En marche vers Jérusalem, Jésus sait que ses jours sont comptés : finie la vie cachée à Nazareth, finies les longues instructions au bord du lac, désormais sa marche vers la Cité sainte est marquée d’une urgence qui s’impose à tous les disciples. Il ne s’attache donc plus qu’à les entraîner avec lui vers son mystère pascal, en leur communiquant l’urgence du moment et le feu qui brûle son cœur. Ce faisant, il nous offre des instructions essentielles pour nous-mêmes et pour la vie de l’Église, elle aussi en marche vers le Père, et prise dans les urgences de ce monde.
Douceur divine
Méditons sur la réprimande que le Christ adresse à Jacques et Jean : trop absorbés par leur conception personnelle du Règne de Dieu, ils en viennent à vouloir semer destruction et violence… Une tendance qui nous habite tous, celle de vouloir imposer le Règne de Dieu « aux incroyants, aux ignorants et au monde païen ». Il ne s’agit pas de pratiquer le relativisme en appelant bien ce qui est mal, mais d’agir comme Jésus : accepter si besoin le rejet et passer notre chemin en appelant la bénédiction de Dieu et la venue de l’Esprit sur ceux qui sont enfermés dans le refus et la désobéissance.
Jamais Jésus n’a forcé quiconque à le suivre. Il a dénoncé l’hypocrisie de ceux qui étaient dans une posture de pouvoir et d’arrogance, mais ne les a pas maudits, et n’a pas appelé sur eux le feu du ciel. Il les a appelés malheureux pour dire combien ils passaient à côté de leur propre bonheur. Il a, par ailleurs, toujours instruit le faible et l’ignorant avec douceur. C’est le cas de Zachée, de la Samaritaine et de la femme adultère, qu’il a doucement amenés à changer de vie.
Il est vrai qu’il a appelé à secouer la poussière de ses sandales lorsque le message de l’Evangile était rejeté, de manière à marquer la frontière entre la vérité et l’erreur. Mais jamais il n’a permis que l’on appelle la malédiction et la vengeance de Dieu sur les récalcitrants. Il laisse le jugement pour la fin des temps et propose toujours sa miséricorde.
Il faut reconnaître qu’il est parfois difficile de tenir le juste milieu. François de Sales disait avoir fait un pacte avec lui-même pour ne jamais céder à la colère. Et nous ? Acceptons-nous que le message de l’Évangile que nous annonçons dans nos communautés et nos familles ne soit pas reçu et soit même combattu ? Jésus lui-même l’a accepté alors qu’il est mort aussi pour ses contradicteurs et ses bourreaux. Comment réagissons-nous en pareil cas ?
Avons-nous la tentation de vouloir maudire ceux qui s’enferment dans une attitude de refus ? Si les cœurs sont vraiment fermés, sans doute vaut-il mieux se taire et sortir, comme Jésus qui ne cherche pas à rester chez les Samaritains pour les convaincre. Si nous sommes humainement tentés de maudire ceux à qui nous aimerions tant apporter le Christ, prions pour eux de tout notre cœur, en appelant sur eux l’Esprit et une multitude de bénédictions. Cette prière sera efficace tôt ou tard, à notre insu.
Dès les premiers temps du christianisme, les apôtres ont appelé à imiter la douceur du Christ, comme ces extraits des premières épîtres le montrent :
« Sachez-le, mes frères bien-aimés : chacun doit être prompt à écouter, lent à parler, lent à la colère, car la colère de l’homme ne réalise pas ce qui est juste selon Dieu » (Jc 1,19-20).
« Quelqu’un, parmi vous, a-t-il la sagesse et le savoir ? Qu’il montre par sa vie exe m plaire que la douceur de la sagesse inspire ses actes » (Jc 3, 13)
« Puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. Le Seigneur vous a pardonnés : faites de même… » (Col 3, 12-13)
Lorsque nous rencontrons les doutes, les hésitations et de simples contradictions c’est plutôt la patience qui est de mise. Il faut alors recommencer avec douceur et charité et selon le principe de gradualité. Il n’est pas possible de tout dire et de tout obtenir d’un coup. Chacun avance à son rythme et certaines conversions prennent du temps. Dans les Actes des Apôtres, la conversion des Samaritains a été totale et fulgurante lorsque Philippe est revenu chez eux après le rejet essuyé par Jésus… S’adressant à des évêques, le pape François reformulait ainsi l’enseignement du Christ :
« Le pasteur est appelé à rendre disponible au troupeau la grâce de l’Esprit qui sait pénétrer dans les plis du réel et tenir compte de ses nuances pour faire émerger ce que Dieu veut réaliser à chaque moment. Je pense particulièrement aux jeunes, aux familles, aux prêtres, à ceux qui ont la responsabilité de guider la société. Qu’ils puissent chercher sur vos lèvres et y trouver le ferme témoignage de cette Parole supérieure, qui est ‘lampe pour les pas et lumière sur le chemin’ (cf. Ps 118, 105). Une condition essentielle pour progresser dans le discernement est de s’éduquer à la patience de Dieu et à ses temps qui ne sont jamais les nôtres. Il ne fait pas ‘tomber le feu sur les infidèles’ (cf. Lc 9, 53-54), ni ne permet aux zélés d’ ‘arracher du champ l’ivraie’ qu’ils voient pousser (cf. Mt 13, 27-29). Il nous revient chaque jour d’accueillir de Dieu l’espérance qui nous préserve de toute abstraction, parce qu’il nous permet de découvrir la grâce cachée dans le présent sans perdre de vue la longanimité de son dessein d’amour qui nous dépasse. » [1]
Un grand exemple de cette conversion à la douceur se trouve dans la vie du bienheureux Charles de Foucauld : après sa conversion d’une vie dissipée, il a abandonné toute intransigeance et toute velléité de s’imposer par la force aux autres, tournant le dos à la culture militaire dans laquelle il avait grandi. Il met sur les lèvres du Christ ces paroles très convaincantes :
« Une autre vertu que je vous ai bien souvent recommandée par mes paroles et plus souvent encore par mes exemples, c’est la douceur : c’est pour vous, pour votre bien à tous que je vous l’ai tant de fois prêchée… Pratiquez cette douceur dans vos pensées, éloignant, chassant comme des inspirations du diable toute pensée d’amertume, de dureté, de raideur, de violence, de colère, de rancune, d’antipathie, de jugements sévères sur ceux dont vous n’êtes pas chargés ; accueillez, nourrissez les pensées douces, tendres, charitables, les pensées de sympathie, de bonté, de reconnaissance… Attendrissez-vous en regardant l’amour que vous devez à tous les hommes, mes enfants bien-aimés, vos frères ; la reconnaissance que vous devez, à tous, par la gloire que tous me donnent, bon gré, mal gré, à Moi votre Bien-Aimé. » [2]
Bénédiction
Une attitude très belle, souvent oubliée aujourd’hui, est suggérée par les lectures de ce dimanche : la bénédiction paternelle. Elle peut être élargie à toute autre forme de bénédiction. Elle est l’opposé du feu que Jacques et Jean voudraient faire tomber du ciel : une attitude possessive, qui détruit ce qui lui résiste ; tout le contraire du regard paternel qui suscite et soutient la liberté de l’enfant pour qu’il suive son chemin et devienne indépendant. Tout le contraire de l’amour qui laisse libre jusqu’au bout.
Lorsqu’Élisée demande d’embrasser ses parents avant de suivre Élie, c’est probablement pour demander leur bénédiction avant de se mettre en route et de suivre sa vocation de prophète. Le Catéchisme nous donne une définition simple de la bénédiction en général :
« La bénédiction exprime le mouvement de fond de la prière chrétienne : elle est rencontre de Dieu et de l’homme ; en elle le Don de Dieu et l’accueil de l’homme s’appellent et s’unissent. La prière de bénédiction est la réponse de l’homme aux dons de Dieu : parce que Dieu bénit, le cœur de l’homme peut bénir en retour Celui qui est la source de toute bénédiction. Deux formes fondamentales expriment ce mouvement : tantôt, elle monte, portée dans l’Esprit Saint, par le Christ vers le Père (nous Le bénissons de nous avoir bénis) ; tantôt, elle implore la grâce de l’Esprit Saint qui, par le Christ, descend d’auprès du Père (c’est lui qui nous bénit). » [3]
Dans la vie de saint François d’Assise, il y eut cette fameuse confrontation avec son père, opposé à la nouveauté que demandait l’Esprit, et cette rupture consommée lors du procès devant l’évêque. Ce qui heurta probablement le plus le cœur du saint d’Assise fut le refus de son père de le bénir, d’adopter le regard du Dieu Père qui suscite la vie et répand sa bonté sur ses enfants. Avec amour, l’évêque prit alors la place du père de François et le couvrit de son manteau. L’écrivain Christian Bobin imagine une suite très éclairante :
« Quelques heures après le procès il [François] rencontre un mendiant à qui il demande la bénédiction que son père lui refuse. Ainsi pourra-t-il vraiment aller, s’étant donné une vraie parenté : le vrai père c’est celui qui bénit, pas celui qui maudit. Le vrai père c’est celui qui ouvre les chemins par sa parole, pas celui qui retient dans les filets de sa rancœur. » [4]
Nous pouvons nous aussi bénir ceux qui nous entourent : comme prêtres, pères ou mères de famille ou simples chrétiens. Nous pouvons le faire dans le secret de notre cœur, mais aussi le proposer comme un vrai geste de charité. De par notre baptême et notre confirmation, nous sommes investis de la puissance de l’Esprit, et la bénédiction que nous donnons est bien plus qu’un simple geste d’amitié, elle a une efficacité réelle ; elle appelle l’Esprit. Pour bénir nous pouvons utiliser nos propres paroles ou reprendre la prière de Moïse :
« Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse pour toi rayonner son visage et te fasse grâce ! Que le Seigneur te découvre sa face et t’apporte la paix ! » (Nb 6,24-26).
Urgence du Royaume
Un troisième ressort de l’évangile de ce dimanche : l’urgence absolue de la mission, qui ne permet aucun retard ni aucune excuse. «Le temps se fait court », expliquera saint Paul (1Co 7,29) : « elle passe, la figure de ce monde ». Cette perspective illumine les paroles a priori si dures que le Christ adresse à cet homme qui voulait d’abord enterrer son père.
Un message analogue est délivré par le Christ aux personnes qu’il rencontre dans l’évangile d’aujourd’hui : ne pas chercher le confort de la situation, ou la sécurité d’une institution, dans le Royaume établi par le Christ, car « le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » ; ne pas s’installer, accepter d’être dérangé et de se mettre vite en route. Le faisons-nous ? Nous mettre en route sans récriminer et de tout notre cœur sans regarder en arrière, car « quiconque met la main à la charrue… ». Ne nous laissons pas emprisonner dans les rites sociaux, soyons libres et dépouillés de toute sécurité pour suivre le Christ… Si nous ne mettons pas en route aujourd’hui, d’autres obligations toutes aussi légitimes surgiront demain et jamais nous ne partirons.
Un grand saint libanais, Saint Charbel (+1898) a ressenti très jeune l’appel de Dieu. Lorsque celui-ci s’est précisé, il n’a pas tardé : en pleine nuit il s’est levé et a frappé à la porte du monastère de N.D de Mayfouq. A sa mère qui cherchait à le voir pour le serrer une dernière fois dans ses bras, il fait dire : nous nous reverrons et nous embrasserons au paradis. Une immense souffrance sans doute pour cette femme, mais un très beau témoignage de la manière dont Dieu saisit l’homme d’un amour jaloux et total.
Et nous-mêmes, que répondons-nous lorsqu’on nous sollicite pour une mission ou un service inattendu ? Lorsque l’un de nos proches a besoin de notre présence ? Répondons-nous avec rapidité et avec joie ?
Il n’est pas étonnant que Jésus utilise ici l’image des funérailles car l’urgence du Royaume se révèle particulièrement en méditant sur la mort, comme l’explique le Catéchisme :
« La mort est le terme de la vie terrestre. Nos vies sont mesurées par le temps, au cours duquel nous changeons, nous vieillissons et, comme chez tous les êtres vivants de la terre, la mort apparaît comme la fin normale de la vie. Cet aspect de la mort donne une urgence à nos vies : le souvenir de notre mortalité sert aussi à nous rappeler que nous n’avons qu’un temps limité pour réaliser notre vie : ‘Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ton adolescence, (…) avant que la poussière ne retourne à la terre, selon qu’elle était, et que le souffle ne retourne à Dieu qui l’avait donné’ (Qo 12, 1. 7). » [5]
Mais il existe une autre raison : la référence aux funérailles nous dit que la vie et la mort ne sont pas où le monde le croit ordinairement. Marcher à la suite du Christ c’est entrer dans la vraie vie, celle qui comble et durera toujours. C’est accepter un mouvement qui se renouvelle sans cesse comme l’amour lui-même. Remplir les obligations du monde, c’est servir une vie qui touche très vite ses limites et qui est en train de passer. Sans rejeter ceux qui nous aiment mais en mettant Dieu à la première place, choisissons la vraie vie.
Pour trouver la force de mettre en œuvre ces trois leçons du Christ, si exigeantes, méditons sur ces paroles de l’Imitation de Jésus-Christ. Elles susciteront en nous cet amour divin qui donne des ailes et permet de suivre le Seigneur en marche vers Jérusalem :
« C’est quelque chose de grand que l’amour et un bien au-dessus de tous les biens. Seul il rend léger ce qui est pesant et fait qu’on peut supporter avec une âme égale toutes les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir le poids et rend doux ce qu’il y a de plus amer. L’amour de Jésus-Christ est généreux ; il fait entreprendre de grandes choses et il excite toujours à ce qu’il y a de plus parfait. L’amour aspire à s’élever et ne se laisse arrêter par rien de terrestre. L’amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu’à Dieu sans obstacle, afin qu’il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps. (…) Celui qui aime, court, vole ; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l’arrête. Il donne tout pour posséder tout, et il possède tout en toutes choses, parce qu’au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain, de qui tout bien procède et découle. Il ne regarde pas aux dons, mais il s’élève au-dessus de tous les biens, jusqu’à Celui qui donne. L’amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts. Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte, il tente plus qu’il ne peut, jamais il ne prétexte l’impossibilité, parce qu’il se croit tout possible et tout permis » [6] .