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Méditation : De l’intransigeance à la Miséricorde

L’évangile nous invite à rejoindre Jean-Baptiste dans sa prison. Il se trouve probablement à Machéronte, l’une des forteresses construites par Hérode le Grand sur la mer Morte, où son fils Hérode Antipas a établi l’un de ses palais pour régner sur la Pérée. La tradition nous indique en effet ce lieu pour la décapitation du Précurseur ; nous pouvons en écouter la description romancée de Flaubert :

« La citadelle de Machærous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. […] Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode Antipas vint s’y accouder, et regarda. Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machærous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, des collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. Engaddi, au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho ; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche, elle éblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait en lapis-lazuli[1]… »

Décor enchanté pour un souverain épris de luxe ; mais lieu terrible pour ses prisonniers, enfermés dans des grottes aux conditions de vie – on devrait dire de survie – très précaires. C’est là que Jean-Baptiste trouvera la mort à cause du caprice d’une jeune fille (cf. Mt 14) – un lieu de désespoir où les ténèbres semblent l’emporter. Le Précurseur sait que Jésus est bien le Messie attendu, comme l’évangile de la semaine dernière (cf. Mt 3) nous l’a présenté, mais la direction que prend son ministère public ne correspond pas vraiment à son espoir : un prédicateur ambulant qui se met du côté des plus faibles, qui passe le plus clair de son temps à guérir les affligés et qui s’entoure de disciples d’un profil plutôt banal ; le ton de sa voix est calme et serein, jamais une parole plus forte que l’autre, et son humilité est déroutante… Serait-il celui « qui baptisera dans l’Esprit Saint et le feu, qui brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas » (Mt 3, 12) ? L’obscurité du cachot envahit le cœur de Jean et le doute l’assaille : Jésus est-il vraiment Celui que les Écritures ont annoncé ?

Jean-Baptiste, en élevant la voix contre l’immoralité d’Hérode, mais aussi en interrogeant Jésus, fait donc preuve d’une grande exigence, voire d’intransigeance, ce caractère dérangeant des vrais Prophètes d’Israël. Rappelons-nous les remontrances de Jérémie aux différents rois de Jérusalem, et ses refus de courber l’échine devant les puissants… Jésus, en s’adressant aux foules, a voulu exalter cette attitude de son cousin en l’opposant au « roseau agité par le vent » (Mt 11, 7), le contraire exact de l’âme fidèle. Pour saint Grégoire, cette expression désigne les esprits faibles qui se soumettent au vent de l’opinion :

« Un roseau penche dès que se lève la brise. Que désigne le roseau, sinon un esprit charnel ? Dès qu’une louange ou une critique le touche, il s’incline, d’un côté comme de l’autre. Qu’une bouche humaine souffle la brise de la louange, il est en joie, il se rengorge, il s’incline bien bas, comme pour exprimer sa gratitude. Que le vent de la critique fuse au point où soufflait la brise de la louange, aussitôt il penche de l’autre côté, vers la violence de la fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent, il n’était ni flatté par la faveur ni irrité par la colère de quiconque : les succès ne pouvaient l’exalter ni les revers l’abattre. Non, il n’était pas un roseau agité par le vent, jamais les vicissitudes de la vie ne faisaient fléchir sa rectitude. Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être le roseau agité par le vent ; affermissons notre cœur ; que notre esprit, exposé aux quatre vents des langues, demeure inflexible. Qu’aucune critique n’excite notre colère, qu’aucune faveur ne nous incline à la lâcheté d’une inutile gratitude. Que les succès n’aillent pas nous élever ni les revers nous troubler, en sorte qu’établis sur la base d’une foi solide, nous ne nous laissions nullement émouvoir par l’instabilité des choses qui passent[2]. »

Pour réformer en nous le « roseau agité par le vent », c’est-à-dire vaincre nos tendances à la lâcheté et à la vanité, écoutons cette voix prophétique qui s’élève si souvent dans notre cœur.Si nous voulons rencontrer Jésus, faisons d’abord l’effort d’aller au désert du silence intérieur pour écouter Jean-Baptiste… N’essayons pas de faire taire cette voix en nous qui dérange et qui crie, nous interpellant dans nos lâchetés et commodités. Et quelle est cette voix ? Ce peut être la conscience morale, ou le doute dans la vie de foi, ou encore la détresse de nos frères. Présentons quelques exemples.

Écouter la voix qui dérange : la conscience

Voix de la conscience après le péché commis : parfois, un Jean-Baptiste se lève en nous pour condamner nos compromissions avec le mal. Pensons au poète Apollinaire lorsqu’il rentre à la prison de la Santé :

« Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre à nu
Et quelle voix sinistre ulule      
Guillaume qu’es-tu devenu[3] »

Solitude et humiliation de l’homme pécheur, dépouillé de sa dignité et honteux de son sort… Ce fut l’un des aspects de la mission de Jean-Baptiste : appeler le Peuple au repentir sur les bords du Jourdain, puis dénoncer le mal commis par le roi Hérode, au risque de sa vie. Notre vie intérieure n’est-elle pas comme le palais du roi, où tout semble tranquille et luxueux, alors que la conscience morale est étouffée dans les cachots de nos mauvaises habitudes ? De nouveau, Flaubert nous offre une description de cette voix accusatrice surgissant depuis les cachots de Machéronte :

« Sous le couvercle doublé de bois, s’étendait une trappe de même dimension. D’un coup de poing, elle se replia en deux panneaux ; on vit alors un trou, une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe ; et ceux qui se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et d’effrayant. Un être humain était couché par terre, sous de longs cheveux se confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. Il se leva. Son front touchait à une grille horizontalement scellée ; et, de temps à autre, il disparaissait dans les profondeurs de son antre. […] Ce fut d’abord un grand soupir, poussé d’une voix caverneuse. Hérodias l’entendit à l’autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule ; et elle écoutait, une main sur l’épaule de Mannaeï, le corps incliné. La voix s’éleva : “Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes !” [4] »

Aujourd’hui encore, nous avons besoin de cette voix exigeante du Prophète, non seulement pour ne pas pactiser avec le mal, mais aussi pour ne pas nous laisser endormir dans nos sécurités de chrétiens bien-pensants, placidement persuadés que tout est évident et facile dans le Royaume, sans voir les paradoxes de la foi, sans reconnaître tant de réalités qui viennent heurter nos fausses assurances. On entend parfois à la messe des intentions de prière universelle qui reviennent à demander : « Seigneur, que tout aille bien dans notre vie ; Seigneur, accomplis tous nos désirs de tranquillité… » ! Autant se complaire dans le luxe du palais d’Hérode sans libérer le prisonnier qui proclame la vérité !

Au contraire, la vie de foi nous introduit dans une existence déroutante, au rebours de nos attentes naturelles, et l’Esprit Saint nous interpelle parfois durement comme la voix des anciens prophètes. Nous pensons bien connaître la volonté de Dieu et son dessein sur nos vies ? Surgit alors une contradiction, comme une maladie mortelle d’une mère de famille ou le chômage d’un membre très engagé de notre communauté, et tout s’effondre : nous ne comprenons plus où le Seigneur veut nous mener et le vent du monde fait pencher notre roseau intérieur dans un sens bien opposé à celui de l’Esprit. Combien de vocations généreuses, mais trop fragiles dans leurs convictions, ne se sont-elles pas brisées lors de la première vraie tribulation ? C’est alors qu’il nous faudrait avoir un cœur magnanime et humble, en suivant l’appel de saint Jacques (première lecture) à élargir notre esprit : le sursum corda (« Élevons notre cœur ») dans le dialogue qui introduit la Préface, à la messe.

Écouter la voix de nos frères

Écoutons aussi une apostrophe moderne à notre foi chrétienne, qui nous provient du Peuple qui a permis à l’esprit de prophétie d’habiter sur cette terre. Reconnaissons que l’accomplissement des oracles de l’Ancien Testament n’est pas si évident qu’il y paraît, comme nos frères aînés du Peuple juif nous le rappellent :

« Pour vous [les chrétiens], Jésus, quoique Dieu, fut vraiment un homme, un homme de son pays et de son époque, avec les tendresses, avec les colères, avec les ignorances de l’homme. Mais, s’il en fut ainsi, de quel droit maudire, en son nom, ceux qui l’ont pris pour un homme ? Sujet à l’ignorance, ne pouvait-il être sujet à l’erreur ? Ce royaume messianique qu’il annonçait, l’a-t-il réalisé selon nos prophéties ? L’épée s’est-elle changée en serpe ? Le loup broute-t-il près de l’agneau ? La connaissance de Dieu couvre-t-elle la terre, comme l’eau couvre le fond des mers[5] ? »

Nos contemporains aussi méritent qu’on les écoute et, souvent, l’Esprit veut nous parler à travers eux : ce ne sont pas seulement les Juifs qui attendent le Messie, mais l’histoire du siècle passé nous montre combien cette aspiration est actuelle, combien les hommes ont désespérément besoin d’un Sauveur, et combien ce rôle a été usurpé par des personnages ou des idéologies sans scrupules. Serait-ce parce que nous n’avons pas su écouter les interrogations profondes de nos frères, que nous n’avons pas su leur présenter le mystère chrétien dans toute sa grandeur ? Les angoisses de l’humanité sont nombreuses, savons-nous y être attentifs ? Le pape Benoît XVI fut très sensible à cette inquiétude typique des temps modernes :

« Au cours des deux, trois derniers siècles, de nombreuses personnes ont demandé : “Mais est-ce réellement toi ? Ou le monde doit-il être changé de manière plus radicale ? Tu ne le fais pas ?” Et de nombreux prophètes, idéologues et dictateurs sont venus, qui ont dit : “Ce n’est pas lui ! Il n’a pas changé le monde ! C’est nous !” Et ils ont créé leurs empires, leurs dictatures, leur totalitarisme qui auraient dû changer le monde. Et cela l’a changé, mais de manière destructrice. Aujourd’hui, nous savons que ces grandes promesses n’ont laissé qu’un grand vide et une grande destruction. Ce n’étaient pas eux. Et ainsi, nous devons à nouveau voir le Christ et demander au Christ : “Est-ce toi ?” Le Seigneur, de la manière silencieuse qui lui est propre, répond : “Voyez ce que, moi, j’ai fait. Je n’ai pas accompli une révolution sanglante, je n’ai pas changé le monde par la force, mais j’ai allumé de nombreuses lumières qui forment, entre temps, une grande route de lumière au cours des millénaires”[6]. »

Ces tristes personnages évoqués par le Pape (on pense à Hitler, Staline…) ont eux aussi été des « roseaux agités par le vent »: tout ce qu’ils ont construit n’a pas survécu au temps, et ce qu’ils ont détruit témoigne contre eux. Pourquoi nos frères se sont-ils laissé emporter par leurs promesses ?

Pour accueillir vraiment le Messie en ce Noël, nous devons d’abord nous laisser travailler par cette interrogation : « Es-tu celui qui doit venir ? » Ainsi, nous pourrons trouver en Jésus la réponse la plus profonde. Sinon, le risque est grand d’en « attendre un autre », c’est-à-dire de se tourner vers les fausses espérances que notre monde nous propose. Tant de roseaux nous attirent : les pensées à la mode, la sécurité du pouvoir et de l’avoir, l’ivresse du succès, une vie bien ordonnée dans le confort… C’est tout cela que Jésus vient remplacer par la Vérité de sa personne, et la voix de Jean-Baptiste en prépare l’avènement.

La réponse de Jésus, hier et aujourd’hui

Nous pouvons à présent approfondir la réponse de Jésus aux doutes de Jean-Baptiste. Notre Seigneur montra aux disciples de Jean ses œuvres de miséricorde, qu’il accomplissait à cette époque sur les routes de Galilée : des faits concrets qui valent plus que tous les discours. Ces actions manifestaient qu’il était bien le Messie, qu’il instaurait le règne de paix qu’Isaïe avait annoncé, et qui résonne encore aujourd’hui dans toutes les premières lectures de cet Avent. La foule, d’ailleurs, ne s’y est pas trompée et de nombreux disciples l’ont suivi.

Jésus accomplit aussi ces prophéties spirituellement, car les diverses infirmités corporelles sont signes de nos indigences spirituelles. De nombreux disciples sont « aveugles », car ils n’ont pas une vraie foi en Jésus, le Christ qui est Fils de Dieu. En les instruisant, Jésus guérit cette cécité et les introduit à la foi ; peu à peu, leurs yeux intérieurs s’ouvrent à sa divinité cachée, comme l’âme de Pierre qui en arrive à confesser à Césarée de Philippe : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16) Les Apôtres apprennent ainsi à cheminer à sa suite malgré leur médiocrité : de « boiteux » incapables de marcher dans la voie de la Loi, ils deviennent des « cerfs qui bondissent », lorsque nous voyons le rayonnement de leur action dans les Actes des Apôtres. De même, nombreuses sont les âmes purifiées par le contact direct avec le Verbe de vie, comme les lépreux le sont corporellement. Le Seigneur a mis en œuvre une pédagogie patiente que nous pouvons apprendre dans l’Église. C’est ainsi que le pape François invitait les prêtres à imiter le Christ :

« Il faut se laisser émouvoir par la situation des gens, qui est parfois un mélange de choses, de maladie, de péché et de conditionnements impossibles à surmonter, comme Jésus qui s’émouvait en voyant les personnes, le sentait dans ses entrailles, dans ses tripes, et donc soignait et soignait même si l’autre “ne le demandait pas bien”, comme ce lépreux, ou tournait autour du pot comme la Samaritaine qui était comme le héron : elle piaillait à un endroit et avait son nid ailleurs. Jésus était patient. Il faut apprendre des confesseurs qui savent faire en sorte que le pénitent sente la correction en faisant un pas en avant, comme Jésus qui donnait une pénitence suffisante, mais qui savait valoriser celui qui revenait pour rendre grâces, qui pouvait mieux faire encore. Jésus faisait prendre le brancard au paralytique, ou se faisait un peu prier par les aveugles ou par la femme syro-phénicienne. Peu lui importait si, ensuite, ils ne lui prêtaient plus attention, comme le paralytique de Siloé, ou s’ils disaient des choses qu’il leur avait demandé de taire et ensuite, il semblait que c’était lui le lépreux parce qu’il ne pouvait pas entrer dans les villages, ou bien ses ennemis trouvaient des motifs pour le condamner. Il soignait, pardonnait, offrait un soulagement, du repos, il laissait les gens respirer un souffle de l’Esprit consolateur[7]. »

Si nous considérons l’Évangile dans son ensemble, nous constatons que ces actes de miséricorde ne furent pas la seule réponse de Jésus : il ne s’est pas contenté de soigner extérieurement et intérieurement les misères de l’homme, il n’a pas seulement été un maître qui prêchait la Bonne Nouvelle. Il a voulu prendre sur lui toute la misère du monde, il s’est offert jusqu’à la mort pour rendre la vie aux opprimés. À la passion de Jean dans sa prison, il répond par sa propre Passion sur la Croix. C’est pourquoi son attitude d’humilité surprend le Précurseur : Jésus sait que son chemin le mène au Calvaire, il ne veut pas tromper les foules que succès et miracles pourraient enivrer. Il se limite à soigner les nécessiteux, puis prend résolument la direction de Jérusalem pour y vivre l’humiliation. C’est une intuition qu’exprime bien saint Ambroise :

« Enfin le Seigneur, sachant que sans l’Évangile personne ne peut avoir une foi plénière – car si la foi commence par l’Ancien Testament, c’est dans le Nouveau qu’elle s’accomplit – n’éclaire pas les questions qu’on lui pose sur lui-même par des paroles, mais par des faits. “Allez, dit-il, rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les sourds entendent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres” Pourtant, ce ne sont encore là que des exemples mineurs du témoignage apporté par le Christ. Ce qui fonde la plénitude de la foi, c’est la croix du Seigneur, sa mort, son ensevelissement. Et c’est pourquoi, après la réponse que nous avons citée, il dit encore : “Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi !” En effet, la croix pourrait provoquer la chute des élus eux-mêmes, mais il n’y a pas de témoignage plus grand d’une personne divine, il n’y a rien qui paraisse davantage dépasser les forces humaines que cette offrande d’un seul pour tous : par cela seul, le Seigneur se révèle pleinement. Et enfin, c’est ainsi que Jean l’a désigné : “Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde.” (Jn 1, 29) Ces paroles ne s’adressent pas seulement à ces deux hommes, les disciples de Jean, mais à nous tous, afin que nous croyions au Christ, si les événements confirment cette annonce[8]. »

C’est pourquoi, tout au long de l’année, nous célébrons la messe qui renouvelle sans cesse ce don du Christ pour la vie des hommes et garde vivante sa présence jusqu’à ce qu’il vienne. En ce temps de l’Avent, nous contemplons la venue de Jésus dans la chair, mais nous célébrons l’Eucharistie qui commémore son mystère pascal. L’Incarnation est ordonnée à la Rédemption : « Pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du Ciel. » (Credo) C’est cette œuvre de Salut qui est la réponse la plus profonde de Jésus à nos interrogations, et qui nous fait attendre sa venue aux côtés de Jean-Baptiste. Le Catéchisme l’exprime bien :

« En célébrant chaque année la liturgie de l’Avent, l’Église actualise cette attente du Messie : en communiant à la longue préparation de la première venue du Sauveur, les fidèles renouvellent l’ardent désir de son second Avènement (cf. Ap 22, 17). Par la célébration de la nativité et du martyre du Précurseur, l’Église s’unit à son désir : “Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse”(Jn 3, 30)[9]. »

Notre prière personnelle peut donc être habitée par ce dernier verset de l’Apocalypse : « Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20.) Viens rejoindre nos attentes, et l’inquiétude de tous les hommes nos frères ! Viens nous répondre dans les cachots de nos doutes et fausses sécurités ! Cette strophe d’une poésie de sœur Faustine peut nous aider :

« De toute l’humanité s’accroît la nostalgie, / De celui qui lui était promis. / Viens, Agneau de Dieu, effacer nos colères, / Viens éclairer nos ténèbres, comme un rayon de lumière[10] ! »

La Miséricorde accomplit les prophéties

Reprenons le Psaume 146 de la messe : « Le Seigneur fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain, le Seigneur délie les enchaînés. » C’est ce que Jésus a mis en œuvre pendant sa vie publique : ses miracles, accompagnés de sa prédication – « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » – ont montré qu’en lui, c’était Dieu qui venait à la rencontre de son Peuple pour le relever. Il manifeste la Miséricorde divine envers l’humanité, il est le visage du Père céleste penché sur sa créature préférée mais blessée, l’humanité. D’où sa réponse à Jean-Baptiste : le Messie est tout entier penché sur les blessures de l’homme et il lui fait relever la tête pour lui ouvrir de nouveaux horizons. Une attitude que nous devons imiter, selon le pape François :

« La capacité de compassion est devenue la pierre de touche du chrétien, et même de l’enseignement de Jésus. Jésus lui-même est la compassion du Père envers nous. Si tu vas dans la rue et que tu vois un sans-abri couché là et que tu passes sans le regarder ou que tu penses : “Mais c’est l’effet du vin. Cet homme est ivre”, ne te demande pas si cet homme est ivre, mais demande-toi si ton cœur ne s’est pas desséché, si ton cœur n’est pas devenu de glace. Cette conclusion indique que la miséricorde envers une vie humaine dans le besoin est le véritable visage de l’amour. C’est ainsi que l’on devient de véritables disciples de Jésus et que se manifeste le visage du Père : “Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant” (Lc 6, 36). Et Dieu, notre Père, est miséricordieux, parce qu’il a de la compassion ; il est capable d’avoir cette compassion, de se faire proche de notre douleur, de notre péché, de nos vices, de nos misères[11]. »

Aujourd’hui, comment se manifeste cette Miséricorde ? On peut certes constater que Jésus continue de soigner physiquement les malades et d’annoncer le Règne : il le fait à travers l’Église, ses œuvres caritatives, sa prédication. Il y a même des miracles physiques, parfois certifiés, qui témoignent de sa présence. Mais, plus profondément, c’est son mystère pascal qui accomplit cette Miséricorde : par la Passion et la Résurrection de Jésus, le visage de Dieu le Père se penche vers les misères de l’homme pour les soigner. Le Psaume reçoit alors un sens spirituel plus profond : « Le Seigneur fait justice aux opprimés », car sa Passion nous sauve de l’oppression du péché ; « aux affamés, il donne le pain », l’Eucharistie qui nous nourrit sur le chemin ; « le Seigneur délie les enchaînés » : par sa Résurrection, il nous délie de la mort.

Nous découvrons alors que le Mystère pascal est l’accomplissement des prophéties si belles que nous lisons pendant ce temps de l’Avent. Saint Jean-Paul II l’a exprimé avec force :

« La Croix est le moyen le plus profond pour la divinité de se pencher sur l’homme et sur ce que l’homme – surtout dans les moments difficiles et douloureux – appelle son malheureux destin. La croix est comme un toucher de l’amour éternel sur les blessures les plus douloureuses de l’existence terrestre de l’homme, et l’accomplissement jusqu’au bout du programme messianique que le Christ avait formulé dans la synagogue de Nazareth, puis répété devant les messagers de Jean-Baptiste. Conformément aux paroles de l’ancienne prophétie d’Isaïe, ce programme consistait dans la révélation de l’amour miséricordieux envers les pauvres, ceux qui souffrent, les prisonniers, envers les aveugles, les opprimés et les pécheurs. Dans le mystère pascal sont dépassées les limites du mal multiforme auquel participe l’homme durant son existence terrestre : la croix du Christ, en effet, nous fait comprendre que les racines les plus profondes du mal plongent dans le péché et dans la mort ; ainsi devient-elle un signe eschatologique[12]. »

Cela nous inspire des gestes concrets : pendant cette semaine d’Avent, je me pencherai sur les misères de mon prochain. D’abord en prenant conscience de ces misères parmi les gens qui m’entourent – le péché, l’injustice, la souffrance, l’angoisse, la précarité… Puis je porterai ces misères devant Jésus dans la prière. Enfin, j’essaierai concrètement de soulager l’une de ces misères. Ainsi, nous pouvons établir avec le Christ présent dans l’Eucharistie le même dialogue que Jean-Baptiste, depuis les prisons de nos angoisses et de nos doutes. Mon cœur est-il inquiet pour telle personne, pour telle intention, pour telle situation difficile ? En la nommant devant Jésus Eucharistie, je me rends compte qu’il est le timonier de nos vies et que rien n’échappe à son regard. Suis-je submergé par la souffrance physique et certaines afflictions qui m’assaillent de l’intérieur ? L’Eucharistie me met en contact avec le Médecin qui veut soulager toute infirmité. Peut-être suis-je en train de vivre des tribulations qui me font vaciller dans ma foi ? L’Eucharistie me présente Celui qui m’a précédé sur la Croix… Reprenons cette prière du grand évêque Fénelon, qui exprime bien notre attente durant l’Avent :

« C’est maintenant, ô mon Dieu, que je veux me recueillir pour adorer en silence les mystères de votre Fils et pour attendre qu’il naisse au fond de mon cœur. Venez, Seigneur Jésus, venez, Esprit de vérité et d’amour, qui le formâtes dans le sein de la Sainte Vierge. Je vous attends, divin Jésus, comme les prophètes et les patriarches vous ont attendu. Que volontiers je dis avec eux : “Ô cieux, répandez votre rosée, et que les nuées fassent descendre le Juste… Que la terre s’entrouvre et qu’elle germe son Sauveur !”(Is 45, 8.) Vous êtes déjà venu une fois. Les anciens justes ont vu le Désiré des nations ; mais les vôtres ne vous ont point connu. “La lumière a lui au milieu des ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise.” (Jn 1, 5) Que tardez-vous ? Revenez, Seigneur ; revenez frapper la terre ingrate et juger les hommes aveugles. Ô Roi, dont les princes de la terre ne sont qu’une faible image, que votre règne arrive! Quand viendra-t-il d’en haut sur nous, ce règne de justice, de paix et de vérité ? Votre Père vous a donné toutes les nations ; il vous a donné toute puissance et dans le Ciel et sur la terre, et cependant vous êtes méconnu, méprisé, offensé, trahi. Quand viendra donc le jugement de ce monde endurci, et le jour de votre triomphe ? Levez-vous, levez-vous, ô Dieu ! jugez votre propre cause ; brisez l’impie du souffle de vos lèvres ; délivrez vos enfants ; justifiez-vous en ce grand jour à la face de toutes les nations : c’est votre gloire et non la nôtre que nous cherchons[13]. »


[1] G. Flaubert, Trois contes : Hérodias, Édition Louis Conard, 1910, p. 137.

[2] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur l’Évangile, homélie VI, coll. « Sources chrétiennes », n° 485, Cerf, 2005, p. 184.

[3] G. Apollinaire, Alcools, À la Santé I, Gallimard, 1956, p. 102.

[4] G. Flaubert, Trois contes : Hérodias, op. cit., p. 163.

[5] Lettre de M. Edmond Fleg, in J. Daniélou, Dialogue avec Israël, Palatine, 1963, p. 121.

[6] Pape Benoît XVI, Homélie, 12 décembre 2010.

[7] Pape François, Méditation à l’occasion du jubilé des prêtres (2 juin 2016) : « La bonne odeur du Christ et la lumière de sa miséricorde », in Pape François, Un cœur miséricordieux, EdB, 2017, p. 75-76.

[8] Saint Ambroise, Commentaire sur l’évangile de Luc, nº 5,coll. « Sources chrétiennes »,n° 45, Cerf, 1956, p. 109.

[9] Catéchisme de l’Église catholique, nº 524.

[10] Sainte Faustine, Petit Journal, nº 1743.

[11] Pape François, Angélus, 14 juillet 2019.

[12] Pape Jean-Paul II, Encyclique Dives in Misericordia, « La miséricorde divine », 1980, nº 8.

[13] Fénelon, Entretiens affectifs pour les principales fêtes de l’année, I. Durant l’Avent, coll. « La Pléiade », Gallimard, 1983,p. 928.


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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount