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Méditation : De la préparation à la manifestation

La scène du Baptême de Jésus, telle que Luc nous la raconte, renferme plusieurs pistes pour notre méditation. Elle nous inspire d’abord l’attitude de l’attente, propre à l’homme de foi qui scrute les préparations mystérieuses que Dieu opère dans les cœurs. Elle nous dévoile aussi l’identité profonde du Sauveur qui vient à nous inlassablement et nous invite à le contempler dans la Trinité. Enfin, elle nous exhorte à devenir nous-mêmes messagers de la Bonne Nouvelle, selon la prophétie d’Isaïe et à l’instar des grandes figures de Jean-Baptiste et de saint Paul.

 

Les Pères ont beaucoup commenté cette scène, comme par exemple saint Ambroise qui pourra nous aider à entrer dans la contemplation. Il considère l’âme comme le « temple de l’Esprit Saint » (cf. 1 Co 6, 19) et nous invite à connaître le Père :

« Nous avons vu l’Esprit, mais en forme corporelle [la colombe] ; cherchons à voir aussi le Père. Puisque nous ne pouvons pas voir, écoutons. Notre Dieu miséricordieux est présent. Il ne va pas abandonner son temple. Il désire construire chaque âme, il désire la modeler pour son salut, il désire transporter des pierres vivantes depuis la terre jusqu’au ciel. Il aime son temple. Aimons-le. Si nous aimons Dieu, observons ses commandements. Si nous l’aimons, nous le connaîtrons. Celui qui dit le connaître, mais n’observe pas ses commandements est un menteur [1 Jn 2, 4]. Comment celui qui n’aime pas la vérité pourrait-il aimer Dieu, si Dieu est la Vérité ? Écoutons donc le Père, parce que le Père est invisible. Et le Fils est invisible selon sa divinité, parce que personne n’a jamais vu Dieu : alors qu’il est Fils, il n’est pas vu comme Fils, tant qu’il est Dieu. Et pourtant, il a voulu se montrer dans un corps. Parce que le Père n’a pas revêtu de corps, le Père a voulu nous montrer qu’il est présent dans le Fils, en disant : “Tu es mon Fils bien-aimé. En toi je me complais”. » Saint Ambroise, Commentaire sur saint Luc, 2, 94.

Attente et préparation

Tous les personnages de l’évangile d’aujourd’hui ont vécu une forme d’attente, une période longue dans leur existence qui précède leur contribution active à l’histoire sainte ; période qui ne fut pas passive, mais plutôt habitée par l’attitude de réception active, pour une préparation de tout leur être à la manifestation qui vient. Jean-Baptiste n’apparaît sur la scène religieuse qu’après de longues années d’ascèse ; la foule incarne l’attente pluriséculaire d’Israël ; Jésus lui-même s’est enfoui dans l’épaisseur du quotidien à Nazareth. La carmélite sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix nous explique que nous pouvons y découvrir le doigt de Dieu, qui imprime son rythme à sa « fabrique des saints » :

« De la nuit la plus obscure surgissent les plus grandes figures de prophètes et de saints. Mais le courant de la vie mystique qui façonne les âmes reste en grande partie invisible. Certaines âmes dont aucun livre d’histoire ne fait mention ont une influence déterminante aux tournants décisifs de l’histoire universelle. Ce n’est qu’au jour où tout ce qui est caché sera manifesté que nous découvrirons aussi à quelles âmes nous sommes redevables des tournants décisifs de notre vie personnelle. Nous pouvons parler d’une Église invisible parce que les âmes cachées ne vivent pas dans l’isolement, mais dans une relation vivante entre elles et dans un grand corps organisé selon Dieu. Leur efficacité et leur relation mutuelle peuvent rester cachées à elles-mêmes comme aux autres, tout au long de leur existence terrestre. Mais il se peut aussi qu’une part en transparaisse à l’extérieur. Il en fut ainsi des personnes et des événements impliqués dans le grand mystère de l’Incarnation. Marie et Joseph, Zacharie et Élisabeth, les bergers et les rois mages, Syméon et Anne, tous avaient fait l’expérience d’une vie seul à seul avec Dieu et tous avaient été préparés pour leur mission particulière avant de se trouver réunis dans ces rencontres et ces événements prodigieux et avant de comprendre a posteriori que leur cheminement antérieur les conduisait à ces sommets. Dans les chants de louange qui nous ont été transmis s’exprime leur adoration émerveillée devant les hauts faits de Dieu. » É. Stein, Source cachée. Œuvres spirituelles, Ad Solem-Cerf, 1999, p. 244.

Considérons les foules, tout d’abord : « Le peuple venu auprès de Jean le Baptiste était dans l’attente. » (Lc 3, 15) Les cœurs étaient tendus vers un événement dont ils ne connaissaient pas la nature précise. C’est là le fruit du travail de l’Esprit en Israël pour préparer la venue du Messie. Cette attitude est très belle et démontre une foi profonde : ouvrir son cœur à ce qui va venir, l’accueillir par avance sans savoir de quoi il s’agira, en acceptant que Dieu conduise toute chose selon son bon plaisir, pour sa Gloire et pour notre épanouissement. Mais l’Esprit adopte toujours des chemins concrets : pour le peuple, cette attente s’est traduite par l’accueil du baptême de pénitence donné par Jean et par une conversion du cœur. Écoutons le pape Benoît XVI :

« Dans le passage évangélique qui vient d’être proclamé, saint Luc observe avant tout que le peuple “était dans l’attente” (3, 15). Il souligne ainsi l’attente d’Israël, il perçoit, chez ces personnes qui avaient quitté leur maison et leurs engagements habituels, le désir profond d’un monde différent et de paroles nouvelles, qui semblent trouver une réponse précisément dans les paroles sévères, exigeantes, mais pleines d’espérance du Précurseur. Son baptême est un baptême de pénitence, un signe qui invite à la conversion, à changer de vie car s’approche Celui qui “vous baptisera dans l’Esprit saint et le feu”. » Pape Benoît XVI, Homélie, 10 janvier 2010.

Jean-Baptiste a également vécu un temps d’attente et de préparation, en vue de la révélation du Messie. En réalité, toute sa vie jusque-là n’a été qu’une longue préparation : « Il alla vivre au désert jusqu’au jour où il se fit connaître à Israël » (Lc 1, 80), nous dit Luc après le récit de sa naissance. Actuellement, un petit monastère d’ermites, à proximité de Aïn Karem dans les montagnes de Judée, est d’ailleurs consacré au souvenir de cette vie d’ascèse du Précurseur : l’humble ermitage de « saint Jean dans le désert » avec une grande beauté cachée dans l’humilité. Puis, lors de son ministère publique, Jean se rend au Jourdain où il baptise, en attendant la manifestation de celui qu’il ne connaît pas encore et le signe que Dieu voudra bien lui donner pour le reconnaître.

Jésus, enfin, vécut lui aussi une attente similaire : depuis l’épisode du Recouvrement au Temple, il entra dans le silence de la vie ordinaire et y demeura une vingtaine d’années. Luc nous le décrit brièvement : « Il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, devant Dieu et devant les hommes. » (Lc 2, 52) Le Fils de Dieu lui-même, lorsqu’il vient dans le monde, se prépare longuement à sa mission.

C’est un grand enseignement pour nous, à une époque où l’impatience est de mise et où les temps de préparation, de mûrissement, sont souvent considérés comme du temps perdu. Mais rien de grand ne peut se faire sans une lente préparation, sans offrir à l’Esprit de Dieu un espace où il puisse former l’homme dans le secret, façonner son cœur et le préparer pour accueillir sa révélation et accomplir la mission qui sera la sienne. Dieu construit son Église dans l’obscurité, comme l’a décrit la carmélite Édith Stein – alors même qu’elle vivait une époque de ténèbres :

« Il s’est toujours trouvé au cours des temps des cœurs humains qui, comme les cœurs des premiers hommes, se laissèrent toucher par la rayonnante clarté de Dieu. Cachée aux yeux du monde, elle les illumina et les enflamma, elle attendrit la matière dure, encroûtée et déformée de ces cœurs et la remodela à l’image de Dieu avec une douce main d’artiste. À l’insu de tout regard humain, les pierres vivantes ont été ainsi formées, et le sont encore, avant d’être assemblées en vue de l’édification d’une Église tout d’abord invisible […]. Mais quand ils en furent arrivés à s’abandonner à lui comme des instruments dociles, il les employa à une œuvre extérieure dont l’efficacité était visible, il dirigea par leur intermédiaire le cours de l’histoire et il suscita à partir d’eux son peuple élu. De même, Moïse fut d’abord formé dans le silence avant d’être envoyé comme chef et législateur. » É. Stein, Source cachée. Œuvres spirituelles, op. cit., p. 243.

Tout ce qui se fait de grand a besoin de préparation, et le Seigneur dispose sagement les temps et lieux nécessaires pour forger ses ouvriers. C’est le rôle des années de séminaire pour les prêtres, du temps des fiançailles pour les couples, des mois de gestation pour les parents. C’est aussi le sens des épreuves cachées que traversent tant de personnes, avec ces vicissitudes que les saints vivent souvent avec une acuité particulière, comme s’ils étaient émondés avant de porter du fruit :

« Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il [mon Père] l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore. » (Jn 15, 2)

Acceptons-nous comme Jean-Baptiste d’être longuement préparés en vue d’une mission qui n’est pas encore claire ? Avons-nous comme Jésus la patience et l’humilité nécessaires pour supporter les temps ordinaires, les temps morts, les temps d’épreuves, où nous nous sentons peu utiles au Royaume et ne voyons pas clairement le sens de nos actions ? C’est pourtant ainsi que Dieu travaille notre cœur ; s’il le fait, c’est en vue d’une mission et d’un rayonnement. Prenons-nous, chaque jour, le temps nécessaire à la prière pour que Dieu fasse de nous des serviteurs selon son cœur ?

Enfin, sommes-nous « dans l’attente » comme le peuple qui est sorti de Jérusalem pour vivre l’inconfort du désert, ou bien sommes-nous bourgeoisement installés ? Le Seigneur vient sans cesse, il nous appelle chaque jour de manière nouvelle et se révèle toujours davantage. Il nous invite à attendre au terme de notre vie « la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire de notre grand Dieu et sauveur » (Tt 2, 13, seconde lecture). Restons toujours dans l’attente… et unissons-nous à la prière que le Christ nous a enseignée et que l’Église met sur nos lèvres, le Notre Père, prière qui convient si bien à ce temps selon le Catéchisme :

« Les demandes à Notre Père, à la différence des prières de l’Ancienne Alliance, s’appuient sur le mystère du salut déjà réalisé, une fois pour toutes, dans le Christ crucifié et ressuscité. De cette foi inébranlable jaillit l’espérance qui soulève chacune des sept demandes. Celles-ci expriment les gémissements du temps présent, ce temps de la patience et de l’attente durant lequel “ce que nous serons n’est pas encore manifesté” (1 Jn 3, 2). L’Eucharistie et le Pater sont tendus vers la venue du Seigneur, “jusqu’à ce qu’il vienne !” (1 Co 11, 26). » Catéchisme de l’Église catholique, nº 2772.

Le Sauveur manifesté

Écoutons le pape Benoît XVI introduire l’évangile de ce jour :

« Avec la fête du Baptême de Jésus se poursuit le cycle des manifestations du Seigneur, qui a commencé à Noël avec la naissance à Bethléem du Verbe incarné, contemplé par Marie, Joseph et les pasteurs dans l’humilité de la crèche, et qui a connu une étape importante avec l’Épiphanie, lorsque le Messie, à travers les mages, s’est manifesté à toutes les nations. Aujourd’hui, Jésus se révèle, sur les rives du Jourdain, à Jean et au peuple d’Israël. » Pape Benoît XVI, Homélie, 10 janvier 2010.

Cette manifestation progressive du Christ à Israël nous permet d’avancer dans la connaissance du Sauveur. C’est pourquoi la liturgie, surtout orientale, considère le Baptême comme une seconde Épiphanie, et relie entre eux les évangiles où le mystère du Christ se manifeste : après la venue des Mages (semaine dernière) et avant les Noces de Cana (semaine prochaine) : « Tel fut le premier des signes de Jésus, il l’accomplit à Cana de Galilée et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » (Jn 2, 11)

Jean lui-même nous livre un aspect de cette révélation ; le Sauveur qui vient n’est pas un prophète ordinaire, il est infiniment plus grand que lui : « Je ne suis pas digne de dénouer la courroie de ses sandales. » (Lc 3, 16) Déchausser le maître était dans l’Antiquité le rôle de l’esclave, mais voici que Jean ne se considère même pas digne d’être l’esclave de celui qui vient.

« Moi, je vous baptise avec de l’eau […]. Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. » (v. 16) Jean proposait un baptême de pénitence déjà supérieur aux simples rites de purification extérieure de l’époque, mais ce baptême ne permettait pas d’effacer les péchés. Celui qui vient va non seulement ôter le péché du monde, comme le dit saint Jean en commentant le même épisode (cf. Jn 1), mais il va aussi plonger l’homme dans son propre Esprit et dans le feu, lui donnant de pouvoir vivre de la vie même de Dieu et de résister au péché. Il va brûler le cœur de l’homme au feu de son propre cœur et lui donner de pouvoir aimer comme lui. Approchons-nous de ce mystère pour nous l’approprier, comme le fait le cardinal Daniélou :

« Baptême de Jésus : ô Jésus, ce n’est pas vous qui aviez besoin d’être lavé ; mais en vous, avec vous, c’est nous tous qui le sommes ce matin. En acceptant d’être lavé, vous épuisez en vous la vertu purificatrice de l’eau, comme en acceptant d’être crucifié, vous épuisez en vous la peine portée par la Loi. Et dès lors, mes péchés sont effacés, par la vertu de votre baptême, qui est une figure de votre mort. C’est sur nous que descend l’Esprit, puisqu’en vous il est déjà en plénitude : “Veni, Sancte Spiritus”, venez et guérissez toutes les meurtrissures que m’ont laissées mes péchés, “sana quod est saucium, lava quod est sordidum, rege quod est devium Hymne Veni Sancte Spiritus, et voici la traduction du passage cité par Daniélou : « Viens, Esprit Saint, guéris ce qui est blessé, lave ce qui est souillé, rends droit ce qui est faussé ».. Rendez à mon âme la plénitude de sa santé spirituelle, pour qu’elle coure dans la voie de vos commandements et qu’elle exulte dans le Seigneur. Venez en moi pour me renouveler dans la plénitude des grâces du sacerdoce ; et comme au début de sa vie publique, vous êtes descendu sur Jésus, c’est sur moi que vous êtes descendu ce jour-là, pour m’investir des pouvoirs du sacerdoce : habilitez-moi comme docteur, pour rendre témoignage à la vérité ; comme sacrificateur, pour vous offrir des hosties agréables ; comme consolateur, pour que j’aie un cœur miséricordieux pour les pécheurs, étant moi-même revêtu d’infirmité. Donnez-moi votre don de conseil, pour discerner les esprits et guider les âmes dans vos voies ; votre piété, qui me gardera toujours dans l’intimité du Père, qui se penche sur moi ce matin, et me dit les paroles merveilleuses : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Écoutez-le”. » J. Daniélou, Carnets spirituels, Cerf, 1993, p. 276.

Au début de sa vie publique, le Fils de Dieu rejoint l’homme en ce lieu peu commun et retiré, là où il laisse éclater sa détresse face à son propre péché : au Jourdain, où Jean a convoqué le peuple pour le baptême. Mais le Seigneur lui offre plus que sa clémence. En prenant sa place dans la file des hommes pécheurs et pénitents, il se « fait péché pour nous » (2 Co 5) et révèle la miséricorde de Dieu qui atteindra son sommet à la Croix, amour fou de Dieu qui va jusqu’à mourir pour libérer sa créature du péché et de la mort.

Le texte d’Isaïe (première lecture) nous donne la mesure de cette miséricorde. La venue de Dieu n’est pas d’abord une révélation de puissance, ou un jugement porté sur les nations et les croyants égarés, elle est surtout Bonne Nouvelle, consolation et joie. La venue de Dieu est cause d’allégresse et non de crainte. Le texte regorge d’expressions évoquant la tendresse maternelle de Dieu : « Consolez, consolez mon peuple ; parlez au cœur de Jérusalem ; portez la bonne nouvelle à Sion et à Jérusalem ; il fait paître son troupeau ; il les porte sur son cœur. » (Is 40) Quand Dieu se manifeste à l’homme, c’est pour lui déclarer son amour et sa tendresse.

C’est dans cette optique que saint Jean de la Croix, dans son Cantique spirituel, interprétait les montagnes et les vallées d’Isaïe dans un nouveau sens tout spirituel et rempli d’amour envers le Seigneur. Commentant la poésie qu’il avait lui-même composée, il écrivait :

« “Mon ami les montagnes” [mi amado las montañas] : Les montagnes sont hautes, elles sont abondantes, vastes, belles, agréables, fleuries et parfumées. Ces montagnes, c’est mon ami [le Christ] pour moi.
“Les vallons ombragés solitaires” [los valles solitarios nemorosos] : Les vallons solitaires sont paisibles, amènes, frais, ombreux, de douces eaux emplis et, dans la variété de leurs bocages et la douceur du chant des oiseaux, ils donnent grande réjouissance et délectation aux sens et offrent fraîcheur et repos en leur solitude et leur silence. Ces vallons, c’est mon ami pour moi. » Saint Jean de la Croix, Cantique spirituel, coll. « La Pléiade », Gallimard, 2012, p. 762.

Voilà qui interroge notre propre attitude. Lorsque je prie, participe à la messe ou reçois le sacrement du pardon, est-ce bien tout cela que j’ai en tête ? Est-ce que je rends un culte à un Dieu lointain et terrible, inaccessible dans sa transcendance ? Ou est-ce que j’accueille avec joie celui qui, dans son amour infini, veut changer mon cœur pour le rendre semblable au sien, brûlant d’amour pour lui et pour les hommes ? Nous pouvons prendre cette semaine le temps de remercier et de louer le Seigneur pour cette manifestation du Fils de Dieu, si grand que Jean ne peut dénouer la courroie de ses sandales, si humble qu’il prend sa place parmi les pécheurs, si fou d’amour pour nous qu’il prend notre condition et nous plonge dans l’Esprit Saint et le feu pour nous rendre semblables à lui. La deuxième lecture nous le dit :

« Dieu nous a sauvés non par la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Par le bain du baptême, il nous a fait renaître, nous a renouvelés dans l’Esprit Saint, afin que rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle. » (Tt 3, 6-7)

L’autre grande révélation de cet évangile vient, après Jean-Baptiste, directement du Ciel. Le baptême de Jésus est le premier épisode évangélique où la nature divine de Jésus et la réalité de la vie trinitaire sont manifestées extérieurement : non pas à tous, mais seulement à Jean-Baptiste, témoin d’une vision que ses disciples n’ont pleinement comprise que plus tard. Alors que Jésus prie – la mention n’est pas anodine –, sa relation avec Dieu son Père est intime et totale : une communion d’amour qui prend l’apparence d’un être vivant, une colombe symbolisant l’Esprit Saint. Le Père fait entendre sa voix en s’adressant directement à Jésus : « Tu es mon Fils bien-aimé en qui je me complais. » (Lc 3, 22) Dieu est communion d’amour qui vient s’ouvrir à l’homme. Pour la première fois, le Ciel s’ouvre et rend visible aux hommes la vie intime de Dieu, accomplissant la prophétie d’Isaïe qui exprimait le désir d’Israël :

« Ah ! Si tu déchirais les cieux, si tu descendais, les montagnes seraient ébranlées devant ta face. […] Voici que tu es descendu : les montagnes furent ébranlées devant ta face. » (Is 63, 19 et 64, 2)

Le pape François commente :

« Si les cieux restent fermés, notre horizon dans cette vie éternelle est sombre, sans espérance. Par contre, en célébrant Noël, la foi nous a donné encore une fois la certitude que les cieux se sont déchirés avec la venue de Jésus. Et le jour du baptême du Christ, nous contemplons encore les cieux ouverts. La manifestation du Fils de Dieu sur terre marque le début du grand temps de miséricorde, après que le péché avait fermé les cieux, élevant comme une barrière entre l’être humain et son Créateur. Avec la naissance de Jésus, les cieux s’ouvrent ! Dieu nous donne dans le Christ la garantie d’un amour indestructible. » Pape François, Angélus, 12 janvier 2014.

La liturgie de ce dimanche nous invite à une profonde contemplation. Celui que Jean baptise dans le Jourdain n’est pas un simple prophète, il vient de Dieu et partage sa vie. Il choisit pourtant une voie d’humilité totale, « ne revendiquant pas le rang qui l’égalait à Dieu », écrira Paul dans la lettre aux Philippiens (2, 6), selon une logique qui nous est totalement étrangère. Après cet épisode, Jésus se fond à nouveau dans la foule, puis se retire au désert : c’est peu à peu qu’il révèlera le mystère de son union à Dieu, rendu momentanément visible lors du Baptême.

Nous sommes familiers de Jésus qui enseigne et guérit ; essayons également de nous accoutumer à Jésus qui prie et contemplons-le lorsqu’il ne fait plus qu’un avec son Père, dans l’Esprit, et durant ses longues années de vie cachée. Contemplons avec émerveillement cette réalité de la vie trinitaire, cet amour qui lie les Personnes divines et s’ouvre à nous pour nous accueillir en son sein. Le cardinal Daniélou nous y aide par cette prière de son journal intime :

« Ainsi, Père, vous me rendez la plénitude de votre affection paternelle. Je suis à nouveau baigné dans votre tendresse. Dilatez mon cœur dans votre amour, donnez-moi un cœur d’enfant, que je n’aie pas d’autre joie que de vivre dans votre maison. Et non seulement vous me rendez votre tendresse, mais votre confiance, et vous m’envoyez à nouveau vers les autres. “Écoutez-le.” Oh ! Père, comment vous remercier de me rendre votre confiance, à moi qui l’ai tant trahie. Aidez-moi à m’en montrer digne. Donnez-moi encore, ô Saint-Esprit, la crainte qui me rendra prudent, circonspect, qui m’aidera à veiller jalousement sur le trésor que vous m’avez rendu, sur les âmes que vous me confiez, à être exact, fidèle à vous rendre mes comptes ; donnez-moi la force qui me donnera de résister aux faiblesses de ma chair, de mon impressionnabilité, et de vous rendre témoignage partout fidèlement ; donnez-moi enfin la sagesse, qui me fera une âme céleste, ne voulant plus goûter que ces joies du ciel qui m’est rouvert aujourd’hui et me rendra étranger aux choses de la terre. » J. Daniélou, Carnets spirituels, Cerf, 1993, p. 276.

Messagers de la Bonne Nouvelle

Cette grande nouvelle de Dieu-Amour fait homme en Jésus-Christ, révélé au Jourdain, n’est pas un secret à garder pour soi. C’est une nouvelle à partager. Jean-Baptiste l’a compris qui proclame : « Voici l’Agneau de Dieu… » et pousse ses disciples à suivre désormais Jésus (cf. Jn 1).

La première lecture nous y exhorte vigoureusement : « Monte sur une haute montagne », « Élève la voix avec force », « Élève la voix, ne crains pas » (Is 40). Très souvent, le chrétien, au nom d’une discrétion de mauvais aloi, reste dans la vallée d’une foi timide et cachée au monde, plutôt que de monter sur les hauteurs pour proclamer bien fort la Bonne Nouvelle ; parfois, il élève la voix, mais tout doucement, avec la peur de choquer et de déplaire. Comment évangélisons-nous ? Avons-nous à cœur d’être les précurseurs du Seigneur comme Jean-Baptiste ?

Deux modèles d’évangélisateurs nous sont proposés ce dimanche : le Précurseur et saint Paul.

Jean-Baptiste est un ascète, c’est un homme qui s’est retiré pour entendre la parole de Dieu et lui faire toute la place avant de débuter sa mission. C’est grâce à cela qu’il peut reconnaître Jésus et recevoir cette vision trinitaire dont il témoigne. Jean-Baptiste est aussi celui qui s’efface, ne tire aucune gloire de la mission confiée, reconnaît sa petitesse radicale. Lorsqu’il doit se définir, après avoir attesté n’être ni le Messie ni Élie ni le grand prophète, il dit simplement : « Je suis la voix qui crie dans le désert. » (Jn 1) Voici comment le présentait Benoît XVI dans une homélie d’Avent :

« Qui est donc cet homme, qui est Jean-Baptiste ? Sa réponse est d’une humilité surprenante. Ce n’est pas le Messie, ce n’est pas la lumière. Ce n’est pas Élie revenu sur terre ni le grand prophète attendu. C’est le précurseur, simple témoin, entièrement soumis à celui qui annonce ; une voix dans le désert, de même qu’aujourd’hui également, dans le désert des grandes villes de ce monde, de grande absence de Dieu, nous avons besoin de voix qui nous annoncent simplement : “Dieu est là, toujours proche, même s’il semble absent.” C’est une voix dans le désert et un témoin de la lumière ; et cela nous touche au cœur, car dans ce monde avec tant de ténèbres, tant d’obscurité, nous sommes tous appelés à être témoins de la lumière. » Pape Benoît XVI, Homélie, 11 décembre 2011.

Et nous, quelle sorte de messagers sommes-nous ? Savons-nous prendre le temps de la prière pour écouter avant d’agir, pour être un instrument et non un protagoniste, pour nous laisser mener sous la conduite du Seigneur ? Savons-nous n’être qu’une voix, nous effacer devant l’action puissante du Seigneur, ou bien cherchons-nous à être appréciés, à nous attacher les brebis qui nous sont confiées, à être reconnus, estimés ?

L’autre exemple de ce dimanche est celui de Paul qui a vécu profondément cette expérience d’effacement et d’annonce de l’Évangile : dans sa Lettre à Tite, il ressemble à Jean-Baptiste, en témoignant du Christ. Son discours ne parle plus de lui-même, mais du Christ et de son action en nous : comme l’évangile qui passe de la préparation du mystère à sa manifestation éclatante, lorsque la voix du Père retentit. Se centrer sur le mystère du Christ, le contempler dans sa profondeur, voilà notre vocation profonde. Le pape François, imitant Jean-Baptiste et Paul, commente ainsi la deuxième lecture de ce dimanche :

« En cette nuit, comme un faisceau de lumière d’une grande clarté, résonne l’annonce de l’Apôtre : “La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.” (Tt 2, 11) La grâce qui est apparue dans le monde, c’est Jésus, né de la Vierge Marie, vrai homme et vrai Dieu. Il est venu dans notre histoire, il a partagé notre chemin. Il est venu pour nous libérer des ténèbres et nous donner la lumière. En lui sont apparues la grâce, la miséricorde, la tendresse du Père : Jésus est l’Amour qui s’est fait chair. Il n’est pas seulement un maître de sagesse, il n’est pas un idéal vers lequel nous tendons et dont nous savons que nous sommes inexorablement éloignés, il est le sens de la vie et de l’histoire, qui a établi sa tente au milieu de nous. » Pape François, Homélie pour Noël 2013.

Nous pouvons alors continuer notre méditation en contemplant dans la prière la théophanie trinitaire sur les bords du Jourdain. Voir la colombe, écouter la voix, suivre le Christ… Le poète Paul Claudel nous offre une poésie qui pourra nous aider :

« La deuxième Épiphanie de Notre-Seigneur, c’est le jour de Son baptême dans le Jourdain.
L’eau devient un sacrement par la vertu du Verbe qui S’y joint.
Dieu nu entre aux fonds de ces eaux profondes où nous sommes ensevelis.
Comme elles Le font un avec nous, elles nous font Un avec Lui.
Jusqu’au dernier puits dans le désert, jusqu’au trou précaire dans le chemin,
Il n’est pas une goutte d’eau désormais qui ne suffise à faire un chrétien,
Et qui, communiquant en nous à ce qu’il y a de plus vital et de plus pur,
Intérieurement pour le Ciel ne féconde l’astre futur.
Comme nous n’avons point de trop dans le Ciel de ces gouffres illimités
Dont nous lisons que la Terre à la première ligne du Livre fut séparée,
Le Christ à son âge parfait entre au milieu de l’Humanité,
Comme un voyageur altéré à qui ne suffirait pas toute la mer.
Pas une goutte de l’Océan où il n’entre et qui ne Lui soit nécessaire.
“Viderunt te Aquæ, Domine” « Les eaux te virent, Seigneur. » (Ps 77, 17)., dit le Psaume. Nous Vous avons connu !
Et quand du milieu de nous de nouveau Vous émergez ivre et nu,
Votre dernière langueur avant que Vous ne soyez tout-à-fait mort,
Votre dernier cri sur la Croix est que Vous avez soif encore ! » Paul Claudel, Corona Benignitatis Anni Dei, coll. « La Pléiade », Gallimard, 1957, p. 373-374.


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  • Moses Breaking the Tablets of the Law (Rembrandt, 1659, Gemäldegalerie, Berlin)