lecture

Méditation : Entrer dans le mystère de la virginité féconde

Les textes de la messe nous présentent trois personnes confrontées au mystère de Dieu qui intervient dans leur vie : le roi Acaz, Joseph époux de Marie et l’apôtre saint Paul. Leurs trois âmes furent illuminées par le prodige de la virginité féconde : annoncé par Isaïe, accompli en Marie, se déployant dans l’Église. Mais à la grandeur du mystère correspond la nécessité d’une humilité véritable (1). La présence du Seigneur est en effet toujours discrète, comme le petit embryon dans le sein de Marie ; mettons-nous à l’école de sa Mère pour la déceler (2). Enfin, laissons-nous modeler, avec saint Joseph, par cette nouveauté absolue qu’est la fécondité passant par la virginité (3).

L’humilité comme porte d’entrée au Mystère

Tout d’abord, prenons l’exemple négatif du roi Acaz, enfermé dans son impiété alors que les circonstances historiques exigeraient un souverain vraiment saint ; Isaïe est envoyé pour le réprimander et annoncer l’action divine malgré la mauvaise volonté du roi. C’est un avertissement pour nous tous : le Seigneur veut nous rejoindre dans notre histoire troublée, pour que nous puissions accomplir notre mission, mais notre orgueil y renâcle souvent et nous causons ainsi la souffrance des âmes qui nous sont confiées, comme le peuple gémissant sous Acaz. Le signe qui lui fut donné était d’ailleurs très personnel, revenant à affirmer : « Ta descendance est assurée. » Il en est de même pour ces multiples invitations que l’Esprit sème en notre vie : il les choisit avec la délicatesse et la justesse d’un père qui nous connaît parfaitement.

Comme pour l’Ancienne Alliance, le Seigneur se maintient fidèle à ses engagements qu’il a solennellement pris avec nous lors de notre baptême, même si nous nous détournons de lui. Il ne cesse d’envoyer des messagers comme Isaïe aux innombrables roitelets que nous sommes, pour que nous puissions retrouver notre dignité royale. C’est une très grande joie pour un prêtre lorsqu’il accueille un fidèle qui revient à la maison du Seigneur après une longue période d’absence… en découvrant par d’innombrables détails que le Seigneur ne l’a jamais abandonné.

Il y a aussi l’exemple de saint Paul : sa vocation d’Apôtre est née de sa rencontre bouleversante avec le Christ sur le chemin de Damas, et consiste à propager le mystère du Christ aux nations. C’est bien ce que nous faisons, nous aussi, chacun selon l’appel qui lui est propre au sein de l’Église : transmission de la foi en famille, ministère de la prédication, témoignage par une consécration particulière, etc. Son exhortation reste d’actualité :

« Menez une vie digne de l’Évangile du Christ, afin que je constate, si je viens chez vous, ou que j’entende dire, si je reste absent, que vous tenez ferme dans un même esprit, luttant de concert et d’un cœur unanime pour la foi de l’Évangile. » (Ph 1, 27)

Pour accomplir cette grâce et cette mission, le troisième personnage, saint Joseph, reste source d’une profonde inspiration. Il fut d’abord dérouté par l’action de Dieu en Marie sa fiancée, qui semblait chambouler son projet de mariage, alors qu’il avait investi dans cette affaire tout son enthousiasme juvénile, nourri par la grandeur discrète de Marie qu’il admirait tant. Ensuite, il sut écouter le message adressé en songe et l’accepter dans sa dimension très concrète : il s’agissait d’adopter un enfant et de « prendre chez lui son épouse ». Jamais, notons-le en passant, personnage biblique n’avait reçu un ordre aussi enthousiasmant que celui-ci ! La vie commune avec Marie, il en rêvait depuis des mois et elle lui réservait bien des trésors…Enfin, il obéit à cette volonté divine avec humilité, adaptant ses projets dans un silence étonnant : pas une parole de lui n’est rapportée par l’Évangile. Une humilité soulignée par le pape François dans une homélie :

« Dieu, humble, s’abaisse : il vient à nous et s’abaisse. Et il continuera à s’abaisser jusqu’à la croix. Au moment de l’Annonciation, Marie aussi s’abaisse : elle ne comprend pas bien, mais elle est libre ; elle comprend seulement l’essentiel. Et elle dit oui. Elle est humble : “Que soit faite la volonté de Dieu”. Elle laisse son âme à la volonté de Dieu. Et Joseph, son fiancé – ils n’étaient pas encore mariés – s’abaisse lui aussi et se charge lui-même de cette responsabilité si grande. Le style de Marie et de Joseph montre précisément que tout l’amour de Dieu, pour arriver à nous, prend la voie de l’humilité. Dieu humble qui a voulu marcher avec son peuple. L’humilité est celle de Dieu qui nous enseigne, celle de Marie, celle de Joseph. Et l’humilité est celle de Jésus, qui finit sur la croix. Telle est la règle d’or pour un chrétien : progresser, avancer et s’abaisser. On ne peut pas aller sur une autre voie. Si je ne m’abaisse pas, si tu ne t’abaisses pas, tu n’es pas chrétien. Le triomphe du chrétien prend ce chemin de l’abaissement. Je crois que l’on dit ainsi : s’abaisser. Regardons Jésus qui commence à s’abaisser dans ce mystère si beau. Regardons Marie, regardons Joseph. Et demandons la grâce de l’humilité. Mais de cette humilité qui est la voie par laquelle passe assurément la charité[1]. »

Insistons sur cette triple humilité lors de l’Incarnation, qui est la porte d’entrée au mystère : celle, très proche de nous, de saint Joseph ; celle aussi de la Vierge Marie, qui se positionne par rapport à l’ange en affirmant : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole ! » (Lc 1, 38) ; celle enfin du Verbe divin qui daigne s’abaisser jusqu’à notre humanité :

« Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. » (Ph 2, 6-7)

Une humilité qui s’étendra dans le temps : Joseph dans le silence s’efface devant sa mission, tandis que le Fils de Dieu, pleinement conscient de sa dignité à douze ans, « leur restait soumis » (Lc 2, 51). La grandeur spirituelle de la Sainte Famille est fondée sur cette triple humilité où chacun veut s’abaisser pour élever les deux autres. Quelle source d’inspiration pour notre vie en Église ! Écoutons l’évêque Fénelon, depuis le grand siècle, nous expliquer ce qu’est la véritable humilité et peindre ainsi un portrait de saint Joseph :

« Il n’y a que Jésus-Christ qui nous puisse donner cette véritable humilité du cœur qui vient de lui : elle naît de l’onction de sa grâce ; elle ne consiste point, comme l’on s’imagine, à faire des actes extérieurs d’humilité, quoique cela soit bon, mais à demeurer à sa place. Celui qui s’estime quelque chose n’est pas véritablement humble ; celui qui veut quelque chose pour soi-même ne l’est pas non plus : mais celui qui s’oublie si fort soi-même qu’il ne pense jamais à soi, qui n’a pas un retour sur lui-même, qui au-dedans n’est que bassesse, et blessé de rien, sans affecter la patience au-dehors, qui parle de soi comme il parlerait d’un autre, qui n’affecte point de s’oublier soi-même lorsqu’il en est tout plein, qui se livre pour la charité sans faire attention si c’est humilité ou orgueil d’en user de la sorte, qui est très content de passer pour être sans humilité, enfin celui qui est plein de charité, est véritablement humble. Celui qui ne cherche point son intérêt, mais le seul intérêt de Dieu pour le temps et l’éternité, est humble. Plus on aime purement, plus l’humilité est parfaite. Ne mesurons donc point l’humilité sur l’extérieur composé ; ne la faisons point dépendre d’une action ou d’une autre, mais de la pure charité. La pure charité dépouille l’homme de lui-même ; elle le revêt de Jésus-Christ : c’est en quoi consiste la vraie humilité, qui fait que nous ne vivons plus en nous-mêmes, mais que Jésus-Christ vit en nous[2]. »

En venant bouleverser sa vie, l’Enfant Jésus a offert la véritable humilité à son père adoptif ; cela l’a rendu docile à la voix de l’ange et a permis à Dieu de lui confier une mission sublime : il s’agissait de « donner le nom » à l’Enfant, c’est-à-dire d’adopter le Messie et d’éduquer le Fils de Dieu dans sa nature humaine… Ne passons pas à côté de la grandeur de son rôle : comme tous les fils, Jésus portera dans son caractère les traits imprimés par l’humble charpentier de Nazareth, depuis la façon de parler et de travailler jusqu’aux relations sociales et une certaine vision du monde, tout en passant par les expressions de tendresse qui s’échangeaient dans le foyer de Nazareth, et d’innombrables aspects qui sont inscrits dans notre nature humaine.

Ce « nom » donné à l’Enfant renferme d’ailleurs toute une théologie, non pas abstraite, mais en relation étroite avec notre vie : Jésus (יהושׁוע, Iehoshua), « Dieu sauve », parce qu’il vient nous sauver de nos péchés ; Emmanuel (עמנו־אל, Imanu-El), « Dieu avec nous », parce que sa personne est la présence même de Dieu. Mystère de l’Incarnation, de Dieu qui se fait homme pour marcher à nos côtés sur les chemins de la vie, pour toucher les plaies de notre péché et les guérir, pour nous montrer le chemin qui conduit vers le Père. Saint Jean Chrysostome nous offre une explication de ce double nom :

« L’ange ne dit pas que tout cela est arrivé pour accomplir ce qu’Isaïe a dit, mais il dit que “tout cela arriva pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le Seigneur à travers le prophète”. La bouche était bien celle d’Isaïe, mais la prophétie venait d’en haut, de Dieu. Que disait-elle donc, cette prophétie ? Voici, la vierge concevra et mettra au monde un fils, et on l’appellera Emmanuel, ce qui veut dire “Dieu avec nous”. Pourquoi, me demanderez-vous, ne lui est-il pas donné le nom d’Emmanuel, mais celui de Jésus-Christ ? La raison en est que l’ange ne dit pas “tu l’appelleras”, mais “on l’appellera Emmanuel”, c’est-à-dire que les peuples et la réalité même des événements lui donneront ce nom. Ici, c’est le fait lui-même qui se réalise en donnant le nom, et c’est un usage courant dans l’Écriture : les faits qui se produisent acquièrent la valeur d’un nom et sont donnés comme tels. Lorsque l’ange dit “on l’appellera Emmanuel”, c’est comme s’il disait : ils verront Dieu entre les hommes. De fait, même si Dieu a toujours été avec les hommes, cependant il n’a jamais été parmi eux d’une façon aussi visible et sensible comme il est arrivé après l’Incarnation[3]. »

Saint Joseph, à travers la porte de l’humilité, est donc entré dans le mystère du Fils de Dieu en lui attribuant un nom humain. En dialoguant avec Marie, il a certainement médité sur les passages de l’Ancien Testament où le Nom divin est mentionné ; ils se sont probablement rappelés que le Temple de Jérusalem est le siège du Nom, par exemple dans le Lévitique : « Tu immoleras pour le Seigneur ton Dieu une pâque de gros et de petit bétail, au lieu choisi par le Seigneur ton Dieu pour y faire habiter son Nom. » (Lv 16, 2) Quelle émotion pour Joseph de penser que Marie, pendant sa grossesse, est le nouveau tabernacle choisi par le Seigneur pour y habiter ! Le Catéchisme nous offre quelques pistes bibliques pour approfondir ce mystère :

« Le nom de Jésus signifie que le nom même de Dieu est présent en la personne de son Fils (cf. Ac 5, 41 ; 3 Jn 7), fait homme pour la rédemption universelle et définitive des péchés. Il est le nom divin qui seul apporte le salut (cf. Jn 3, 5 ; Ac 2, 21) et il peut désormais être invoqué de tous car il s’est uni à tous les hommes par l’Incarnation (cf. Rm 10, 6-13), de telle sorte qu’il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel nous puissions être sauvés (Ac 4, 12 ; cf. Ac 9, 14 ; Jc 2, 7)[4]. »

Enfin, rappelons-nous que d’innombrables Joseph interviennent tout au long de notre vie pour y être des instruments de grâce : le prêtre qui nous a baptisés, les catéchistes qui nous ont expliqué la foi, ce parent qui nous a transmis une dévotion envers la Vierge ou encore ces Pasteurs qui ont veillé sur le troupeau où nous avons vécu, sans oublier ces vocations contemplatives qui nous portent dans la prière… Ils sont une foule immense d’âmes généreuses qui s’effacent dans l’humilité. Pourquoi ne pas prendre un temps de prière pour eux, en invoquant saint Joseph ?

Percevoir la présence de Jésus dans le silence

Lorsque Joseph est confronté au mystère de la conception de Jésus, celui-ci est déjà présent près de lui : il est caché dans le sein de Marie. Présence très discrète, invisible aux yeux du monde, perçue seulement par sa Mère et révélée à son père par un ange. C’est bien la façon d’agir habituelle du Dieu cachépour se rendre présent, comme nous le constatons aujourd’hui dans ses multiples manifestations : au plus profond de notre être, par la voix de la conscience ; derrière les circonstances de la vie, par ce que nous nommons la Providence ; sous l’apparence humble d’un bout de pain, dans l’Eucharistie ; ou encore caché par l’épaisseur humaine de ses ministres ordonnés…

La tradition théologique a relevé que les trois événements les plus prodigieux de l’histoire ont lieu dans le silence : l’Incarnation après l’apparition de l’ange à Marie, lorsque saint Luc termine son récit et laisse le lecteur imaginer « ce qui s’est passé » (cf. Lc 1) ; la Résurrection dans la nuit de Pâques, à laquelle personne n’a assisté ; l’Eucharistie où l’action divine se cache sous quelques paroles prononcées par le prêtre sur un peu de pain et de vin… Le penseur Romano Guardini tirait la leçon de ce fait :

« La liturgie de Noël contient deux versets tirés du chapitre dix-huit du livre de la Sagesse : “Pendant qu’un profond silence enveloppait tout le pays et que la nuit était arrivée au milieu de sa course rapide, votre Parole toute-puissante s’élança du haut du ciel de son trône royal.” (14-15) Ces mots parlent de l’Incarnation, et le recueillement infini qui l’accompagne y est merveilleusement exprimé. Les grandes choses, en effet, s’accomplissent dans le silence. Non pas dans le bruit et la mise en scène des événements extérieurs, mais dans la clarté du regard intérieur, dans le mouvement discret de la décision, dans des sacrifices et des victoires cachées, quand l’amour touche le cœur, que l’action sollicite l’esprit libre, que l’œuvre future féconde déjà le sein. Les puissances silencieuses sont les puissances vraiment fortes. Nous voulons appliquer notre attention à l’événement le plus caché, le plus silencieux, dont les sources secrètes sont perdues en Dieu, inaccessibles aux regards humains, [l’Incarnation du Verbe][5]. »

Seul un cœur attentif et touché par la grâce arrive à percevoir ces venues du Seigneur. Ainsi l’Avent est ce temps de la gestation humaine de Jésus dans les entrailles de Marie, dans la discrétion avant sa venue au monde que connaîtront les bergers et les mages (cf. Mt 2), et c’est une étape spirituelle dans l’année qui est vraiment une image de notre histoire ecclésiale : Dieu agit dans le secret des cœurs, en attendant de se révéler pleinement à la fin des temps, comme une nouvelle naissance. C’est pourquoi Marie nous accompagne et nous invite à l’écoute, au regard intérieur, à la découverte du mystère. Paul Claudel nous la décrit pendant sa grossesse :

« À la fin de ce troisième mois après l’Annonciation qui est Juin, / La femme à qui Dieu même est joint / Ressentit le premier coup de son enfant et le mouvement d’un cœur sous son cœur.
Au sein de la Vierge sans péché commence une nouvelle ère. / L’enfant qui est avant le temps prend le temps au cœur de sa mère, / La respiration humaine pénètre le premier moteur.     
Marie lourde de son fardeau, ayant conçu de l’Esprit Saint, / S’est retirée loin de la vue des hommes au fond de l’oratoire souterrain / Comme la colombe du Cantique qui se roule au trou de la muraille.
Elle ne bouge pas, elle ne dit pas un mot, elle adore. / Elle est intérieure au monde, Dieu par elle n’est plus au-dehors, / Il est son œuvre et son fils et son petit et le fruit de ses entrailles ! […]
Ô Dieu caché dans la femme ! Ô cause liée de ce lien. / Jérusalem est dans l’ignorance, Joseph lui-même ne sait rien. / La mère est toute seule avec son enfant et reçoit son mouvement ineffable[6]. »

Pour recevoir le Christ qui vient silencieusement, pour apprendre cette attitude de méditation profonde qui nous dévoile l’essentiel, mettons-nous à l’école de Marie qui a vécu dans sa chair ces mystères que nous célébrerons tout au long de l’année. Nous commençons par sa grossesse et accueillons avec elle le Verbe fait embryon ; nous nous réjouirons bientôt en voyant son visage à Bethléem ; et nous lui demandons la grâce de pouvoir pénétrer dans l’intimité de Nazareth pour y voir grandir le Christ auprès de Joseph. On aura reconnu les « mystères joyeux » du Rosaire. La prière du chapelet est une aide spirituelle de premier ordre, selon saint Jean-Paul II :

« Le Rosaire se met au service de cet idéal, livrant le “secret” qui permet de s’ouvrir plus facilement à une connaissance du Christ qui est profonde et qui engage. Nous pourrions l’appeler le chemin de Marie. C’est le chemin de l’exemple de la Vierge de Nazareth, femme de foi, de silence et d’écoute. C’est en même temps le chemin d’une dévotion mariale, animée de la conscience du rapport indissoluble qui lie le Christ à sa très sainte Mère : les mystères du Christ sont aussi, dans un sens, les mystères de sa Mère, même quand elle n’y est pas directement impliquée, par le fait même qu’elle vit de lui et par lui. Faisant nôtres dans l’Ave Maria les paroles de l’ange Gabriel et de sainte Élisabeth, nous nous sentons toujours poussés à chercher d’une manière nouvelle en Marie, entre ses bras et dans son cœur, le “fruit béni de ses entrailles” (cf. Lc 1, 42)[7]. »

Il y a une autre façon de se mettre à l’école de Marie pendant ces derniers jours d’Avent. Il s’agit d’abandonner au Seigneur toute préoccupation intérieure, comme Joseph rassuré par l’ange. Ma préparation spirituelle n’a peut-être pas été à la hauteur ; les fêtes de Noël seront peut-être marquées par des tensions dans la famille, ou par la dispersion de l’organisation matérielle ; la solitude sera peut-être mon lot avec la tristesse qui menace de s’installer… Malgré cela – ou peut-être à cause de tout cela – l’Enfant-Jésus arrive, il veut irradier la paix et l’abandon à Dieu par sa seule présence d’enfant dépouillé de tout, mais heureux sur le sein de sa mère. Qu’est-ce qui me préoccupe actuellement ? Il est temps de le laisser aux pieds de la crèche pour pénétrer dans le silence de Nazareth. Mettons-nous à l’école de saint Joseph, comme nous y invite un auteur du xixe siècle :

« Le premier Joseph [le fils de Jacob] vit le soleil et la lune prosternés devant lui. Le second Joseph [l’époux de la Vierge] commanda à Marie et à Jésus ; Marie et Jésus obéissaient. Dans quel abîme intérieur devait résider l’homme qui sentait Jésus et Marie lui obéir, l’homme à qui de tels mystères étaient familiers et à qui le silence révélait la profondeur du secret dont il était gardien. Quand il taillait ses morceaux de bois, quand il voyait l’Enfant travailler sous ses ordres, ses sentiments, creusés par cette situation inouïe, se livraient au silence qui les creusait encore ; et du fond de la profondeur où il vivait avec son travail, il avait la force de ne pas dire aux hommes : le Fils de Dieu est ici. Son silence ressemble à un hommage rendu à l’inexprimable. C’était l’abdication de la Parole devant l’Insondable et devant l’Immense[8]. »

Découvrir le mystère de la virginité féconde

Essayons d’explorer encore un peu plus la page d’évangile de ce dimanche : saint Joseph y découvre et vénère le mystère de la conception virginale de Jésus, une nouveauté absolue qui allait révolutionner le monde. Romano Guardini a ainsi noté l’éclosion de cette première bouture d’un splendide rosier :

« Le temps s’écoule [depuis l’Annonciation]. Joseph, averti par Dieu, prend sa fiancée auprès de lui. Comme cet avertissement a dû creuser l’âme de cet homme silencieux ! Qu’a-t-il pu éprouver, quand il sut que Dieu avait mis la main sur l’épaule de son épouse et que la vie qui palpitait en elle venait du Saint-Esprit ? C’est alors que s’est éveillé le sens mystérieux, grand et bienheureux, de la virginité chrétienne[9]. »

L’Église, dans sa méditation séculaire, a découvert et honoré la continuité de la virginité de Marie : avant la naissance de Jésus, comme Matthieu nous le présente, mais aussi après sa venue au jour, puisque qu’elle est demeurée toujours vierge, ce qui est désigné par l’expression de « virginité perpétuelle » : ante partum, in partu et post partum (avant, pendant et après l’accouchement). C’est d’ailleurs un point d’accord entre l’Église catholique et les différentes confessions orthodoxes. La dimension physiologique de ce fait, bien qu’essentielle à la foi dans ce mystère, ne doit pas nous retenir puisqu’elle renvoie à sa signification spirituelle, qu’un théologien moderne nous explique :

« Si Thomas [d’Aquin], avec la tradition chrétienne à peu près unanime de la fin du ive siècle à nos jours, accorde tant de prix à la virginité de Marie, c’est qu’il y voit le signe de la consécration totale à Dieu de cette femme qu’il a choisie pour être la mère de son Fils, le signe de sa consécration exclusive à cet enfant et à sa mission, qu’elle va partager en quelque mesure. La conception virginale a une signification premièrement christologique : Dieu, et Dieu seul, est à l’origine de cet enfant. De la même façon, la virginité de sa mère dans l’enfantement signifie la dignité exceptionnelle, unique de cet enfant. Semblablement, le caractère perpétuel de sa virginité est une manière de signifier la totalité de sa réponse à Dieu qui s’est lui-même totalement donné à elle. L’être humain est ainsi fait qu’il se déploie dans la durée et l’on ne peut être assuré qu’il s’est totalement donné qu’au terme de ce devenir. Il en va de même pour la Vierge Marie, et de toute sa vie définitivement changée et fixée en Dieu, qui devient ainsi pour les générations chrétiennes à venir l’exemple de la réussite parfaite d’une entière consécration à Dieu[10]. »

Il s’agit donc d’une virginité féconde: tout près du foyer de saint Joseph vient d’apparaître la nouveauté absolue de cette fécondité par l’action de l’Esprit Saint, qui passe par la virginité d’une femme et l’élève à un point inégalable ; son irradiation va enflammer Joseph et bien d’autres âmes au cours des siècles. Ce prodige en Marie devient la porte d’entrée pour notre méditation sur les autres manifestations innombrables de la virginité féconde, depuis la Trinité jusqu’aux vierges consacrées en passant par Jésus et l’Église.

Au sein de la Trinité elle-même, la génération éternelle du Verbe est en effet virginale, comme l’explique saint Grégoire de Nazianze :

« Vierge, en premier lieu, est la pure Trinité. Le Fils roi est engendré du Père, Principe sans principe, qui n’a pas été produit du dehors, mais qui n’engendre pas un Fils selon un mode humain, mais comme la splendeur procède de la splendeur. »

Jésus, tout au long de sa vie terrestre, restera consacré à Dieu, dans un célibat qui allait au rebours des traditions de son temps, et cette virginité sera source d’une fécondité abondante, celle de son Cœur sacré, suscitant une épouse immaculée : l’Église. C’est ainsi que saint Ambroise décrivait la virginité féconde de l’Église du Verbe incarné :

« Notre mère l’Église n’a pas de mari, mais elle a un époux, parce que, aussi bien l’Église de tout le peuple fidèle que l’âme de chacun, est épousée par le Verbe de Dieu, son époux éternel, et sans détriment de la pudeur, elle devient féconde spirituellement. Elle nous donna la vie non pas par une œuvre d’homme, mais par la vertu de l’Esprit Saint, non pas dans les douleurs, mais avec la félicité des anges[11]. »

C’est ce mystère que vivent tout spécialement les âmes consacrées : ces hommes et ces femmes qui suivent le Christ « en partageant son style de vie, fait d’humilité et de douceur, d’amour et de miséricorde, de service et de joyeuse disponibilité, de zèle infatigable pour la gloire du Père et le salut du genre humain[12] ». Saint Joseph accomplit un rôle tout particulier auprès de ces âmes consacrées : il est à la fois un modèle, puisqu’il fut le premier à s’associer à la Vierge Marie en vivant la virginité pour le Royaume des Cieux ; mais il est aussi un protecteur que beaucoup aiment à invoquer. En effet, dans l’évangile du jour, l’ange l’a invité à « prendre chez lui Marie, [son] épouse » (Mt 1, 20), pour lui offrir refuge, aide et assistance ; bientôt, il devra « prendre avec lui l’enfant et sa mère » (Mt 2, 13.20) pour le sauver du péril. La virginité de saint Joseph est donc d’une grande fécondité dans l’Église, et nous pouvons reprendre cette prière de saint François de Sales :

« Glorieux saint Joseph, époux de Marie, accorde-nous ta protection paternelle, nous t’en supplions par le Cœur de Jésus et le Cœur Immaculé de Marie. Ô toi dont la puissance s’étend à toutes nos nécessités et sait rendre possibles les choses les plus impossibles, ouvre tes yeux de père sur les intérêts de tes enfants. Dans l’embarras et la peine qui nous pressent, nous recourons à toi avec confiance. Daigne prendre sous ta charitable conduite cet intérêt important et difficile, cause de notre inquiétude. Fais que son heureuse issue tourne à la Gloire de Dieu et au bien de ses dévoués serviteurs. Ô toi que l’on n’a jamais invoqué en vain, aimable saint Joseph, toi dont le crédit est si puissant auprès de Dieu que l’on a pu dire “au Ciel, saint Joseph commande plutôt qu’il ne supplie”, tendre père, prie pour nous Jésus, prie pour nous Marie. Sois notre avocat auprès de ce Divin Fils dont tu as été ici-bas le père nourricier si attentif, si aimant, et le protecteur fidèle. Sois notre avocat auprès de Marie, dont tu as été l’époux si aimant et si tendrement aimé. Ajoute à toutes tes gloires celle de gagner la cause difficile que nous te confions. Nous croyons, oui, nous croyons que tu peux exaucer nos vœux en nous délivrant des peines qui nous accablent et des amertumes dont notre âme est abreuvée. Nous avons de plus la ferme confiance que tu ne négligeras rien en faveur des affligés qui t’implorent. Humblement prosternés à tes pieds, bon saint Joseph, nous t’en conjurons, aie pitié de nos gémissements et de nos larmes. Couvre-nous du manteau de tes miséricordes et bénis-nous. Amen[13]. »


[1] Pape François, Méditation matinale, 8 avril 2013.

[2] Fénelon, De l’humilité, coll. « La Pléiade », Gallimard, 1983,p. 691.

[3] Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l’évangile de Matthieu, V, 2-3.

[4] Catéchisme de l’Église catholique, nº 432.

[5] R. Guardini, Le Seigneur, Salvator, 2009, p. 43.

[6] P. Claudel, L’Avent de Notre Dame, in Corona Benignitatis Anni Dei, Gallimard, 1929, p. 65.

[7] Pape Jean-Paul II, Lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae, « Le Rosaire de la Vierge Marie », 2002, nº 24.

[8] E. Hello, Physionomie des saints, Victor Palmé, 1875, p. 139.

[9] R. Guardini, Le Seigneur, op. cit., p. 45.

[10] J.-P. Torrell op, Le Christ en ses mystères, op. cit., p. 65.

[11] Saint Ambroise, De virginibus, 1, 31 (Migne, PL 16, 208).

[12] Pape Jean-Paul II, Discours au congrès international de l’ordre des vierges, 2 juin 1995.

[13] Prière à saint Joseph de saint François de Sales.


.

  • Un cèdre du Liban