juste » pour s’approcher : « Qui peut se tenir dans le lieu saint ? » (v. 3.) La sainteté du Seigneur rendait son sanctuaire bien redoutable pour les pécheurs (cf. Is 6)… C’était bien l’effroi de saint Joseph : pour entrer dans l’intimité de vie avec le Verbe et la Vierge Marie, il sentait bien qu’il lui faudrait être un homme « au cœur pur, aux mains innocentes » (v. 4) ; Matthieu le qualifie donc d’« homme juste », car le choix du Seigneur pour la mission sublime de diriger la Sainte Famille montre sa grandeur spirituelle. De même aujourd’hui, pour traiter les choses saintes que sont les sacrements, le Seigneur purifie et élève des hommes pécheurs qui tremblent devant leur indignité.

Enfin, la présence du Seigneur est un bienfait pour tout le Peuple : « Il obtient, du Seigneur, la bénédiction. » (v. 5) Dans l’Israël ancien, la liturgie bien ordonnée dans le Temple était le gage de la prospérité matérielle et de la paix aux frontières, comme la prière de Salomon, lors de la consécration du premier Temple, le manifeste clairement :

« Quand le ciel sera fermé et qu’il n’y aura pas de pluie parce qu’ils auront péché contre toi, s’ils prient en ce lieu, louent ton Nom, se repentent de leur péché, parce que tu les auras humiliés, toi, écoute du ciel, pardonne le péché de tes serviteurs et de ton peuple Israël – tu leur indiqueras la bonne voie qu’ils doivent suivre -, et arrose de pluie ta terre, que tu as donnée en héritage à ton peuple. » (2 Ch 6, 26-27)

De même, les âmes saintes de Marie et de Joseph, ainsi que la beauté de leur vie commune, constituent un digne sanctuaire pour le Fils de Dieu. Sa venue parmi nous est source de toute bénédiction divine. Les grâces infinies que le Père reverse sur l’humanité passent par son Fils unique incarné à Nazareth ; elles constituent l’Église, communauté de vie par la fécondation de l’Esprit, et c’est pourquoi le Psaume continue : « Voici le peuple de ceux qui le cherchent ! » (v. 6.) À travers le Christ constituant son Corps qu’est l’Église se résout la double recherche, celle de l’homme vers Dieu et celle de Dieu vers l’homme :

« Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car tels sont les adorateurs que cherche le Père. » (Jn 4, 23)

Deuxième lecture : L’annonce de l’Évangile (Rm 1, 1-7)

Saint Paul ouvre son splendide monument théologique qu’est la Lettre aux Romains en se présentant, selon l’usage, comme l’auteur de la missive avec les titres qui l’identifient : « Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l’Évangile de Dieu. » (Rm 1, 1) Le mystère qui ouvre son propos est donc la Bonne Nouvelle (εὐαγγελιόν, « évangile ») du Christ : c’est pour l’annoncer qu’il a été « mis à part » des autres hommes et de son ancienne vie, c’est-à-dire consacré pour une mission totalisante, avec un verbe au passif qui renvoie à l’action de l’Esprit. Paul conforme ainsi son existence sur celle de Jésus, qui avait commencé sa vie publique en citant Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a consacré par l’onction, pour porter la bonne nouvelle aux pauvres. » (Lc 4, 18)

Cet Évangile s’inscrit dans la lignée des annonces prophétiques, d’où le renvoi aux Saintes Écritures (v. 2), car saint Paul dirigeait d’abord sa mission envers les Juifs. Mais il les dépasse totalement dans son accomplissement : nous l’avons expliqué à propos de l’Emmanuel d’Isaïe 7. Il s’agit surtout de l’Évangile du « fils de David » qui est « Fils de Dieu »: la Bonne Nouvelle est centrée sur le mystère de la personne de Jésus. C’est enfin un Évangile que l’Apôtre a la mission de transmettre aux nations, au-delà d’Israël, pour former un nouveau Peuple saint : « afin d’amener à l’obéissance de la foi toutes les nations païennes » (v. 5).

Grâce à l’évangile de ce dimanche, nous croyons que Jésus possède une « double ascendance », naturelle (Marie) et divine (l’Esprit Saint). Il est « vrai Dieu et vrai homme » (Credo), ce que les théologiens, lors des Conciles christologiques, expliqueront par la « double nature » du Seigneur. Saint Paul en était-il pleinement conscient, alors que l’exploration théologique du Mystère du Christ n’en était qu’à ses débuts ? La foi en Jésus, « Fils de Dieu », devait encore expliciter toutes ses implications théologiques, et cela a exigé un certain temps ; c’est surtout la Résurrection de Jésus et son exaltation à la droite du Père qui manifestait, pour les premiers chrétiens, sa divinité, avant d’en tirer la conséquence nécessaire : il n’est pas devenu Dieu, mais il l’était dès avant sa conception. Lorsque nous parcourons les écrits du Nouveau Testament dans l’ordre chronologique de leur écriture, c’est ce que nous pouvons constater. Cela explique pourquoi, dans sa Lettre aux Romains, l’Apôtre présente de façon originale la double ascendance de Jésus : le Fils est « né de la descendance de David selon la chair » (v. 3), comme saint Matthieu l’expliquera en détails dans son évangile ; puis il a été « établi dans sa puissance de Fils de Dieu selon l’Esprit par sa résurrection d’entre les morts » (v. 4).

Notons que saint Paul ne parle jamais de Marie dans ses lettres, mais qu’il semble avoir eu connaissance de la conception virginale de Jésus, lorsqu’il écrit : « Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son fils, né d’une femme, né sujet de la Loi… » (Ga 4, 4) Pour souligner sa pleine communion avec notre condition humaine, il aurait été plus intuitif et conforme avec l’usage du temps d’écrire que Jésus fut engendré, comme nous tous, par un homme : l’Apôtre, en choisissant cette circonvolution, suggère le même mystère que Matthieu lorsqu’il termine sa généalogie : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus. » (Mt 1, 16)

L’Apôtre, dans notre texte, utilise trois fois le mot « appelé » (κλητός, klètos) : pour sa vocation d’apôtre (v. 1), pour l’appel que Jésus adresse à tous afin qu’ils croient en lui (v. 6), et pour la vocation commune à la sainteté (v. 7). Nous formons ainsi l’Église, l’assemblée des appelés (ἐκκλησία, ecclésia), qui est née dès la conception de Jésus dans le sein de Marie, et dont la Sainte Famille est l’embryon et le modèle ; une Église définitivement constituée par le mystère pascal et le don de l’Esprit ; une assemblée sainte qui grandit dans le monde par l’annonce de l’Évangile, sous le regard paternel de l’Apôtre. C’est à elle qu’il adresse son salut épistolaire que nous reprenons dans nos liturgies : « À vous qui êtes appelés à être saints, la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 1, 7)

=> Lire la méditation


[1] Catéchisme de l’Église catholique, nº 496.

[2] Saint Jérôme, Commentaire sur saint Matthieu, tome I, coll. « Sources Chrétiennes », n° 242, Cerf, 1977, p. 78. Beaucoup d’écrivains spirituels sont du même avis, par exemple saint François de Sales : « Son humilité fut la cause qu’il voulut quitter Notre Dame quand il la vit enceinte. » (Entretiens, Sermon pour le jour de saint Joseph).

[3] Nous suivons l’explication d’un grand exégète, le père Ignace de la Potterie sj, dans son ouvrage Marie dans le mystère de l’Alliance, coll. « Jésus et Jésus-Christ », n° 34, Desclée de Brouwer, 1988.

[4] Ce procédé courant à l’époque consistait à faire correspondre un nombre à chaque lettre d’un mot (selon sa place dans l’alphabet), puis de les additionner pour donner la valeur de ce mot ; ici : David = דוד = 4+6+4 = 14.

[5] Saint Thomas d’Aquin, Sent. IV d. 30 q. 2 a. 1 q c. 2 et 3, cité (et abrégé) par J.-P. Torrell, Le Christ en ses mystères, Desclée, 1999, p. 73.

[6] Saint Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Sur la conception virginale, cité par J.-P. Torrell, Le Christ en ses mystères, op. cit., p. 55.


.

  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount