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Méditation : miséricorde de Dieu et pauvreté de l’homme

L’évangile nous présente deux femmes en grande détresse, vivant une pauvreté existentielle et radicale qui est celle de l’humanité blessée par le péché. Elles sont sauvées par le Christ grâce à la foi. Voici donc une excellente image de l’âme humaine et de l’Église : cette femme qui marche difficilement dans l’histoire de ce monde et qui reçoit du Seigneur le Salut. Deux idées guideront notre méditation : son chemin est pavé de souffrances mais mène vers le Ciel ; elle ne peut le parcourir que grâce à la profonde pauvreté du cœur.

Miséricorde de Dieu

La souffrance est présente partout autour de nous, et en nous, mais souvent nous ne voulons pas la voir, nous nous voilons la face… c’est le paradoxe de la troisième béatitude que le pape François commente ainsi :

« “Heureux les affligés, car ils seront consolés ” : Le monde nous propose le contraire : le divertissement, la jouissance, le loisir, la diversion, et il nous dit que c’est cela qui fait la bonne vie. L’homme mondain ignore, détourne le regard quand il y a des problèmes de maladie ou de souffrance dans sa famille ou autour de lui. Le monde ne veut pas pleurer : il préfère ignorer les situations douloureuses, les dissimuler, les cacher. Il s’ingénie à fuir les situations où il y a de la souffrance, croyant qu’il est possible de masquer la réalité, où la croix ne peut jamais, jamais manquer. » [1]

Dieu n’aime pas la souffrance. La souffrance est un mal et Dieu n’a aucune compromission avec le mal. Les interprétations qui laissent penser que christianisme exalte la souffrance et la considère comme voulue par Dieu sont erronées. Comme le rappelle la première lecture de ce jour : « Dieu n’a pas fait la mort ; il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants, Il les a tous créés pour qu’ils subsistent » (Sg 1,13). Il s’oppose efficacement à la « puissance de l’Hadès » (v.15) et exerce naturellement la souveraineté divine parmi les hommes.

Dans le Christ, la « justice qui est immortelle » a pris un visage, celui du Juste, guérisseur et source de vie : « Là où il passait, il faisait le bien et guérissait tous ceux qui étaient sous le pouvoir du diable, car Dieu était avec lui » (Ac 10, 38). Jésus n’est resté insensible à aucune souffrance, à aucune détresse ; il n’a jamais recommandé à quiconque de souffrir. On se souvient de ses larmes devant le tombeau de Lazare. Même s’il désire ardemment nous sauver, il frémit à la perspective de sa Passion : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » (Marc 14, 36).

En revanche, il vient épouser mystérieusement notre souffrance : il accepte de nous aimer jusqu’à l’extrême. Ainsi, il donne à la souffrance une force rédemptrice. Il porte dans sa Passion toutes nos croix, mais aussi tout le poids de nos péchés et de ceux des hommes de tous les temps, ce qui fait de lui par excellence “ l’homme de douleurs, familier de la souffrance” (Isaïe 53, 3). Il peut alors inviter ceux qui le suivent à passer par le même chemin, non dans le seul but de souffrir, mais pour se joindre à sa vie donnée jusqu’au bout. Il peut aussi s’identifier totalement aux pauvres et aux souffrants : “ j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ”(Mt 25, 36)

L’acceptation de la souffrance par Jésus est l’expression ultime d’un être totalement tourné vers le Père et tendu, de par cet amour partagé, vers le salut de l’homme ; c’est le point d’orgue d’un dépouillement que saint Paul résume ainsi:

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 5-8).

Ainsi, la souffrance humaine n’est plus une impasse solitaire ; elle devient sacrée, habitée par Dieu et peut prendre sens à travers lui. Par les Béatitudes, Jésus nous invite à prendre le même chemin que lui, et le pape François va jusqu’à définir la sainteté comme « savoir pleurer avec les autres » :

« La personne qui voit les choses comme elles sont réellement se laisse transpercer par la douleur et pleure dans son cœur, elle est capable de toucher les profondeurs de la vie et d’être authentiquement heureuse. Cette personne est consolée, mais par le réconfort de Jésus et non par celui du monde. Elle peut ainsi avoir le courage de partager la souffrance des autres et elle cesse de fuir les situations douloureuses. De cette manière, elle trouve que la vie a un sens, en aidant l’autre dans sa souffrance, en comprenant les angoisses des autres, en soulageant les autres. Cette personne sent que l’autre est la chair de sa chair, elle ne craint pas de s’en approcher jusqu’à toucher sa blessure, elle compatit jusqu’à se rendre compte que les distances ont été supprimées. Il devient ainsi possible d’accueillir cette exhortation de saint Paul : “Pleurez avec qui pleure ” (Rm 12, 15). Savoir pleurer avec les autres, c’est cela la sainteté ! » [2]

Nécessaire pauvreté

Aucune existence humaine n’est exempte de souffrance. De même, aucune existence n’échappe à la miséricorde de Dieu, venu dans le Christ le délivrer de la souffrance et du mal.

C’est la foi qui permet d’aller vers le Christ et de recevoir de lui cette miséricorde. Saint Paul semble commenter l’évangile du jour lorsqu’il nous exhorte ainsi : « si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. » (Rom 10,9-10). C’est donc la foi que Jésus cherche avidement dans ces chapitres de saint Marc.

Cette foi qu’Il a tant de mal à trouver chez les apôtres, la trouve-t-il chez nous ? Nous avons tant d’occasions de rencontrer réellement le Christ : les pauvres, la célébration de la messe, le sacrement du pardon, l’adoration, la prière intérieure, l’écoute de la Parole…

Jésus s’étonne de ce manque de foi et nous en donne une explication dans la parabole du semeur : « Il y en a d’autres qui ont reçu la semence dans les ronces : ceux-ci entendent la Parole, mais les soucis du monde, la séduction de la richesse et toutes les autres convoitises les envahissent et étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit. » (Mc 4,18-19).

La pauvreté du cœur est une nécessité pour croire : si l’âme est étouffée par ses propres richesses, sûre de ses propres moyens et mérites, remplie de ses propres désirs mondains, si elle se place perpétuellement au centre de ses préoccupations, comment l’Esprit pourrait-il lui insuffler la foi qui est adhésion à un autre, le Christ qui s’est dépouillé de tout pour nous ? Les deux personnages de l’évangile qui expriment leur foi, Jaïre et l’hémorroïsse, ont vécu des situations extrêmes de souffrance qui ont mis à nu leur cœur, comme un désert brûlé par le soleil. La foi en Jésus a pu y naître comme un arbre unique, dont on prend un soin tout particulier : non pas comme ces jungles que sont les cœurs satisfaits, tellement luxuriantes qu’elles ne laissent pas croître l’essentiel…

« Crois seulement », dit Jésus. C’est bien le second terme qui pose souvent problème. Nous ne nous contentons pas de croire seulement en lui, nous cherchons aussi nos propres assurances humaines, en plus de la foi au Christ. Croire au Christ, oui, mais croire seulement en lui… Dans nos vies chrétiennes, la souffrance, le dépouillement et l’échec sont parfois des circonstances nécessaires pour faire grandir notre foi. Nous n’avons alors plus que Dieu. Un auteur franciscain, faisant parler saint François, l’explique très bien :

« Nous voulons toujours ajouter une coudée à notre taille, d’une manière ou d’une autre. Tel est le but de la plupart de nos actions. Même lorsque nous pensons travailler pour le Royaume de Dieu, c’est encore cela que nous recherchons bien souvent. Jusqu’au jour où, nous heurtant à l’échec, à un échec profond, il ne nous reste que cette seule réalité démesurée : Dieu est. Nous découvrons alors qu’il n’y a de tout-puissant que lui, et qu’il est le seul saint et le seul bon. L’homme qui accepte cette réalité et qui s’en réjouit à fond a trouvé la paix. Dieu est, et c’est assez. Quoi qu’il arrive, il y a Dieu, la splendeur de Dieu. Il suffit que Dieu soit Dieu. Seul, l’homme qui accepte Dieu de cette manière est capable de s’accepter vraiment soi-même. Il devient libre de tout vouloir particulier. Plus rien ne vient troubler en lui le jeu divin de la création. Son vouloir s’est simplifié et en même temps il s’est fait vaste et profond comme le monde. Un simple et pur vouloir de Dieu, qui embrasse tout, qui accueille tout. Plus rien ne le sépare de l’acte créateur. Il est entièrement ouvert à l’action de Dieu qui fait de lui ce qu’il veut, qui le mène où il veut. » [3]

La pauvreté joue un rôle si grand dans la vie spirituelle qu’elle constitue l’un des trois vœux religieux : au-delà de la pauvreté matérielle, et se fondant en elle, la pauvreté spirituelle est cette liberté du cœur qui ne s’attache à aucun projet personnel, qui reste disponible pour l’action de l’Esprit, et qui refuse les tentations toujours persistantes du monde… Dans la deuxième lecture (qui suit un autre cycle), saint Paul nous donnait cette clé christologique pour apprécier la pauvreté : « Vous connaissez en effet le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ : Lui qui est riche, il s’est fait pauvre à cause de vous, pour que nous deveniez riches par sa pauvreté » (2Co 8,9).

Nous en trouvons un bel exemple dans la personne du cardinal Daniélou, qui luttait pour être dans le monde sans se laisser contaminer par lui. Il écrivait ainsi dans son journal :

« Tout donner sans exception, me laisser entièrement faire par Dieu, dans l’obéissance entière. Me voir ainsi, homme de Dieu seul. Marcher avec grande circonspection, évitant toute occasion de la plus légère offense. Très librement aussi. C’est cette abnégation radicale qui est l’unique chose qui compte. Le reste est don gratuit que Dieu ne ménage pas aux siens. Avec cela, je ne risque rien au milieu de la vie la plus active, la plus mêlée au monde. Je suis retiré, je vis sur un autre plan. Enfin je cède. Enfin c’en est fait de cette épuisante dualité. Dieu seul. » [4]

Observons comment la pauvreté se manifeste dans le passage de ce jour. Pour la femme, c’est très clair : du fait de sa maladie, elle est devenue une paria et s’est ruinée. Plus de vie sociale, plus de vie cultuelle, plus de ressources et plus d’avenir, car son état ne fait qu’empirer. La vie l’a contrainte à une telle humilité qu’elle ne prétend à rien de plus que toucher le manteau du Maître. Une fois appelée par Lui, elle manifeste sa pauvreté par son abandon total, extérieur «Elle vint se jeter à ses pieds », et intérieur « et lui dit toute la vérité ». Elle livre son cœur, totalement.

Jaïre, lui, n’est pas un paria. C’est un notable, un chef de synagogue. Il a probablement déjà entendu et vu agir Jésus à plusieurs reprises, et a dû se faire une opinion favorable sur ce rabbin, sinon il n’aurait pas recours à lui. Or, le voici sur le point de perdre ce qu’un être humain a de plus cher : son enfant. C’est cela qui vient creuser en lui la pauvreté au point de le dépouiller de ce qu’il a socialement de plus important : sa réputation de Juif pieux, respectueux de la Loi. Lui aussi pose publiquement un geste de total abandon, qui indique cette pauvreté intérieure : « il tombe à ses pieds et le supplie instamment » (v 24-25). Cette pauvreté galvanise sa foi : « viens lui imposer les mains pour qu’elle soit sauvée et qu’elle vive ! »

Et nous, comment nous présentons-nous devant Dieu ? Comme des personnes qui ne comptent que sur lui, ou comme des « semi-croyants », qui croient en lui mais croient aussi en eux-mêmes, en leurs propres forces ? Venons-nous à lui comme des justes qui ont ponctuellement besoin d’une aide d’appoint, ou comme des pauvres – ce que nous sommes en réalité, dont la seule richesse est l’amour de leur Dieu ?

Nous pouvons, pour terminer, méditer cette page d’évangile ainsi : mettons-nous à la place de la pauvre femme malade, pour porter devant le Christ toutes nos maladies ; mettons-nous à la place de Jaïre, pour porter au Christ toutes les âmes qui nous sont confiées et qui se meurent sans lui. Que notre participation à la messe en soit illuminée : en se donnant à nous dans la Parole et dans le Pain, le Christ se laisse toucher par nos misères. Il n’a besoin que de notre foi dépouillée pour renouveler le fond de notre existence. Nous pouvons reprendre cette prière de saint Jérôme :

« Que Jésus nous touche nous aussi et aussitôt nous marcherons. Bien que nous soyons paralysés, bien que nos œuvres soient mauvaises et que nous ne puissions pas marcher, bien que nous soyons couchés sur le lit de nos péchés et de notre corps, si Jésus nous touche, aussitôt nous serons guéris. La belle-mère de Pierre était tourmentée par les fièvres : Jésus lui toucha la main, elle se leva et aussitôt elle le servait. […] Je t’en supplie, Seigneur, à nous aussi qui sommes couchés, touche-nous la main, relève-nous du lit de nos péchés et fais-nous marcher. Quand nous aurons marché, fais-nous donner à manger : couchés, nous ne pouvons pas manger ; si nous ne sommes pas debout, nous ne sommes pas capables de recevoir le corps du Christ. » [5]


[1] Pape François, Gaudete et Exsultate, nº75.

[2] Pape François, Gaudete et Exsultate, nº76.

[3] Eloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre, DDB 1991, p.136.

[4] Jean Daniélou SJ, Carnets spirituels, Cerf 1993, p.354.

[5] Saint Jérôme, Homélies sur Marc, SC 494, pp. 129-131.


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount