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Méditation : de l’intransigeance à la miséricorde

Rejeter les roseaux agités par le vent

Imaginons Jean-Baptiste dans sa prison : un lieu terrible, où il trouvera la mort à cause du caprice d’une jeune fille (Mt 14) – un lieu de désespoir où les ténèbres semblent l’emporter. Il sait que Jésus est bien le Messie attendu, comme l’Évangile de la semaine dernière (Mt 3) nous l’a présenté, mais la direction que prend son ministère public ne correspond pas vraiment à son espoir : un prédicateur ambulant qui se met du côté des plus faibles, qui passe le plus clair de son temps à guérir les affligés, et qui s’entoure de disciples d’un profil plutôt banal… serait-il celui « qui baptisera dans l’Esprit Saint et le feu, qui brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint pas » (Mt 3, 12) ? L’obscurité de son cachot envahit son cœur et le doute l’assaille : Jésus est-il vraiment Celui que les Écritures ont annoncé ?

Jean-Baptiste fait donc preuve d’une grande exigence, voire même d’intransigeance, ce caractère dérangeant des vrais prophètes . Jésus l’a opposé au « roseau agité par le vent », qui désigne selon saint Grégoire les esprits faibles qui se soumettent au vent de l’opinion :

« Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent, il n’était ni flatté par la faveur, ni irrité par la colère de quiconque : les succès ne pouvaient l’exalter, ni les revers l’abattre. Non, il n’était pas un roseau agité par le vent, jamais les vicissitudes de la vie ne faisaient fléchir sa rectitude . » [1]

Aujourd’hui encore, nous avons besoin de cette voix exigeante, pour ne pas nous laisser endormir dans nos sécurités de chrétiens bien-pensants, placidement persuadés que tout est naturel, évident et facile dans le Royaume, sans voir les paradoxes de la foi. Il faut d’abord aller au désert écouter Jean-Baptiste pour rencontrer Jésus. Quelques dialogues modernes pourront nous y aider. Tout d’abord l’accomplissement des prophéties n’est pas si évident, nos frères aînés du peuple juif nous le rappellent :

« Ce royaume messianique qu’il [Jésus] annonçait, l’a-t-il réalisé selon nos prophéties ? L’épée s’est-elle changée en serpe ? Le loup broute-t-il près de l’agneau ? La connaissance de Dieu couvre-t-elle la terre, comme l’eau couvre le fond des mers ? » [2]

Nous devons nous laisser interpeller par cette remise en question de l’identité de Jésus, et ne pas y répondre rapidement par les armes de l’apologétique. Dans l’épreuve, ne nous sommes-nous jamais posé cette question : le Seigneur va-t-il vraiment me délivrer ? Nos contemporains aussi le méritent : ce ne sont pas seulement les Juifs qui attendent le Messie, mais l’histoire du siècle passé nous montre combien cette attente est actuelle, combien les hommes ont désespérément besoin d’un Sauveur et combien ce rôle a été usurpé par des personnages ou des idéologies sans scrupules. Serait-ce parce que nous n’avons pas su écouter les interrogations profondes de nos frères ? Benoît XVI fut très sensible à cette inquiétude typique des temps modernes :

« Au cours des deux, trois derniers siècles de nombreuses personnes ont demandé : ‘Mais est-ce réellement toi ? Ou le monde doit être changé de manière plus radicale ? Tu ne le fais pas ?’. Et de nombreux prophètes, idéologues et dictateurs sont venus, qui ont dit : ‘Ce n’est pas lui ! Il n’a pas changé le monde ! C’est nous !’. Et ils ont créé leurs empires, leurs dictatures, leur totalitarisme qui auraient dû changer le monde. » [3]

Ces tristes personnages ont eux aussi été des roseaux agités par le vent : tout ce qu’ils ont construit n’a pas survécu au temps, et ce qu’ils ont détruit témoigne contre eux. Pour accueillir vraiment le Messie en ce Noël, nous devons donc nous laisser travailler par cette interrogation : « Es-tu celui qui doit venir ? », pour trouver en Jésus la réponse la plus profonde. Sinon, le risque est grand d’en « attendre un autre », c’est-à-dire de se tourner vers les fausses espérances que notre monde nous propose. Tant de roseaux nous attirent : les pensées à la mode, la sécurité du pouvoir et de l’avoir, l’ivresse du succès, une vie bien ordonnée dans le confort… c’est tout cela que Jésus vient détruire.

 

La réponse de Jésus, hier et aujourd’hui

Nous pouvons approfondir encore la réponse de Jésus aux doutes de Jean-Baptiste. Notre Seigneur montra aux disciples de Jean ses œuvres de miséricorde, qu’il accomplissait à cette époque sur les routes de Galilée : des faits concrets qui valent plus que tous les discours. Ces faits manifestaient qu’il était bien le Messie, qu’il instaurait le règne de paix qu’Isaïe avait annoncé et qui résonne encore aujourd’hui dans toutes les premières lectures de cet Avent.

Mais si nous considérons l’Évangile dans son ensemble, nous constatons que ce ne fut pas la seule réponse de Jésus : il ne s’est pas contenté de soigner extérieurement les misères de l’homme, il n’a pas seulement été un maître qui prêchait la Bonne Nouvelle. Il a voulu prendre sur lui toute la misère du monde, il s’est offert jusqu’à la mort pour rendre la vie aux opprimés. À la passion de Jean dans sa prison, il répond par sa propre Passion sur la croix. C’est une intuition qu’exprime bien saint Ambroise :

« Il n’y a pas de témoignage plus grand d’une personne divine, il n’y a rien qui paraisse davantage dépasser les forces humaines que cette offrande d’un seul pour tous : par cela seul, le Seigneur se révèle pleinement . » [4]

C’est pourquoi, tout au long de l’année, nous célébrons la messe qui renouvelle sans cesse ce don du Christ pour la vie des hommes et garde vivante sa présence jusqu’à ce qu’il vienne. En ce temps de l’Avent, nous contemplons la venue de Jésus dans la chair, mais nous célébrons l’Eucharistie qui commémore son mystère pascal. L’Incarnation est ordonnée à la Rédemption : « P our nous les hommes et pour notre salut, Il descendit du Ciel » (Credo). C’est cette œuvre de Salut qui est la réponse la plus profonde de Jésus à nos interrogations, et qui nous fait attendre sa venue aux côtés de Jean-Baptiste. Le Catéchisme l’exprime bien :

« En célébrant chaque année la liturgie de l’Avent, l’Église actualise cette attente du Messie : en communiant à la longue préparation de la première venue du Sauveur, les fidèles renouvellent l’ardent désir de son second Avènement (cf. Ap 22, 17). Par la célébration de la nativité et du martyre du Précurseur, l’Église s’unit à son désir : ‘Il faut que Lui grandisse et que moi je décroisse’ (Jn 3, 30). » [5]

Notre prière personnelle peut donc être habitée par ce dernier verset de l’Apocalypse : « Viens, Seigneur Jésus ! » (Ap 22, 20) Viens rejoindre nos attentes, et l’inquiétude de tous les hommes nos frères ! Viens nous répondre dans les cachots de nos doutes et fausses sécurités ! Cette strophe d’une poésie de sœur Faustine peut nous aider :

« De toute l’humanité s’accroît la nostalgie,

De celui qui lui était promis.

Viens Agneau de Dieu, effacer nos colères,

Viens éclairer nos ténèbres, comme un rayon de lumière ! » [6]

La Miséricorde accomplit les prophéties

Reprenons le psaume (146) de la messe : « Le Seigneur fait justice aux opprimés ; aux affamés, il donne le pain, le Seigneur délie les enchaînés ». C’est ce que Jésus a mis en œuvre pendant sa vie publique : ses miracles, accompagnés de sa prédication ( la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres), ont montré qu’en lui c’était Dieu qui venait à la rencontre de son Peuple pour le relever. Il manifeste la miséricorde divine envers l’humanité. D’où sa réponse à Jean-Baptiste : le Messie est tout entier penché sur les blessures de l’homme, et il lui fait lever la tête pour lui ouvrir de nouveaux horizons.

Aujourd’hui, comment se manifeste cette miséricorde ? On peut certes constater que Jésus continue de soigner physiquement les malades et d’annoncer le Règne : il le fait à travers l’Église, ses œuvres caritatives, sa prédication. Il y a même des miracles physiques, parfois certifiés, qui témoignent de sa présence. Mais plus profondément, c’est son mystère pascal qui accomplit cette miséricorde : par la Passion et la Résurrection de Jésus, le visage de Dieu le Père se penche vers les misères de l’homme pour les soigner. Le psaume reçoit alors un sens spirituel plus profond : « Le Seigneur fait justice aux opprimés », car par sa Passion il nous sauve de l’oppression du péché ; « aux affamés, il donne le pain », l’Eucharistie qui nous nourrit sur le chemin ; « le Seigneur délie les enchaînés » : par sa Résurrection il nous délie de la mort.

Nous découvrons alors que le Mystère pascal est l’accomplissement des prophéties si belles que nous lisons pendant ce temps de l’Avent. Saint Jean-Paul II l’a exprimé de façon admirable :

« La Croix est comme un toucher de l’amour éternel sur les blessures les plus douloureuses de l’existence terrestre de l’homme, et l’accomplissement jusqu’au bout du programme messianique que le Christ avait formulé dans la synagogue de Nazareth puis répété devant les messagers de Jean-Baptiste . » [7]

Cela nous inspire des gestes concrets : pendant cette semaine d’Avent, je me pencherai sur les misères de mon prochain. D’abord en prenant conscience de ces misères parmi les gens qui m’entourent – le péché, l’injustice, l’angoisse… Puis je porterai ces misères devant Jésus dans la prière, et enfin j’essaierai concrètement de soulager l’une de ces misères. L’Eucharistie reçue avec foi m’y aidera, comme cette prière de la messe de ce dimanche :

« Seigneur notre Dieu, nous attendons de ta miséricorde que cette nourriture prise à ton autel nous empêche de céder à nos penchants mauvais et nous prépare aux fêtes qui approchent. Par Jésus, le Christ notre Seigneur . » [8]

 


[1] Grégoire le Grand, Homélies sur l’Évangile, SC 485, Homélie VI, p. 184. Voir tout le passage : « Un roseau penche dès que se lève la brise. Que désigne le roseau, sinon un esprit charnel ? Dès qu’une louange ou une critique le touche, il s’incline, d’un côté comme de l’autre. Qu’une bouche humaine souffle la brise de la louange, il est en joie, il se rengorge, il s’incline bien bas, comme pour exprimer sa gratitude. Que le vent de la critique fuse au point où soufflait la brise de la louange, aussitôt il penche de l’autre côté, vers la violence de la fureur. Jean, lui, n’était pas un roseau agité par le vent, il n’était ni flatté par la faveur, ni irrité par la colère de quiconque : les succès ne pouvaient l’exalter, ni les revers l’abattre. Non, il n’était pas un roseau agité par le vent, jamais les vicissitudes de la vie ne faisaient fléchir sa rectitude. Apprenons donc, frères très chers, à ne pas être le roseau agité par le vent ; affermissons notre cœur ; que notre esprit exposé aux quatre vents des langues, demeure inflexible. Qu’aucun critique n’excite notre colère, qu’aucune faveur ne nous incline à la lâcheté d’une inutile gratitude. Que les succès n’aillent pas nous élever ni les revers nous troubler, en sorte qu’établis sur la base d’une foi solide, nous ne nous laissions nullement émouvoir par l’instabilité des choses qui passent. »

[2] Lettre de M. Edmond Fleg, citée par Daniélou, Dialogue avec Israël (Palatine), p. 121. Son interpellation vaut la peine d’être lue en entier : « Pour vous [les chrétiens], Jésus, quoique Dieu, fut vraiment un homme, un homme de son pays et de son époque, avec les tendresses, avec les colères, avec les ignorances de l’homme. Mais, s’il en fut ainsi, de quel droit maudire, en son nom, ceux qui l’ont pris pour un homme ? Sujet à l’ignorance, ne pouvait-il être sujet à l’erreur ? Ce royaume messianique qu’il annonçait, l’a-t-il réalisé selon nos prophéties ? L’épée s’est-elle changée en serpe ? Le loup broute-t-il près de l’agneau ? La connaissance de Dieu couvre-t-elle la terre, comme l’eau couvre le fond des mers ? »

[3] Benoît XVI, Homélie du 12 décembre 2010. http://w2.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2010/documents/hf_ben-xvi_hom_20101212_massimiliano-kolbe.html

Il continuait ainsi : « Et cela l’a changé, mais de manière destructrice. Aujourd’hui, nous savons que ces grandes promesses n’ont laissé qu’un grand vide et une grande destruction. Ce n’étaient pas eux. Et ainsi nous devons à nouveau voir le Christ et demander au Christ : ‘Est-ce toi ?’. Le Seigneur, de la manière silencieuse qui lui est propre, répond : ‘Voyez ce que, moi, j’ai fait. Je n’ai pas accompli une révolution sanglante, je n’ai pas changé le monde par la force, mais j’ai allumé de nombreuses lumières qui forment, entre temps, une grande route de lumière au cours des millénaires.’ »

[4] Saint Ambroise, Commentaire sur l’Évangile de Luc (SC 45), 5, p. 109. Voir tout le passage : « Enfin le Seigneur, sachant que sans l’Évangile personne ne peut avoir une foi plénière – car si la foi commence par l’Ancien Testament, c’est dans le Nouveau qu’elle s’accomplit – n’éclaire pas les questions qu’on lui pose sur lui-même par des paroles, mais par des faits.  » Allez, dit-il, rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les sourds entendent, les lépreux sont purifiés, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres « . Pourtant ce ne sont encore là que des exemples mineurs du témoignage apporté par le Christ. Ce qui fonde la plénitude de la foi, c’est la croix du Seigneur, sa mort, son ensevelissement. Et c’est pourquoi, après la réponse que nous avons citée, il dit encore : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! » En effet, la croix pourrait provoquer la chute des élus eux-mêmes, mais il n’y a pas de témoignage plus grand d’une personne divine, il n’y a rien qui paraisse davantage dépasser les forces humaines que cette offrande d’un seul pour tous : par cela seul, le Seigneur se révèle pleinement. Et enfin c’est ainsi que Jean l’a désigné :Voici l’Agneau de Dieu, qui enl ève le péché du monde (Jn 1, 29). Ces paroles ne s’adressent pas seulement à ces deux hommes, les disciples de Jean, mais à nous tous, afin que nous croyions au Christ, si les événements confirment cette annonce. »

[5] Catéchisme de l’Eglise catholique, nº 524, http://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P1I.HTM

[6] Sainte Faustine (Héléna Kolwaska), Petit Journaldisponible ici , nº 1743.

[7] Jean-Paul II, encyclique Dives in Misericordia, nº 8.

http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_30111980_dives-in-misericordia.html

Il continuait ainsi : « Conformément aux paroles de l’ancienne prophétie d’Isaïe, ce programme consistait dans la révélation de l’amour miséricordieux envers les pauvres, ceux qui souffrent, les prisonniers, envers les aveugles, les opprimés et les pécheurs. Dans le mystère pascal sont dépassées les limites du mal multiforme auquel participe l’homme durant son existence terrestre : la croix du Christ, en effet, nous fait comprendre que les racines les plus profondes du mal plongent dans le péché et dans la mort ; ainsi devient-elle un signe eschatologique. C’est seulement à la fin des temps et lors du renouvellement définitif du monde qu’en tous les élus l’amour vaincra le mal en ses sources les plus profondes, en apportant comme un fruit pleinement mûr le Règne de la vie, de la sainteté, de l’immortalité glorieuse. Le fondement de cet accomplissement eschatologique est déjà contenu dans la croix du Christ et dans sa mort. Le fait que le Christ ‘est ressuscité le troisième jour’ est le signe qui marque l’achèvement de la mission messianique, signe qui est le couronnement de la révélation complète de l’amour miséricordieux dans un monde soumis au mal. Il constitue en même temps le signe qui annonce à l’avance ‘un ciel nouveau et une terre nouvelle’, quand Dieu ‘essuiera toute larme de leurs yeux ; de mort, il n’y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus ; car l’ancien monde s’en est allé’ ».

[8] Prière après la communion de la messe du jour.


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  • Le Christ à Emmaus (Rembrandt, 1654)