lecture

À l’écoute de la Parole

La première lecture : don de la Manne (Ex 16)

La première lecture nous transporte à un moment critique de la grande épopée de l’Exode. Le peuple d’Israël vient d’être libéré par Dieu de l’esclavage d’Egypte (Ex 1-15). Les signes éclatants de cette libération ont culminé avec la traversée de la Mer Rouge, que le Cantique de Moïse a chanté au chapitre précédent (Ex 15). Toutefois le peuple n’est pas encore parvenu à la montagne du Sinaï où Dieu l’attend pour conclure l’Alliance (Ex 19 et suivants). Après la sortie d’Égypte, avant l’Alliance : c’est le temps du désert, et le peuple, naguère installé au sein de la civilisation la plus avancée et la plus riche de son temps, doit s’adapter, dans la douleur, à des conditions de vie très précaires.

Le Seigneur intervient alors pour assurer la survie matérielle de son peuple, mais Il ne cesse de demander en retour sa fidélité et sa confiance : « Si tu écoutes bien la voix du Seigneur ton Dieu et fais ce qui est droit à ses yeux, si tu prêtes l’oreille à ses commandements et observes toutes ses lois, tous les maux que j’ai infligés à l’Égypte, je ne te les infligerai pas, car je suis le Seigneur, celui qui te guérit. » (Ex 15,26).

Les chapitres 15 à 17 du livre de l’Exode relatent les prodiges de Dieu au désert : assainissement de l’eau (Ex 15,22), envoi de la manne et des cailles (Ex 16), jaillissement de sources d’eau au désert et victoire sur les ennemis (Ex 17)… Curieusement, les bienfaits du Seigneur ne suffisent pas à faire taire les récriminations du peuple et ses doutes sur la bonté de Dieu. Ce sera aussi le cas pour Jésus dans le chapitre 6 de saint Jean : l’Amour qui se donne n’est pas accueilli.

Le don de la manne, dont nous lisons le récit ce dimanche, s’inscrit dans cette « dispute ». À travers ses doléances à Moïse et Aaron, le peuple récrimine contre Dieu et le soupçonne d’intentions mauvaises : « Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! » (Ex 16,3). Au contraire, le Seigneur fait tout pour obtenir la confiance et la foi d’Israël : « Alors vous saurez que moi, le Seigneur, je suis votre Dieu » (v.12).

Le texte exprime bien la tendresse surabondante de Dieu pour son peuple :« voici que du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous », et son attente, en retour, d’un amour obéissant : « je verrai s’il marchera, ou non, selon ma loi ».

Cette tendresse est symbolisée par la rosée rafraîchissante et consolante qui tombe autour du camp ; sa matérialisation en fine croûte dit bien la délicatesse de Dieu. À ceci répond la brutalité du peuple qui reçoit cette nouveauté sans remerciement et avec scepticisme, tel un enfant gâté, placé devant un mets qu’il ne connaît pas. Le nom adopté pour la manne est à saisir dans ce contexte : « Mann hou ? מן הוא », littéralement c’est quoi ?, francisé en manne. C’est une question ouverte qui n’exprime pas seulement la perplexité d’Israël devant la nouveauté de cette nourriture, mais aussi la mise en question de la relation avec Dieu. « Nous aime-t-Il vraiment ? » demande le peuple en dépit des signes très clairs donnés par Dieu ; « M’aiment-ils vraiment ? » continue de se demander Dieu à propos du peuple qui doute de lui malgré ses prodiges.

La manne est donnée par Dieu pour provoquer et essayer de résoudre cette question. C’est le rôle des signes : interroger le cœur de l’homme pour en obtenir la réponse de foi et d’amour. Le Deutéronome le formule ainsi : « Souviens-toi de tout le chemin que le Seigneur ton Dieu t’a fait faire pendant quarante ans dans le désert, afin de t’humilier, de t’éprouver et de connaître le fond de ton cœur : allais-tu ou non garder ses commandements ? » (Dt 8,2).

La matérialité de la manne est très secondaire : ce n’est qu’à la fin du chapitre qu’elle nous est décrite, « comme de la graine de coriandre, de couleur blanche, au goût de beignet au miel » (v.31). Donnée chaque matin, sans qu’il soit possible de la conserver, et s’adaptant aux besoins de chacun (Sg 16,20), la manne manifeste que le Seigneur pourvoit directement, au jour le jour, à tout ce qui est nécessaire pour la vie spirituelle de ses fidèles. C’est ainsi un beau symbole de la Parole de Dieu, vraie nourriture de l’âme :

« Il t’a humilié, il t’a fait sentir la faim, il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères n’aviez connue, pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais que l’homme vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur » (Dt 8,3).

Le psaume : Le Seigneur donne le pain du ciel (Ps 78)

Ayant reçu la manne au désert, Israël en a gardé une portion dans l’Arche d’Alliance (Ex 16,34), qui restera présente dans le Temple de Jérusalem jusqu’à l’exil. La manne accompagne ainsi le Peuple au cours des siècles et le souvenir du miracle nourrit sa foi. Le Psaume 78 (77) est à comprendre dans cette optique : « ce que nos père nous ont raconté… » (v.3). Cette fois, le peuple a compris. Le psalmiste reprend la longue énumération des bienfaits de Dieu et des refus du peuple ; il loue à posteriori la prévenance et la patience de Dieu. Il reconnaît la manne pour ce qu’elle est, non pas une nourriture au rabais, mais l’expression de la bonté de Dieu, le pain des forts, pour la route spirituelle qui doit mener jusqu’à la Terre Promise.

Voici, en résumé, le sens de cette nourriture spirituelle mentionnée en plusieurs endroits de la Bible :

« Méditant son passé devant Dieu dans la prière, Israël chante le bienfait de la manne : ‘froment et pain du ciel’, ‘pain des forts’, des anges qui habitent le ciel (Ps 78,23ss ; Ps 105,40 ; Ne 9,15). En célébrant ce don miraculeux, les sages imaginent les qualités que doit avoir une nourriture céleste, celle que le Créateur donnera à ses enfants lors du banquet eschatologique ; c’est à cette nourriture, objet de l’attente d’Israël, que pense l’auteur de la Sagesse, dans son commentaire inspiré (midrash) de l’Exode. La manne de l’avenir s’accommodera au goût de chacun et s’adaptera aux désirs des enfants de Dieu. Ceux-ci, en la goûtant, goûteront plus encore la douceur du Créateur qui met la création au service de ceux qui croient en lui (Sg 16,20ss). » [1]

L’évangile : le vrai pain venu du ciel (Jn 6)

Le Christ est venu apporter cette « manne eschatologique », la vraie nourriture céleste qui doit alimenter les enfants de Dieu : lui-même. Sa personne est le « pain de vie ». Dans cette troisième partie du chapitre 6 de Jean, que nous proclamons à la messe (vv.24-35), Jésus essaie d’amener peu à peu ses interlocuteurs à comprendre ce mystère. Nous assistons ainsi à un dialogue serré entre « les Juifs », c’est-à-dire les autorités religieuses qui représentent le peuple formé par Dieu au désert pour accueillir un jour la nouvelle manne, et Jésus qui affirme être lui-même, dans sa personne, ce « pain de vie ». Ce dialogue est encore possible car les foules sont ouvertes à la nouveauté (Que devons-nous faire ?, v.28) et avides de salut (donne-nous toujours de ce pain-là) mais nous verrons la semaine prochaine cet échange se durcir et terminer sur un échec.

Dans l’épisode de la Samaritaine (Jn 4), Jésus se présentait comme source d’eau vive qui étanche toute soif. La Samaritaine, elle aussi, désire cette boisson éternelle : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’aie plus soif, et que je n’aie plus à venir ici pour puiser » (Jn 4,15). Mais à la différence de la foule, dans le chapitre 6, elle finit par croire et laisse sa cruche, symbole de son ancienne soif, au bord du puits. Elle adhère au Christ qui vient de se révéler comme Messie. Les disciples, alors, n’avaient pas compris ; en invitant le Christ à venir partager leur repas, ils manifestent qu’ils en sont encore à une faim et une soif matériels. Celui-ci leur répond :

Pour moi, j’ai de quoi manger : c’est une nourriture que vous ne connaissez pas. Les disciples se disaient entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » Jésus leur dit : « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. (Jn 4, 32-34).

Les chapitres 4 et 6 de Jean nous transmettent donc cet appel de Jésus à vivre d’une autre nourriture que celle de la vie ordinaire : nous suivrons cette piste dans la méditation.

Le passage de ce jour évoque aussi Moïse : en effet, Jésus vient de multiplier les pains (évangile de la semaine dernière), et la foule a été nourrie miraculeusement comme jadis au désert (Ex 16) ; il a marché sur la Mer comme Moïse a séparé la Mer Rouge en deux parts ; pour se faire reconnaître, il a utilisé le nom divin – C’est moi, Je Suis (Jn 6,16-23, cf. Ex 3,14) ; lorsqu’Il commence à évoquer une nouvelle nourriture, « qui demeure jusque dans la vie éternelle » (v.27), les foules pensent spontanément à Moïse, à la manne et très probablement au Messie.

Jésus refuse cependant de se présenter comme un « nouveau Moïse », par une réplique très ramassée (v.32) qui demande explication : « Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ». En effet, Moïse était un intermédiaire, mais Celui qui a donné la manne c’est le Père qui donne maintenant son Fils pour la vie du monde : « c’est Lui, mon Père, qui vous donne le vrai pain venu du ciel », une nouvelle nourriture qui assure bien plus que la survie physique au désert.

Saint Jean utilise ici l’expression « venu du ciel » tirée du Psaume 78 (v.24), que nous prions à la messe de ce jour, pour l’appliquer au mystère de l’Incarnation du Verbe : le Christ est vraiment Celui qui vient de Dieu parmi nous (cf. Jn 1). Le texte ici fait écho aux propos tenus par Jésus à Nicodème (Jn 3) : « Celui qui vient du ciel est au-dessus de tous, il témoigne de ce qu’il a vu et entendu, et personne ne reçoit son témoignage. »

C’est cette réalité de l’incarnation, et du don total de Dieu en son Fils, que Jésus essaie de faire découvrir à ses interlocuteurs. En effet, alors que les foules l’appellent simplement « Rabbi » (v.25) au début du passage, Jésus révèle peu le mystère de sa personne :

Il se présente d’abord comme « le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau [ἐσφράγισεν] » (v.27), ce qui signifie qu’Il est un témoin autorisé, comme dans un autre passage de Jean : «Qui accueille son témoignage certifie [ἐσφράγισεν] que Dieu est véridique » (Jn 3,33). Cette image du sceau renvoie également aux rois d’Israël, marqués par l’onction, et au Messie qui est par excellence l’Oint du Seigneur. Le catéchisme nous rappelle que nous aussi avons reçu le « sceau de Dieu » à la confirmation [2].

Jésus affirme ensuite être :

  • Envoyé par Dieu – « celui qu’il a envoyé » (v.29), d’où la question des foules pour savoir si Jésus est un prophète envoyé par Dieu comme Moïse ;
  • e fils de Dieu : C’est mon Père qui vous donne le vrai pain (v 32);
  • « celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde » (v.33) : nous commençons à toucher les hauteurs du mystère du Christ, qui s’est incarné pour nous donner la vie ;
  • la nourriture qui donne la vie : « je suis le pain de vie, celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif » (v.35) : voici le sommet de la révélation de tout ce chapitre, avec cette expression typique de Jean pour dévoiler le mystère divin de Jésus au fil des chapitres « je suis… la résurrection et la vie, le bon pasteur, etc. ».
  • Au verset 39 (après le passage de ce jour) il ajoutera qu’il a le pouvoir de ressusciter les morts : « que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour ».

Ce mystère n’est accessible que par la foi, et c’est bien à cela que Jésus invite les foules : faire un pas dans la foi, car « l’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé » (v.29). Les foules au bord du lac de Tibériade ressemblent au peuple hébreu dans le désert (Ex 16) : devant la nouveauté du pain de vie, elles doivent s’ouvrir à la plénitude de la foi.

On notera toutefois que le discours de Jésus n’est pas encore directement eucharistique dans ce passage : il se désigne comme le « pain de vie », certes, mais c’est pour utiliser la perspective de la manne au désert comme introduction au mystère de sa propre personne. Nous pourrions déchiffrer cette métaphore en décrivant le mystère de la Parole : le Christ est le Verbe qui descend du ciel pour nourrir les âmes en étant la Parole de vérité. La vie qu’il apporte est celle de la communion trinitaire, accessible grâce à la foi, et qui conduit à la maison du Père.

Ce n’est qu’un peu plus loin dans le dialogue qu’il évoque clairement le mystère eucharistique : « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (v.51). Nous aborderons ce passage la semaine prochaine.

⇒Lire la méditation


[1] « Manne » dans Vocabulaire de Théologie biblique, Léon Dufour (ed.), Cerf 1970.

[2] « Par cette onction, le confirmand reçoit « la marque », le sceau de l’Esprit Saint. Le sceau est le symbole de la personne, signe de son autorité, de sa propriété sur un objet – c’est ainsi que l’on marquait les soldats du sceau de leur chef et aussi les esclaves de celui de leur maître – ; il authentifie un acte juridique ou un document et le rend éventuellement secret. Le Christ lui-même se déclare marqué du sceau de son Père (cf. Jn 6, 27). Le chrétien, lui aussi, est marqué d’un sceau :  » Celui qui nous affermit avec vous dans le Christ et qui nous a donné l’onction, c’est Dieu, lui qui nous a marqués de son sceau et a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit  » (2 Co 1, 22). Ce sceau de l’Esprit Saint, marque l’appartenance totale au Christ, la mise à son service pour toujours, mais aussi la promesse de la protection divine dans la grande épreuve eschatologique (cf. Ap 7). » Catéchisme, nº1295-6.


Jésus est le Pain de vie (Rembrandt)

Jésus est le Pain de vie (Rembrandt)


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount