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Méditation : L’humilité pour entrer dans le mystère

Saint Joseph, humble face au mystère

Les textes de la messe nous présentent trois personnes confrontées au mystère de Dieu qui intervient dans leur vie. Tout d’abord, l’exemple négatif du roi Acaz, qui est réprimandé par Isaïe. Tant de fois Dieu veut nous rejoindre dans notre histoire, mais notre orgueil l’en empêche ! Le signe qui lui est donné est très personnel (ta descendance est assurée), comme ces multiples invitations que le Seigneur sème en notre vie. Il se maintient fidèle à ses engagements lors de notre baptême, même si nous nous détournons de lui. Il ne cesse d’envoyer des messagers comme Isaïe pour que les pécheurs retrouvent leur dignité royale. C’est une très grande joie pour un prêtre lorsqu’il accueille un fidèle qui revient à la maison du Seigneur après une longue période d’absence… en découvrant que le Seigneur ne l’a jamais abandonné. Mais le signe d’Acaz dépasse largement les circonstances historiques : cette parole du prophète ne dévoilera tout son sens qu’avec le Christ. Si nous percevions tout l’enjeu des suggestions de l’Esprit Saint !

Il y a aussi l’exemple de saint Paul : sa vocation d’apôtre est née de sa rencontre déroutante avec le Christ sur le chemin de Damas, et consiste à propager le mystère du Christ aux nations. C’est bien ce que nous faisons nous aussi, chacun selon l’appel propre au sein de l’Église : transmission de la foi en famille, ministère de la prédication, témoignage par une consécration particulière, etc. Pour recevoir comme Paul cette « grâce et mission », l’exemple de saint Joseph est extraordinaire. Il est d’abord dérouté par l’action de Dieu, qui semble chambouler son projet de mariage, un projet si beau et saint. Ensuite, il sait écouter le message qui lui est adressé en songe, et il l’accepte dans son caractère très concret : il s’agit d’adopter un enfant, de prendre chez lui son épouse. Enfin, il obéit à cette volonté divine avec humilité, et bouleverse pour toujours ses plans dans un silence étonnant : pas une parole de lui n’est rapportée par l’Évangile. Une humilité soulignée par le pape François dans une homélie :

Le style de Marie et de Joseph montre précisément que tout l’amour de Dieu, pour arriver à nous, prend la voie de l’humilité. Dieu humble qui a voulu marcher avec son peuple. L’humilité est celle de Dieu qui nous enseigne, celle de Marie, celle de Joseph. »[1]

Et pourtant… Ce qui lui est demandé est très grand : « donner le nom » à l’Enfant, c’est-à-dire adopter le Messie, éduquer le Fils de Dieu dans sa nature humaine, puis s’effacer humblement… Toute sa vie, dans son caractère, Jésus portera les traits imprimés par l’humble charpentier de Nazareth. Son geste de « donner un nom », le nom de « Dieu sauve » (Jésus) va bien au-delà de l’aspect légal, s’agissant d’une personne si importante :

Le nom de Jésus signifie que le nom même de Dieu est présent en la personne de son Fils (cf. Ac 5, 41 ; 3 Jn 7) fait homme pour la rédemption universelle et définitive des péchés. Il est le nom divin qui seul apporte le salut (cf. Jn 3, 5 ; Ac 2, 21) et il peut désormais être invoqué de tous car il s’est uni à tous les hommes par l’Incarnation (cf. Rm 10, 6-13) de telle sorte qu’il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés (Ac 4, 12 ; cf. Ac 9, 14 ; Jc 2, 7). »[2]

De même, tant de Joseph sont intervenus dans notre vie pour y être des instruments de grâce : le prêtre qui nous a baptisé, le catéchiste qui nous a expliqué la foi, ce parent qui nous a transmis une dévotion envers la Vierge… Ils se sont ensuite effacés. Pourquoi ne pas prendre un temps pour prier pour eux ?

Percevoir Jésus, déjà présent dans le sein de Marie

Lorsque Joseph est confronté au mystère de la conception de Jésus, celui-ci est déjà présent : il est caché dans le sein de Marie. Présence très discrète, invisible aux yeux du monde, perçue seulement par sa Mère. C’est bien la façon de Dieu de se rendre présent : au plus profond de notre être, par la voix de la conscience ; derrière les circonstances de la vie, ce que nous nommons la Providence ; sous l’apparence humble d’un bout de pain, dans l’Eucharistie ; ou encore l’épaisseur humaine de ses ministres ordonnés qui cache sa puissance.

Seul un cœur attentif arrive à le percevoir. Ainsi l’Avent, ce temps de la gestation humaine de Jésus dans les entrailles de Marie, est vraiment une image de notre histoire, où Dieu agit en secret en attendant de se révéler pleinement à la fin des temps, comme une nouvelle naissance. C’est pourquoi Marie nous accompagne et nous invite à l’écoute, au regard intérieur, à la découverte du mystère. Paul Claudel nous la décrit pendant sa grossesse :

« Elle ne bouge pas, elle ne dit pas un mot, elle adore.
Elle est intérieure au monde, Dieu par elle n’est plus au-dehors,

Il est son œuvre et son fils et son petit et le fruit de ses entrailles ! »[3]

Pour l’accompagner, pour apprendre cette attitude de méditation silencieuse, mettons-nous à l’école de Marie, qui a vécu dans sa chair ces mystères que nous célébrons. La prière du rosaire pourra nous y aider, selon saint Jean-Paul II :

[Le rosaire livre] le « secret » qui permet de s’ouvrir plus facilement à une connaissance du Christ qui est profonde et qui engage. Nous pourrions l’appeler le chemin de Marie. C’est le chemin de l’exemple de la Vierge de Nazareth, femme de foi, de silence et d’écoute. »[4]

Il y a une autre façon de se mettre à l’école de Marie pendant ces derniers jours d’Avent. Il s’agit d’abandonner au Seigneur toute préoccupation intérieure. Ma préparation spirituelle n’a peut-être pas été à la hauteur ; les fêtes de Noël seront peut-être marquées par des tensions dans la famille, dans l’organisation matérielle, dans la solitude… Mais malgré cela – ou peut-être à cause de tout cela – l’Enfant-Jésus arrive, il veut irradier la paix et l’abandon à Dieu par sa seule présence d’enfant dépouillé de tout, mais heureux sur le sein de sa mère. Qu’est-ce qui me préoccupe actuellement ? Je le laisserai aux pieds de la crèche.

Le mystère de Jésus, l’Emmanuel

La contemplation de ces jours porte sur un objet précis : le mystère de Jésus, l’Emmanuel. Les trois personnages principaux des lectures de la messe (le roi Acaz, saint Paul et le juste Joseph) nous renvoient au personnage central de toute la Révélation, dont la présence est cachée : dans la promesse d’un prophète, dans la vie de l’Église, dans le sein de Marie. La liturgie nous invite à prendre place à côté des différents témoins de l’Incarnation, pour les imiter dans leur attente :

Jésus est celui que tous les prophètes avaient chanté, celui que la Vierge attendait avec amour, celui dont Jean Baptiste a proclamé la venue et révélé la présence au milieu des hommes. C’est lui qui nous donne la joie d’entrer déjà dans le mystère de Noël… »[5]

Le nom donné à l’Enfant est toute une théologie, non pas abstraite mais en relation étroite avec notre vie : Jésus (Iehoshua), Dieu sauve, parce qu’il vient nous sauver de nos péchés. Emmanuel (Imanu-El), Dieu avec nous, parce que sa personne est la présence même de Dieu. Mystère de l’Incarnation, de Dieu qui se fait homme pour marcher à nos côtés sur les chemins de la vie, pour toucher les plaies de notre péché et les guérir, pour nous montrer le chemin qui conduit vers le Père. Saint Jean Chrysostome offre une belle explication de ce nom d’Emmanuel :

Lorsque l’ange dit ‘on l’appellera Emmanuel’, c’est comme s’il disait : ils verront Dieu entre les hommes. De fait, même si Dieu a toujours été avec les hommes, cependant il n’a jamais été parmi eux d’une façon aussi visible et sensible comme il est arrivé après l’incarnation. »[6]

Ce mystère si profond commence dans le secret du cœur de Marie, et prendra tout l’Évangile pour se déployer. Mais c’est un mystère si grand que Dieu a disposé des témoins pour nous l’indiquer, comme saint Paul et le prophète Isaïe ; il lui a donné un gardien aussi fidèle que Joseph, et un « chemin d’accès » incomparable : Marie, notre Mère. Nous devons supplier Dieu pour pouvoir y accéder, en disant par exemple :

Seigneur Jésus, ouvre nos yeux à ta présence cachée. Donne-nous d’entendre les témoins que tu nous envoies, ces nouveaux Isaïe et Paul. Accorde-nous la confiance, l’abandon et l’obéissance comme le juste Joseph, pour découvrir les trésors cachés de ton Mystère, pour t’accueillir dignement à Noël, pour te recevoir dans le silence intérieur et te transmettre aux autres hommes. Que Marie inspire en chacun de nous et dans toute l’Église cette intimité avec Toi qui faisait sa joie sur terre, et qu’elle vit à présent dans le sein de la Trinité.


[1] Pape François, Méditation matinale en la chapelle de la maison saint Marthe, 8 avril 2013. Tout le passage est à méditer : « Dieu, humble, s’abaisse : il vient à nous et s’abaisse. Et il continuera à s’abaisser jusqu’à la croix ». Au moment de l’annonciation, « Marie aussi s’abaisse : elle ne comprend pas bien, mais elle est libre : elle comprend seulement l’essentiel. Et elle dit oui. Elle est humble : que soit faite la volonté de Dieu. Elle laisse son âme à la volonté de Dieu ». Et « Joseph, son fiancé — ils n’étaient pas encore mariés — s’abaisse lui aussi et se charge lui-même de cette responsabilité si grande ». Le style de Marie et de Joseph montre précisément que « tout l’amour de Dieu, pour arriver à nous, prend la voie de l’humilité. Dieu humble qui a voulu marcher avec son peuple ». « L’humilité est celle de Dieu qui nous enseigne, celle de Marie, celle de Joseph ». Et « l’humilité est celle de Jésus, qui finit sur la croix. Telle est la règle d’or pour un chrétien : progresser, avancer et s’abaisser. On ne peut pas aller sur une autre voie. Si je ne m’abaisse pas, si tu ne t’abaisses pas, tu n’es pas chrétien ». « Le triomphe du chrétien prend ce chemin de l’abaissement. Je crois que l’on dit ainsi : s’abaisser. Regardons Jésus qui commence à s’abaisser dans ce mystère si beau. Regardons Marie, regardons Joseph. Et demandons la grâce de l’humilité. Mais de cette humilité qui est la voie par laquelle passe assurément la charité ».

(Texte de l’Osservatore Romano, disponible ici. http://m.vatican.va/content/francescomobile/fr/cotidie/2013/documents/papa-francesco-cotidie_20130408.html. (Il s’agit d’une transcription des paroles du Saint-Père, d’où les nombreux guillemets).

[2] Catéchisme de l’Église catholique, nº 432.

[3] Voir ces belles strophes du poème :

« À la fin de ce troisième mois après l’Annonciation qui est juin,
La femme à qui Dieu même est joint
Ressentit le premier coup de son enfant et le mouvement d’un cœur sous son cœur.

Au sein de la Vierge sans péché commence une nouvelle ère.
L’enfant qui est avant le temps prend le temps au cœur de sa mère,
La respiration humaine pénètre le premier moteur.
Marie lourde de son fardeau, ayant conçu de l’Esprit-Saint,
S’est retirée loin de la vue des hommes au fond de l’oratoire souterrain
Comme la colombe du Cantique qui se roule au trou de la muraille.

Elle ne bouge pas, elle ne dit pas un mot, elle adore.
Elle est intérieure au monde, Dieu par elle n’est plus au-dehors,
Il est son œuvre et son fils et son petit et le fruit de ses entrailles ! […]

Ô Dieu caché dans la femme ! Ô cause liée de ce lien.
Jérusalem est dans l’ignorance, Joseph lui-même ne sait rien.
La mère est toute seule avec son enfant et reçoit son mouvement ineffable. »
(Paul Claudel, Corona Benignitatis Dei, L’Avent de Notre Dame, NRF p. 65).

[4] Saint Jean-Paul II, Exhortation Rosarium Virginis Mariae, nº 24.

https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_letters/2002/documents/hf_jp-ii_apl_20021016_rosarium-virginis-mariae.html

Voir tout le paragraphe : « Le rosaire se met au service de cet idéal, livrant le « secret » qui permet de s’ouvrir plus facilement à une connaissance du Christ qui est profonde et qui engage. Nous pourrions l’appeler le chemin de Marie. C’est le chemin de l’exemple de la Vierge de Nazareth, femme de foi, de silence et d’écoute. C’est en même temps le chemin d’une dévotion mariale, animée de la conscience du rapport indissoluble qui lie le Christ à sa très sainte Mère : les mystères du Christ sont aussi, dans un sens, les mystères de sa Mère, même quand elle n’y est pas directement impliquée, par le fait même qu’elle vit de lui et par lui. Faisant nôtres dans l’Ave Maria les paroles de l’ange Gabriel et de sainte Élisabeth, nous nous sentons toujours poussés à chercher d’une manière nouvelle en Marie, entre ses bras et dans son cœur, le ‘fruit béni de ses entrailles’ (cf. Lc 1, 42). »

[5] Préface II de l’Avent, en entier : « Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant, par le Christ, notre Seigneur. Il est celui que tous les prophètes avaient chanté, celui que la Vierge attendait avec amour, celui dont Jean Baptiste a proclamé la venue et révélé la présence au milieu des hommes. C’est lui qui nous donne la joie d’entrer déjà dans le mystère de Noël, pour qu’il nous trouve, quand il viendra, vigilants dans la prière et remplis d’allégresse. C’est pourquoi, avec les anges et tous les saints, nous proclamons ta gloire, en chantant (disant) d’une seule voix : Saint ! (…) ».

[6] Voir tout le paragraphe : « L’ange ne dit pas que tout cela est arrivé pour accomplir ce qu’Isaïe a dit, mais il dit que ‘tout cela arriva pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le Seigneur à travers le prophète’. La bouche était bien celle d’Isaïe, mais la prophétie venait d’en haut, de Dieu. Que disait-elle donc, cette prophétie ? Voici, la vierge concevra et mettra au monde un fils, et on l’appellera Emmanuel, ce qui veut dire ‘Dieu avec nous’. Pourquoi, me demanderez-vous, ne lui est-il pas donné le nom d’Emmanuel, mais celui de Jésus-Christ ? La raison en est que l’ange ne dit pas ‘tu l’appelleras’, mais ‘on l’appellera Emmanuel’, c’est-à-dire que les peuples et la réalité même des événements lui donneront ce nom. Ici, c’est le fait lui-même qui se réalise en donnant le nom, et c’est un usage courant dans l’Écriture : les faits qui se produisent acquièrent la valeur d’un nom et sont donnés comme tels. » (Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’Évangile de Matthieu 5, 2-3).


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  • Le Christ à Emmaus (Rembrandt, 1654)