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Méditation : désert et don de soi au service de la Compassion

L’évangile de ce dimanche nous montre une scène « prise sur le vif » par Marc : Jésus bouleversant son programme pour prendre soin des disciples, puis des foules qui réclament le pain de la Parole. Une scène très mouvementée qui nous parle cependant de l’essentiel : le cœur pastoral de Jésus, les nécessités du peuple, et le rôle des disciples. Avec d’importantes leçons pour l’Église d’aujourd’hui.

Des foules sans berger

Commençons par un constat : le monde n’a pas beaucoup changé et les âmes recherchent toujours avidement la présence de Jésus. Le cardinal Ratzinger décrivait ainsi l’actualité de notre page d’évangile :

« L’expression de Marc est très belle : ‘Il fut saisi de compassion envers eux, parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger’ (Mc 6,34). C’est comme un instantané de l’humanité en général. Si aujourd’hui, quelqu’un arrivait dans notre monde en provenance d’une autre étoile et qu’il puisse, pour ainsi dire, l’embrasser du regard extérieurement et intérieurement, il ne pourrait pas décrire mieux l’humanité qu’avec cette simple phrase : ils sont comme des brebis sans berger. Aujourd’hui l’humanité ne sait plus ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, qu’est-ce qu’on doit faire et ne pas faire, qu’est-ce qui est permis et au contraire ce qui est interdit à l’homme. […] L’homme ne sait plus comment s’orienter ; autrement il ne serait pas possible qu’aujourd’hui n’importe quel astrologue, n’importe quel devin, n’importe quel guérisseur se trouve chacun leur public docile, ni que n’importe quel gourou de secte puisse réunir autour de lui de quelconques disciples. ‘Ils sont comme des brebis sans berger’. Le Seigneur voit cela, il le voit tout d’abord dans ces palestiniens sur la rive du lac de Génésareth, mais à travers eux et par-delà les millénaires il le voit aussi dans l’humanité d’aujourd’hui, il voit aussi cette humanité qui est la nôtre et il a de la compassion pour elle ; parce qu’il est le pasteur, le seul vrai berger, le Bon Pasteur. » [1]

Si nous sommes prêtres ou consacrés, exerçant une charge pastorale ou professorale, il est bon de nous demander comment nous nous comportons avec le troupeau qui nous est confié : en nous adressant surtout aux brebis bien portantes ou bien en ayant soin, en premier, de ceux qui peinent, sont marginalisés ou en difficulté ? Quelle place faisons-nous au plus petits dans nos églises ? Comment prenons-nous en compte ceux qui entrent épisodiquement dans nos assemblées, ou ceux qui fréquentent à la marge nos églises lors des funérailles et des mariages ?

Si nous sommes laïcs, nous devons également nous interroger : qui sont les brebis sans berger autour de nous ? Parents âgés, adolescents en crise, amis ou connaissances en difficulté, inconnus sans repères placés sur notre route. Sommes–nous pour eux des bergers qui soignent et qui guident ou bien nous esquivons-nous ?

Don de soi

Notons le jeu de regards dans la scène de Marc, selon les différents personnages. Jésus voit tout, puisqu’il perçoit la fatigue de ses disciples, puis la misère des foules : « Jésus vit une grande foule, il fut saisi de compassion envers eux… » (Mc 6,34). Comme d’habitude, son regard pénètre l’intérieur des âmes au-delà de l’enveloppe des visages ; c’est directement avec son Cœur qu’Il évalue les nécessités de chacun.

Les foules « les virent s’éloigner, et beaucoup comprirent leur intention » (v.33) : leur misère matérielle et morale rend leur sensibilité très vive. Ils se sont approchés du Christ et ne le laisseront pas s’échapper si facilement ! Par contre, les apôtres, selon toute apparence, ne voient rien. Ils gardent probablement les yeux intérieurs fixés sur le récent succès de leur première tournée apostolique, mais leurs yeux se ferment aux nécessités des foules, ils ne désirent plus que leur repos . Et nous, sans aller au-delà de nos ressources, savons-nous prendre sur notre fatigue ou préférons-nous sauvegarder un équilibre de vie qui relève plutôt de l’égoïsme ? Nous laissons-nous facilement déranger et bousculer dans nos plans ou bien sommes-nous inflexibles ?

Lorsque l’embarcation arrive à terre et que les foules sont là, Jésus et les apôtres ont ainsi deux réactions opposées. Voilà une grande alternative dans notre vie : regarder la réalité comme le Cœur du Christ la considère, ou selon notre point de vue humain, si limité, si froid qu’il nous empêche d’être saints… Chiara Lubich la décrivait ainsi :

« Quelle douleur de penser que la vie d’innombrables hommes n’est pas vécue ! Ils ne vivent pas parce qu’ils ne voient pas. Et ils ne voient pas parce qu’ils ne regardent le monde, les choses, leur cercle familial et les hommes qu’avec leur propre œil. Pour voir, au contraire, il suffirait de suivre chaque événement, chaque chose, chaque homme avec l’œil de Dieu. Ne voit que celui qui s’insère en Dieu, celui qui, le connaissant comme « Amour », croit à son amour et raisonne comme les saints : ‘Tout ce que Dieu veut et permet est pour ma sainteté’. Ainsi, la joie et la douleur, la naissance et la mort, les angoisses et les exultations, les échecs et les victoires, les rencontres, les connaissances, le travail, les maladies et le chômage, les guerres et les fléaux, le sourire des enfants, l’affection des mères, tout, vraiment tout est la matière première de notre sainteté. » [2]

De la même manière, le cardinal Ratzinger pénètre un peu plus profondément dans l’intérieur du Cœur de Jésus, pour noter sa grandeur :

« Quand il arrive, il retrouve exactement ceux à qui il avait voulu échapper juste avant. Et il se passe quelque chose de magnifique : il ne se met pas en colère, il ne proteste pas, comme l’aurait probablement fait n’importe quelle autre personne, mais en les voyant, il est saisi de compassion. Il voit leur profond et secret besoin d’aide qui les pousse à lui courir après, et pour lequel sans doute le lendemain ils seront prêts à courir derrière un autre qui leur promettra quelque chose de plus et d’apparemment meilleur. » [3]

Pour évoquer ce que ressent Jésus le texte grec utilise le verbe σπλαγχνίζομαι (splancnizomai, être saisi aux entrailles). C’est le corollaire du terme hébreu רחמים, rahamim. « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée », dit Jésus à Angèle de Foligno. L’amour que Dieu nous porte n’est pas un vague sentiment de sympathie, c’est quelque chose qui le saisit au plus profond de son être, qui le bouleverse et le rend totalement perméable et vulnérable à la détresse de l’homme. Ultimement cet amour le fait mourir. Il le fait également s’identifier totalement à l’homme dans la souffrance : « Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » (Mt 25, 35).

Est-ce que nous aimons, au moins parfois, comme cela ? Nous connaissons tous l’angoisse quasi physique que nous ressentons lorsque nous savons un proche en danger, mais est-ce notre attitude à l’égard de nos frères souffrants et éloignés du salut ? Nous avons si souvent le réflexe de nous protéger par indifférence… mais aussi par peur de souffrir, nous aussi.

À l’écart avec Jésus

Comment nous transformer pour que cette grandeur d’âme de Jésus soit la nôtre ? Comment imiter Jésus et devenir un « bon pasteur » qui regarde chaque personne avec compassion ? C’est un enjeu si important pour tous ceux, comme les prêtres, qui sont en charge du peuple de Dieu… Voici quelques réflexions en lien avec la scène de Marc.

Regardons tout d’abord comment Jésus a essayé de transmettre cette compassion à ses disciples. Il les associe à son ministère : ils sont envoyés en mission (Mc 6), ils doivent collaborer pour les deux multiplications des pains, ils reçoivent à la fin de l’évangile toute autorité pour accomplir les œuvres que Jésus lui-même accomplissait pendant sa vie publique. Mais il ne s’agissait pas de les « jeter dans l’activité » sans une préparation préalable : à plusieurs reprises, Jésus les a aussi invités à se retirer dans un lieu désert, à échapper à l’emprise des foules, à refaire leurs forces humaines et spirituelles en vivant avec lui. Il y a donc un double mouvement dans la vie des Apôtres : le Seigneur les « plonge » dans la vie du peuple saint ; mais régulièrement Il les soustrait à l’activité extérieure pour qu’ils se centrent sur l’essentiel. Il va bientôt les emmener « dans le territoire de Tyr » (Mc 7,24), en-dehors de la Galilée, pour une de ces périodes de solitude.

Par deux fois, l’évangile de ce jour utilise l’expression « à l’écart », littéralement « entre eux, en privé » (κατ᾽ ἰδίαν, cat’idian), comme lorsque Jésus prend à part les trois disciples pour la transfiguration (Mc 9,2), ou que les apôtres lui demandent une explication entre nous (9,28). Une séparation de la foule qui n’est pas une fuite mais un attachement au Seigneur, un mouvement de pénétration dans son Cœur qui est absolument nécessaire au disciple. Saint Bonaventure nous invite à le suivre :

« À l’exemple du Seigneur, allez donc dans la solitude ; c’est-à-dire, séparez-vous de la société des autres autant que vous le pourrez, et devenez solitaire si vous voulez vous unir à lui, et le contempler par la pureté de votre cœur. Fuyez encore les longs entretiens, surtout avec les personnes du siècle. Ne cherchez point de nouvelles dévotions, ni de nouvelles amitiés ; ne remplissez point vos yeux ni vos oreilles de vains fantômes. Tout ce qui peut troubler le repos de votre cœur et la tranquillité de votre esprit, évitez-le comme un poison qui donnerait la mort à votre âme. Ce n’était pas sans raison que les saints solitaires se retiraient dans les déserts et dans les lieux les plus éloignés de la visite des hommes ; ce n’était pas sans raison qu’ils recommandaient à ceux qui vivaient dans les monastères, d’être aveugles, sourds et muets. » [4]

Ces périodes de retraite que Jésus voulait pour ses disciples, les préservaient aussi de l’activisme, une maladie qui guette toujours les pasteurs et que le pape François a épinglée ainsi :

« Une autre [maladie] : la maladie du “marthalisme” (qui vient de Marthe), d’une activité excessive ; ou de ceux qui se noient dans le travail et qui négligent, inévitablement “la meilleure part” : le fait de s’asseoir aux pieds de Jésus (cf. Lc 10, 38-42). C’est pourquoi Jésus a appelé ses disciples à “se reposer un peu” (cf. Mc 6, 31), car négliger le repos nécessaire conduit au stress et à l’agitation. Le temps du repos, pour celui qui a accompli sa mission, est nécessaire, juste et doit être vécu sérieusement : en passant un peu de temps avec la famille et en respectant les vacances comme moments de ressourcement spirituel et physique ; nous devons apprendre ce qu’enseignait le Qohéleth qu’ “il y a un temps pour tout” (3,1-15). »  [5]

Se retirer au désert avec Jésus pour se reposer, apprendre à le connaître et modeler son cœur au Sien ; apprendre combien il nous aime pour apprendre à aimer ; puis retourner dans le monde pour vivre à l’unisson des nécessités du Peuple saint et se donner sans relâche à la mission : voilà les deux mouvements de l’apôtre authentique, comme l’aspiration et l’expiration qui forment ensemble la respiration de tout le corps. Mais ces deux moments sont reliés par un mystère qui transparaît dans l’évangile du jour : la compassion, cette miséricorde qui anime le Cœur de Jésus. C’est elle qui jaillit dans la solitude du désert ; c’est elle qui soutient l’action dans ses merveilles d’inventivité.

Il est également un lieu, dans la vie de l’Église, où cette Compassion surgit et réunit contemplation et mission : c’est la liturgie, ces célébrations où nous pouvons nous immerger dans le mystère du Cœur du Christ. En voici l’explication par le père Jean Corbon :

« Nous pourrons faire toutes les considérations de théologie ou de pastorale missionnaire, le mystère de la Mission ne saisira notre vie que si notre cœur est retourné, labouré et irrigué par la Compassion divine. Il nous faut être habités par elle. La Liturgie vécue commence à nous vivifier au niveau du cœur, par la prière de plus en plus continuelle et, de là, elle pénètre notre nature, notre activité, toute relation. Plus elle nous déifie, plus notre vie devient l’œuvre de Dieu ; plus la Communion divine restaure notre relation, plus nous devenons l’Église. La Liturgie dilate ainsi l’Eglise en espace humain de Compassion divine. C’est à ce moment de maturité que le mystère de la Liturgie, célébrée et vécue, déchire le cœur de l’Église, comme l’Amour a déchiré celui du Père, et l’Esprit celui du Christ expirant sur la Croix. Alors la Compassion s’épanche sur le monde, et voilà la Mission. » [6]

Pour recevoir cette compassion divine, nous pouvons invoquer Marie, mère de Miséricorde, avec cette prière que nous offrent des religieuses :

« Très Sainte Vierge Marie, Notre Dame de la Compassion. Mère pleine de miséricorde et de tendresse. Nous te confions le secret de nos vies. Que ta douce lumière nous accompagne. Dans la joie comme dans l’épreuve. Que ton cœur immaculé et aimant sans mesure, guide nos pas vers ton Fils Jésus. Que nous découvrions au creux de ton Amour, Le bonheur d’aimer et d’être aimés. Donne-nous le courage de voir les plaies du monde, Et la force de les soulager. Fais de nos déchirures un passage, Et de nos blessures un chemin. Apprends-nous à ouvrir notre âme à ce qui est beau, notre esprit à ce qui est vrai, notre cœur à ce qui est bien. Ne laisse jamais en nous, pénétrer l’indifférence. Nous te saluons Marie pleine de grâce, et nous nous confions à toi. » [7]


[1]Joseph Ratzinger, Enseigner et apprendre l’amour de Dieu, Parole et silence 2016, p. 197.
[2]Chiara Lubich, Jésus abandonné, dans La dottrina spirituale, Mondadori, p. 131 (notre traduction).
[3] Joseph Ratzinger, Enseigner et apprendre l’amour de Dieu, Parole et silence 2016, p. 196.
[4]Saint Bonaventure, Méditations sur la vie de Jésus-Christ, chapitre XVII.
[5]Pape François, Vœux de Noël à la curie romaine en 2014
[6]Jean Corbon, Liturgie de source, Cerf 2007, p.196.
[7]Prière à Marie, Notre Dame de la Compassion, offerte par les sœurs du même nom, disponible ici


Jésus engage les apôtres à se reposer (Tissot, 1890)

          Jésus engage les apôtres à se reposer (Tissot, 1890)


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