lecture

À l’écoute de la Parole

 

Le « baptême dans l’Esprit » que Jésus vient instituer sur terre constitue le fil rouge des lectures de ce dimanche. La venue du Seigneur est annoncée par Isaïe pour déclencher la préparation du peuple à l’Évangile : attente dans l’espérance qui est déjà un lieu d’action de l’Esprit, une onction prophétique dont Jean sera le dernier protagoniste. La création elle aussi manifeste l’Esprit à l’œuvre : « Tu envoies ton souffle : ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre » (Ps 104, 30), comme une onction naturelle des mains du Créateur en attendant l’Incarnation du Verbe. Enfin, la lettre de Paul montre comment notre baptême est une immersion dans celui de Jésus : « Par le bain du baptême, Dieu nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. » (Tt 3, 5)

Évangile : Baptême de Jésus (Lc 3, 15-16.21-22)

Il y a un mois, lors du troisième dimanche de l’Avent, la liturgie nous avait déjà portés sur les rives du Jourdain. Nous avions alors contemplé la manière dont le Précurseur préparait le peuple par ses vigoureuses exhortations morales, en lui lançant une énergique admonestation : « engeance de vipères… » (v. 7). Aujourd’hui, la liturgie ne retient de la préparation de Jean que son annonce de la venue de Jésus et du baptême « dans l’Esprit Saint et le feu ». Elle omet les versets du jugement, où Jésus tient en main la « pelle à vanner », et ceux de l’emprisonnement de Jean-Baptiste (v. 17-20). Notre regard est donc tout entier fixé sur Jésus : c’est le mystère de sa Personne qui va se déployer petit à petit tout au long de l’année liturgique, dont nous entamons le Temps Ordinaire, puisque ce dimanche clôt la période de Noël.

En deux versets assez rapides (v. 21-22), saint Luc nous décrit le baptême de Jésus − ou plutôt la théophanie qui a lieu à l’occasion de l’immersion pratiquée par Jean : « après avoir été baptisé… » Son approche de l’événement est assez particulière : il n’insiste pas sur l’attitude d’humilité du Christ, comme Matthieu (cf. Mt 3, 13), ni sur le témoignage direct que rend Jean-Baptiste à son cousin, comme le fait Jean (cf. Jn 1, 34), mais inscrit l’événement dans le cycle des préparations humaines de Jésus. Dans le troisième évangile, à ce moment du récit, il n’y a pas encore de disciples autour de Jésus. Dans la solitude, le Christ se prépare à sa mission, comme le mentionne le verset suivant : « lors de ses débuts » (v. 23). Il va bientôt se retirer au désert, ultime étape de cette vie cachée que Luc nous a si bien décrite dans les trois premiers chapitres.

Cela explique pourquoi la voix céleste − celle du Père − s’adresse directement à Jésus et non à tous les hommes, avec un verbe à la deuxième personne et un qualificatif très tendre : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé [ἀγαπητός, agapètos] ; en toi, je trouve ma joie [ἐυδόκησα, eudokèsa, “je me complais”]. » (v. 22) Lors de la Transfiguration, la même voix du Père dira : « Celui-ci est mon Fils, l’Élu, écoutez-le. » (Lc 9, 35) La différence est significative : au long des chapitres 4 à 9, la communauté des disciples se sera formée autour du Maître, pour se mettre totalement à la suite du Christ.

Nous saisissons d’emblée la beauté de l’adjectif « bien-aimé », mais quel est le sens de la « complaisance » divine (ἐυδόκησα) ? Le père Spicq l’explique ainsi :

« On peut traduire matériellement : “en qui je me suis complu”, ou mieux : “en qui je prends mes complaisances”, mais on doit tenir compte de la valeur affective du verbe au ier siècle, puisqu’il s’agit des relations de personne à personne entre le Père et le Fils : le “plaisir” de celui-là est la joie de l’amour qu’il porte à celui-ci. Le français “complaisance”, qui exprime une disposition à s’accommoder, à acquiescer aux goûts ou aux sentiments d’autrui, est beaucoup trop faible. Le texte fait d’εὐδοκέω l’explicitation de l’agapè divine [titre ἀγαπητός] ; il s’agit d’une délectation, exactement d’une béatitude. L’agapè néotestamentaire, amour céleste, est un amour heureux. » P. Ceslas Spicq, op, Lexique Théologique du Nouveau Testament, Cerf, 1991, p. 612-613.

Si le Père se complaît parfaitement dans le Fils et trouve en lui sa joie, c’est que le Fils, de même nature que le Père, l’aime parfaitement de toute éternité et que cet amour est l’Esprit Saint lui-même. Maintenant que le Fils s’est fait chair (cf. Lc 1), une nouvelle forme de délectation apparaît : le Fils dans son humanité fait pleinement la volonté du Père, il adhère totalement à son œuvre de Salut et lui rend ainsi toute gloire. L’amour divin est contagieux : Jésus, après les Tentations au désert, va s’entourer de ses disciples pour conquérir toute l’humanité à l’amour de son Père et le réjouir de cette multitude de fils :

« C’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu’il m’a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. » (Jn 6, 39-40)

Nous avons donc, lors du Baptême de Jésus, une « manifestation » de l’amour du Père envers lui, ainsi qu’un dévoilement de la nature divine de Jésus. De fait, les trois Personnes divines se manifestent : le Père par la voix, Jésus désigné par le doigt de Jean-Baptiste et la voix du Père, et l’Esprit Saint qui se rend visible sous une apparence corporelle, « comme une colombe ». Le symbole est riche d’harmonies bibliques : la colombe de Noé après le déluge (cf. Gn 8), celle immolée par Abraham (cf. Gn 15), la bien-aimée du Cantique (cf. Ct 5, 2)… Son sens spirituel dans cette page d’évangile pourrait être saisi ainsi :

« La colombe, sans doute à cause de sa légèreté, représente souvent ce que l’homme contient d’impérissable, c’est-à-dire le principe vital, l’âme. Ici, dans le tableau du baptême, c’est l’analogie avec l’homme qui sert au narrateur. “L’âme de Dieu”, le Saint-Esprit, vient sur la terre. L’alliance si défaillante à cause du péché va recouvrer vigueur et force. C’est l’harmonie, l’espoir et le bonheur retrouvé. »P. Bougie, pss, Le feuillet biblique, nº 1227.

Deuxième lecture : La grâce s’est manifestée (Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7)

La deuxième lecture, tirée de la Lettre de saint Paul à Tite, s’inscrit dans cette même thématique de la « manifestation ». Ne nous laissons pas impressionner par le premier mot du passage liturgique, cette adresse de Paul à Tite : « Bien-aimé [ἀγαπητός] », identique au titre adressé au Christ par le Père (dans l’évangile). Il s’agit d’un raccommodage liturgique pour introduire le texte, un ajout au texte biblique, par ailleurs conforme à l’usage de saint Paul qui s’adressait dans une autre lettre « à Timothée, mon enfant bien-aimé » (2 Tm 1, 2) et qui éprouvait pour Tite une vraie tendresse spirituelle : « Tite, mon véritable enfant en notre foi commune. » (Tt 1, 4)

Le passage que nous lisons est d’une grande densité théologique et sa profondeur pourrait nous dérouter, mais un indice peut nous orienter : saint Paul répète trois fois la même expression, la « manifestation » (ἐπιφάνεια, épiphaneïa) reliée au « Dieu Sauveur » (σωτήρ, sôter), en l’appliquant à trois réalités différentes, avec une connotation trinitaire marquée.

Il s’agit au début de Dieu le Père qui a manifesté sa bienveillance gratuite – la grâce – en nous offrant son Fils bien-aimé, « qui s’est donné pour nous » : ainsi, « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes » (v. 11). Nous avons donc été sauvés dans le passé, sans aucun mérite de notre part, par la Croix de Jésus, « non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde » (v. 14). Cette miséricorde brille particulièrement sur le visage de Jésus, et c’est pourquoi nous avons proclamé ce passage de l’épître à Tite lors de la messe de Noël, où est célébrée la première apparition de ce visage parmi nous.

Ensuite, Paul se réfère au retour glorieux de Jésus à la fin des temps : ce salut s’opérera pleinement et définitivement, lors de la « manifestation de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur, Jésus-Christ » (v. 13). Cette perspective nourrit notre espérance et nous aide à renoncer au mal, « l’impiété et les convoitises de ce monde ». Paul rejoint ici le discours moralisateur de Jean-Baptiste, mais la différence est notable : désormais, grâce à l’œuvre rédemptrice du Christ, c’est l’Esprit qui opère en nous cette victoire sur le mal, alors que la voix prophétique du Précurseur ne pouvait s’appuyer que sur la Loi. Comme l’Apôtre l’explique dans sa Lettre aux Romains :

« Ce qui était impossible à la loi, car la chair la vouait à l’impuissance, Dieu l’a fait : à cause du péché, en envoyant son propre Fils dans la condition de notre chair de péché, il a condamné le péché dans la chair, afin que la justice exigée par la loi soit accomplie en nous, qui ne marchons pas sous l’empire de la chair, mais de l’Esprit. » (Rm 8, 3-4)

Mais entre cette action passée du salut et ce futur encore à venir, Jésus nous rejoint au présent : la troisième « manifestation » est celle de notre propre baptême, où l’Esprit Saint nous est donné en abondance afin que ce salut s’opère déjà : « Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. » (3, 5) Par le sacrement, nous recevons l’œuvre du Salut du Christ et participons déjà de sa gloire dans le Ciel.

Le mystère chrétien nous place ainsi au centre de deux réalités qui sont structurées par trois pôles, comme des « triangles existentiels » : le temps de l’histoire du Salut, avec son passé, présent et futur ; et la Trinité, avec les trois Personnes divines. En leur cœur se manifeste la grâce divine (χάρις, charis). Ce concept central du christianisme, tant saint Paul que saint Luc le reçoivent de l’Ancien Testament en lui donnant un sens nouveau dans le Christ :

« La Septante traduit par grâce [χάρις] le verbe hébreu hanan [חנן] qui revient 56 fois et qui a 41 fois Dieu comme sujet. Dans l’Ancien Testament, la grâce désigne la bienveillance de Dieu qui se penche sur son peuple pour lui accorder ses faveurs. […] Luc l’utilise dans le sens de l’Ancien Testament pour désigner la faveur de Dieu envers Marie (Lc 1, 28.30) ou envers Jésus (Lc 2, 40.52) et pour exprimer aussi le rayonnement intérieur de Jésus (Lc 4, 22). Dans les Actes, ce rayonnement se traduira par la puissance de l’Évangile. Luc met souvent en parallèle les mots puissance et grâce (Ac 4, 33 ; 6, 8 ; 20, 32). Elle a nettement pour lui une origine divine (Ac 14, 26 ; 15, 40 ; 23, 27). »Y. Girard (Interbible.org).

Première lecture : Consolez mon peuple (Is 40, 1-5.9-11)

Jean-Baptiste, dans le désert de Judée, est la « voix de celui qui crie » (Lc 3, 4) : il réalise la prophétie d’Isaïe proclamée en première lecture (Is 40), dans deux dimensions. Saint Luc cite littéralement la version grecque du verset Isaïe 40, 3, avec une légère différence de coupure par rapport à la version hébraïque, où la voix ne se situe pas nécessairement dans le désert : « Une voix proclame : “Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur.” » Ensuite, le ministère de Jean-Baptiste inaugure bien la prédication de l’Évangile : « Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. » (Is 40, 9) Deux détails linguistiques sont intéressants pour ce verset : la personne qui « élève sa voix » est au féminin dans l’hébreu. Serait-ce la ville de Jérusalem qui annonce le salut au peuple, constituant une préfiguration de l’Église l’annonçant aux nations ? D’autre part, la version grecque répète deux fois le verbe « εὐαγγελίζω, euanguelizô », qui donnera le terme « Évangile » pour les chrétiens. Dans l’Antiquité, c’est ainsi qu’était annoncé un grand événement, comme la naissance d’un nouveau roi, depuis un point élevé (« Monte sur une haute montagne », v. 9) où il fallait que le héraut élevât la voix pour se faire entendre de la foule.

Dieu change le sort de la ville : après l’humiliation de l’Exil vient la consolation du retour, et ce changement de ton est très perceptible à l’intérieur du livre d’Isaïe. Ce chapitre 40 inaugure une nouvelle partie du rouleau prophétique, probablement composée bien après les premiers chapitres.

Le chemin doit donc être préparé dans le désert, ce chemin de retour depuis Babylone où ravins et escarpements sont nombreux, provoquant la fatigue des marcheurs. Ils doivent donc être comblés et abaissés pour permettre aux pauvres du peuple de revenir à Jérusalem : la ville se réjouit du retour de ses enfants. Le prophète comprend ce changement de fortune comme un père qui réconforte son enfant après la correction. Un proverbe dit en effet : « Corrige ton fils, il te laissera en repos et fera les délices de ton âme » (Pr 29, 17) ; ainsi le Seigneur a décidé que Jérusalem « a reçu du Seigneur le double pour toutes ses fautes », c’est-à-dire la correction légale suffisante pour considérer que le délit est effacé ; le temps de la consolation est venu pour la Cité, Dieu lui-même va venir la visiter.

Dans l’imaginaire religieux d’Israël, la Gloire du Seigneur devait venir de l’Est, comme le soleil levant ; c’est ainsi qu’était orienté le Temple de Jérusalem et qu’Ézéchiel avait vu le retour du Seigneur dans le Temple idéal : « La gloire du Seigneur arriva au Temple par le porche qui fait face à l’orient. » (Ez 43, 4) Mais l’Est de Jérusalem est occupé par le mont des Oliviers, puis le paysage s’enfonce dans le désert de Juda jusqu’aux profondeurs de la vallée du Jourdain, avant de remonter sur l’autre rive avec les monts de Moab (Jordanie), et de nouveau le désert… C’est tout cela qu’Isaïe contemple peut-être, en imaginant un gigantesque aménagement du territoire pour constituer une voie sacrée digne de la venue de la Gloire : « Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissée ! » (Is 40, 4.) On peut aussi y lire une parabole de la vie spirituelle du peuple d’Israël et du cœur de tout homme : pour y préparer une voie triomphale au Seigneur, il faut aplanir le caractère, abaisser l’orgueil et les rébellions, combler les blessures…

Cette entrée triomphale, c’est Jésus qui l’accomplira depuis le mont des Oliviers, quelques jours avant sa Pâque (cf. Lc 19, 38) ; mais en attendant ce jour, la « gloire du Seigneur » se manifeste en lui dans le Jourdain, après que la « voix du désert » l’a désigné comme « Celui qui vient ». Et il va bientôt « parler au cœur de Jérusalem »…

Psaume : Grandeur de la création (Ps 104)

Comment imaginer la visite d’un hôte si élevé ? La grandeur de la création nous laisse entrevoir la majesté du Créateur : le psalmiste décrit la « magnificence » de celui qui « déploie les cieux » (Ps 104). Le récit de la création (cf. Gn 1) y figure en arrière-plan : celui qui a dit « que la lumière soit » s’en revêt comme d’un manteau ; il a peuplé la mer d’un « grouillement d’animaux » (Gn 1, 21) et les signes de puissance dans la nature, entre « nuées » et « flammes des éclairs », rappellent sa manifestation lors de l’Exode, depuis le mont Sinaï.

Enfin, le « souffle divin » (רוח, ruah) donne la vie à toutes les créatures ; traduit en grec par « esprit » (πνεῦμα, pneuma), c’est lui qui est « répandu sur nous en abondance » (saint Paul, 2e lecture), pour accomplir une nouvelle création ; c’est lui qui est descendu sur Jésus sous forme de colombe, manifestant sa Gloire… La liturgie reprend ces éléments dans la Prière collecte :

« Dieu éternel et tout-puissant, quand le Christ fut baptisé dans le Jourdain et que l’Esprit Saint reposa sur lui, tu l’as désigné comme ton Fils bien-aimé ; accorde à tes fils adoptifs, nés de l’eau et de l’Esprit, de se garder toujours dans ta sainte volonté. Par Jésus-Christ… »Collecte de la messe du jour.

 

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 Baptême du Seigneur


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount