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À l’écoute de la Parole

« Père, qu’ils soient un ! » : ce dimanche, la liturgie nous propose, au cœur de la prière sacerdotale de Jésus, la grande supplication qu’il élève devant son Père en notre faveur. Il demande par-dessus tout le don de l’unité, conséquence de l’amour. Cette prière du Christ nous accompagne, elle a soutenu les innombrables martyrs tout au long de l’histoire de l’Eglise, comme celui de saint Etienne (première lecture). En ces derniers jours du temps pascal, nous nous préparons à recevoir l’Esprit pour œuvrer généreusement en faveur de cette unité, à l’invitation du pape François :

« Un aspect essentiel du témoignage à rendre au Seigneur ressuscité est l’unité entre nous, ses disciples, à l’image de celle qui subsiste entre Lui et le Père. Et la prière de Jésus à la veille de sa passion résonne encore aujourd’hui dans l’Évangile : « Qu’ils soient un comme nous-mêmes » (Jn 17, 11). De cet amour éternel entre le Père et le Fils, qui se répand sur nous par l’Esprit Saint, notre mission et notre communion fraternelle prennent de la force ; de là jaillit toujours nouvelle la joie de suivre le Seigneur sur la voie de sa pauvreté, de sa virginité et de son obéissance ; et ce même amour appelle à cultiver la prière contemplative. » [1]

Nous voici arrivés au dernier dimanche de Pâques, avant la Pentecôte : les trois cycles de lecture (Actes, Apocalypse, et saint Jean) s’achèvent chacun sur un sommet, dans l’attente du don de l’Esprit la semaine prochaine.

La deuxième lecture : le Christ origine et terme de l’histoire (Ap 22)

La deuxième lecture est en effet la conclusion du livre de l’Apocalypse (chap. 22), qui met un point final à toute la Bible avec une exclamation d’amour de l’Épouse, l’Église, qui attend le retour de l’Époux : « Viens, Seigneur Jésus ! ».

Dans cette dernière page se condense toute l’histoire du Salut, et le Seigneur se présente comme « l’Alpha et l’Oméga, le Premier et le Dernier, le Principe et la Fin » (v.13). Ces titres lui conviennent bien alors qu’il s’agit de poser un sceau définitif et solennel à toute la Révélation, et de clore l’Écriture en unissant l’Ancien et le Nouveau Testaments.

Le Christ est au début et à la fin de l’histoire, il en est le maître ultime comme l’exprime aussi le psaume de ce jour : « Le Seigneur est roi, le Très-Haut sur toute la terre ! » (Ps 97). Ce titre de « Seigneur » désigne à la fois Dieu le Père, et son Fils unique, dans une seule louange. La liturgie nous invite ainsi à contempler cette perspective si profonde : le Christ, aimé du Père avant la création du monde (Jn 17,24), a guidé le peuple saint en devenant « le descendant de David » (Ap 22,16), puis il a suscité une Épouse digne de lui, l’Église, pour laquelle il prie ardemment lors de la dernière Cène (Jn 17) ; Il l’a sanctifiée par l’Esprit Saint (v.17). Il reviendra à la fin des temps pour rassembler tous les élus dans la Jérusalem céleste.

Le présent de l’histoire est donc totalement orienté vers ce retour. Avec l’Esprit Saint, l’Église, peuple des croyants, désire ardemment que le Christ revienne, comme l’assoiffé est tendu vers les sources d’eau vive. Il est la lumière du monde, « l’étoile resplendissante du matin » (Ap 22,16) : toutes les églises sont orientées vers l’est, direction du soleil levant, pour exprimer cette attente de la Parousie. Nous tournons le dos à l’ouest, symbole du règne des ténèbres où se couche le soleil, pour accueillir la vie nouvelle que le Christ apporte à son Église.

Mentionnons les deux passages que la liturgie a omis pour ne pas troubler les fidèles : d’une part, l’attente du jugement eschatologique qui sera nécessaire pour que la Jérusalem céleste soit vraiment sainte : « Dehors les chiens, les sorciers, les impurs, les assassins, les idolâtres et tous ceux qui se plaisent à faire le mal ! » (Ap 22,15). D’autre part, la défense de commettre l’acte sacrilège de changer la Révélation divine : « Qui oserait y faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux décrits dans ce livre ! Et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre prophétique, Dieu retranchera son lot de l’arbre de Vie et de la Cité sainte, décrits dans ce livre ! » (vv.18-19). De génération en génération, l’Église reçoit ainsi les saintes Écritures et les mystères de la foi avec un respect religieux : elle en est le dépositaire, mais pas le maître.

Le texte se conclut par un appel pressant à désirer le retour du Christ, «‘Viens !’ » (v.17). Il s’agit de la supplication « Marana tha – Seigneur, viens ! » que les premières communautés répétaient dans leurs assemblées, et dont Paul s’est servi pour conclure l’une de ses premières lettres (1Co 16,22). L’Apocalypse nous montre que c’est l’Esprit qui suscite ce désir ( L’Esprit et l’Épouse disent : ‘viens !’), et que la conversion consiste à se laisser saisir par ce flux d’amour envers le Christ ( celui qui entend, qu’il dise : ‘viens !’).

Nous sommes ainsi tendus vers la plénitude de la vie, en écho aux paroles de la prophétie d’Isaïe : « vous tous qui avez soif, venez vers l’eau, même si vous n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; venez, achetez sans argent, sans payer, du vin et du lait » (Is 55,1). C’est un appel adressé à toute l’humanité pour qu’elle vienne participer au banquet de noces de l’Agneau, que l’Église prépare inlassablement, de siècle en siècle.

Un appel répété à chaque messe en nous présentant l’Eucharistie : « Heureux les invités au repas du Seigneur : voici l’Agneau de Dieu… ». C’est une invitation sans contrepartie, « gratuite » soumise à la seule condition d’accepter la réciprocité de l’amour de Dieu et d’accueillir l’immense don de la vie qu’il souhaite nous faire. Ainsi l’attitude fondamentale du croyant, en cette page qui clôt la Révélation, s’exprime par un simple mot adressé au Christ : « Viens ! ».

La première lecture : Étienne, premier martyr, conformé au Christ (Ac 7)

Le cycle pascal des Actes des Apôtres s’achève lui aussi par un sommet, celui du martyre d’Étienne (Ac 7, année C). Nous avons écouté, au cours des semaines précédentes, le récit de l’opposition grandissante à la diffusion de l’Évangile dans les premiers temps de l’Église, surtout contre la personne de Pierre. Cette résistance se cristallise dans la confrontation entre Etienne et le Sanhédrin, où le premier diacre nous offre un grand discours plein de foi, qui relit toute l’histoire sacrée (Ac 7,3-53), avec une conclusion courageuse mais provocatrice :

« Nuques raides, oreilles et cœurs incirconcis, toujours vous résistez à l’Esprit Saint ! Tels furent vos pères, tels vous êtes ! Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du Juste, celui-là même que maintenant vous venez de trahir et d’assassiner, vous qui avez reçu la Loi par le ministère des anges et ne l’avez pas observée » (vv.51-53).

La conséquence ne se fait pas attendre, et nous assistons à la lapidation sommaire de l’un des sept premiers diacres, Étienne le proto-martyr. Avec aussi l’assentiment muet d’un « jeune homme appelé Saul » (v.58) qui recevra bientôt le premier rôle dans l’œuvre de propagation de la foi.

Mais le véritable sommet se trouve en la personne d’Étienne, dans son attitude : il est un « autre Christ, alter Christus », imitant son Maître dans la persécution. Lorsqu’il fixe le ciel pendant son procès, il aperçoit ce que Jésus avait prophétisé lors de sa passion : « désormais le Fils de l’homme siégera à la droite de la Puissance de Dieu ! » (Lc 22,69), et cette déclaration lui vaut la mort, comme pour Jésus devant le Sanhédrin. Comme Jésus, avant de mourir, Étienne intercède pour ses bourreaux (Ac 7,60 ; Lc 23,34).

En expirant, Étienne remet son esprit au Christ, comme Jésus avait remis le sien entre les mains du père. Jésus à son Père, Étienne au Seigneur Jésus. Cette dernière différence est essentielle : depuis son Ascension, Jésus est à la droite de Dieu ; Étienne, au cours de sa brève agonie, reçoit donc la grande vision du Christ glorieux, l’alpha et l’oméga de l’Apocalypse, et il en témoigne. Il est le premier à bénéficier de la béatitude que nous proclamons : « Heureux ceux qui lavent leurs vêtements [dans le sang de l’agneau] », c’est-à-dire qui participent au mystère pascal de Jésus. Son nom (Στέφανος, stéphanos, la couronne) aura été une réalisation littérale de l’exhortation du Christ à l’Église de Smyrne : « Reste fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne (στέφανον) de vie » (Ap 2,10).

L’évangile : la vocation à l’unité (Jn 17)

Finalement, l’Évangile nous présente le sommet de la « prière sacerdotale » du Christ, ce cœur à cœur entre Jésus et son Père qui conclut les chapitres spirituellement très intenses des enseignements au Cénacle (Jn 13-17). Le regard et l’attention de Jésus, comme toute sa vie, sont fixés sur son Père, mais il nous englobe aussi dans une grande prière d’intercession : « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi » (17,20).

Il est entouré par les Onze, des disciples très concrets qui accompliront une mission très incarnée elle aussi : Thomas en Inde, Marc en Égypte, Pierre à Rome… En regardant, pendant cette soirée, leurs visages émus, Jésus voit aussi cette immense moisson qui se prépare ; il voit chacun d’entre nous jusqu’à fin de l’histoire, et il prie pour nous. Sa prière est très solennelle, comme l’explique le Catéchisme :

« Jésus a tout accompli de l’œuvre du Père et sa prière, comme son Sacrifice, s’étend jusqu’à la consommation du temps. La prière de l’Heure emplit les derniers temps et les porte vers leur consommation. Jésus, le Fils à qui le Père a tout donné, est tout remis au Père, et, en même temps, il s’exprime avec une liberté souveraine de par le pouvoir que le Père lui a donné sur toute chair. Le Fils, qui s’est fait Serviteur, est le Seigneur, le Pantocratôr. Notre Grand Prêtre qui prie pour nous est aussi Celui qui prie en nous et le Dieu qui nous exauce. » [2]

Jésus prie surtout pour l’unité : « Que tous soient un ! ». Bien au-delà de l’unité politique d’une bonne entente entre chrétiens, il s’agit ici de communion et de participation à l’unité d’amour de la Trinité ( comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi), par l’incorporation au Christ (moi en eux, et toi en moi). Il s’agit d’accéder à la manière même dont Dieu aime, sans jugement, sans condition, sans réserve et sans repli sur soi. En aimant ainsi nous sommes peu à peu conformés au Christ, donc unis à Lui, et finalement unis au Père. Une mise en application du commandement nouveau donné par le Seigneur : « aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34), c’est-à-dire à sa manière et non comme les hommes aiment. Nous y reviendrons dans la méditation.

Jésus décline le thème de l’unité selon trois axes : le témoignage de vie, le chemin vers la gloire, le don de l’Esprit.

L’unité des croyants entre eux est d’abord un témoignage pour le monde (vv.20-23) : l’amour entre chrétiens sera un reflet crédible, sur cette terre, de l’amour trinitaire, jusque-là inconnu du monde. Par ailleurs, l’union de ceux qui croient en Dieu par Jésus-Christ témoigne de la réalité de celui qui reste pour beaucoup un inconnu, et qui s’est révélé en son Fils unique.

L’unité, la communion parfaite est aussi le chemin vers la Gloire éternelle (v.24), car la perfection de l’amour rend semblable à Dieu : puisque l’humanité de Jésus est élevée au sein de la Trinité, nous serons tous participants de cette glorification, don gratuit de l’Amour éternel du Père (parce que tu m’as aimé avant la fondation du monde). Un don désormais ouvert à ceux qui sont unis au Christ et qui peuvent aspirer, non pas à une simple prolongation de leur vie terrestre, mais à la pleine sanctification et au partage de la vie même de Dieu.

Jésus évoque enfin le don de l’Esprit que les croyants recevront « parce qu’ils ont reconnu que tu m’as envoyé » (v.25), c’est-à-dire parce qu’ils ont accueilli la foi que le monde rejette. En effet, c’est l’Esprit Saint qui est « l’amour dont Tu m’as aimé » (v.26), et qui réalise cette unité admirable tant au sein de la Trinité – Il est cet Amour même du Père et du Fils –qu’entre les croyants. Les chrétiens pourront désormais vivre de cette unité divine, et non d’une simple camaraderie ou d’une solidarité humaine, si haute soit-elle. D’où la conclusion de Benoît XVI :

« Nous pouvons dire que dans la prière sacerdotale de Jésus se réalise l’institution de l’Église… C’est précisément ici, dans l’acte de la Dernière Cène, que Jésus crée l’ Église. Car, qu’est-ce que l’ Église, sinon la communauté des disciples qui, à travers la foi en Jésus Christ comme envoyé du Père, reçoit son unité et participe à la mission de Jésus de sauver le monde, en le conduisant à la connaissance de Dieu ? Nous trouvons ici réellement une véritable définition de l’ Église. L’ Église naît de la prière de Jésus. Et cette prière n’est pas seulement une parole : elle est l’acte dans lequel il ‘se consacre’ lui-même et donc ‘se sacrifie pour la vie du monde.’ » [3]

=> Lire la méditation


[1] Pape François, Homélie du 17 mai 2015.

[2] Catéchisme de l’Église catholique, nº2749.

[3] Benoît XVI, Audience générale, 25 janvier 2012.


La lapidation d’Etienne (Rembrandt)

La lapidation d’Etienne (Rembrandt)


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