lecture

À l’écoute de la Parole

En ce deuxième dimanche de l’Avent, nous sommes introduits à la venue du Christ par la prédication de Jean-Baptiste, qui domine l’évangile de la messe. Il a préparé historiquement le ministère public de Jésus, en prêchant la conversion, et sa voix continue à préparer, dans l’Église, l’événement de Noël : il est le Précurseur. C’est pourquoi nous le retrouverons la semaine prochaine, avant qu’il ne s’efface devant la Sainte Famille pour le 4e dimanche d’Avent.

Un aspect pourrait nous dérouter : la semaine dernière, nous proclamions le discours eschatologique de Jésus ; cette semaine, nous écoutons le Précurseur au début de la vie publique du Christ… Quel rapport avec Noël ? Quelle est donc la logique de ces quatre évangiles d’Avent ? En fait, l’Église nous prend par la main pour vivre l’Avent comme une montée pédagogique vers Noël, une véritable initiation au mystère de sa venue :

  • nous partons de notre situation actuelle, l’attente de la Parousie évoquée lors du premier dimanche de l’Avent, ce qui déclenche notre mise en route spirituelle et le désir d’accueillir le Christ ;
  • c’est ensuite à Jean-Baptiste qu’il revient de nous introduire au mystère du Messie, lors des deuxième et troisième dimanches ;
  • nous méditons enfin sur l’annonce faite à Joseph, lors du dernier dimanche d’Avent, pour « aboutir » à la naissance de Jésus lors des célébrations de Noël.

L’Incarnation a déjà eu lieu dans l’histoire, mais elle se répète dans le temps de l’Église, en attendant le retour glorieux du Seigneur : c’est pourquoi les thèmes liturgiques des célébrations sont dans un ordre inversé par rapport à la chronologie des mystères du Salut. Pour parvenir à contempler la naissance de Jésus selon la chair et en recevoir tous les fruits spirituels, nous partons de sa présence dans l’Église aujourd’hui et remontons le cours du temps grâce au témoignage de Jean-Baptiste, pour aboutir à l’humilité de la crèche à Bethléem.

Première lecture : Le rejeton de la souche de Jessé (Is 11, 1-10)

La semaine dernière, Isaïe contemplait de loin l’avènement de la Paix : « Il arrivera, dans les derniers jours… » (Is 2) ; ce dimanche, son espérance se précise : le don de la Paix viendra d’un descendant de David, dont la dynastie est nommée « souche de Jessé, père de David », en référence à ce clan de Bethléem où le prophète Samuel fut envoyé pour chercher un nouveau roi en remplacement de Saul : « Je t’envoie chez Jessé le Bethléemite, car je me suis choisi un roi parmi ses fils. » (1 S 16, 1) L’illustre maison de David avait reçu l’assurance d’un royaume qui ne passerait pas (2 S 7), ce que Jésus, descendant de David à travers Joseph, vient accomplir.

L’oracle si beau d’Isaïe (Is 11) concrétise les promesses en faveur de Sion : après une annonce plutôt générique de la paix (Is 2) qui nous laissait dans l’incertitude sur le commentde sa réalisation, vient la prophétie centrée sur celui qui l’établira, le Prince de la Paix. Nous sommes au cœur du messianisme royal, l’attente de l’Oint du Seigneur que l’Esprit établira dans la justice et la vérité en faveur du Peuple. Cet oracle constitue ainsi une perle précieuse du « cycle de l’Emmanuel » (chap. 6 à 12). Alors que la maison royale de Juda est menacée, Dieu offre au roi Achaz le signe d’une naissance miraculeuse (Is 7), que nous célébrerons dans deux semaines.

Ce descendant de David est idéalisé, il possédera la plénitude de l’Esprit et de ses dons, et il restaurera la justice, une prérogative royale classique : « Il ne jugera pas sur l’apparence… » (v. 3), au contraire de la justice humaine toujours détournée par les luttes de pouvoir et les pots-de-vin. Alors que la corruption règne à Jérusalem et que le Peuple souffre de l’oppression des riches, on attend de lui une profonde réforme morale : « La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins. » (v. 5) Réforme fondée sur une force surnaturelle, celle de la Parole divine, comme les prophètes : « Du bâton de sa parole, il frappera le pays. » Gare à ceux qui utilisent la Loi pour opprimer les indigents, car le Seigneur s’apprête à intervenir selon ce qu’il avait déjà exprimé dans la Loi : « Si le pauvre crie vers moi, je l’écouterai, car je suis compatissant, moi ! » (Ex 22, 26.)

L’oracle annonce la présence de l’Esprit (רוח, rûach), qui évoque en hébreu le Souffle divin, la source de la vie que Dieu insuffle aux hommes, principe d’une nouvelle vie modelée par sa sainteté. Cette racine, masquée par la traduction, apparaît dans plusieurs versets qui nous montrent son sens original : « Son inspiration (הריחו) sera dans la crainte du Seigneur » (v. 3) ; « Du souffle (ברוח) de ses lèvres, il fera mourir le méchant » (v. 4). La tradition théologique chrétienne a lu dans la description d’Isaïe (« esprit de sagesse et de discernement… ») les sept dons du Saint-Esprit que Jésus donne aux croyants, dans la lignée de saint Paul qui décrit l’Esprit à l’œuvre dans l’Église (cf. 1 Co 12).

Justice rendue selon le droit, action en faveur des pauvres : c’est bien ce que l’Israël du temps d’Isaïe attendait du Roi idéal, ce futur Messie qui devra établir le Règne du Seigneur sur terre. Ce roi se distinguera des rois des nations, avec leur suffisance et leur pompe qui sert à asseoir leur autorité : il aura une prédilection pour le pauvre et le petit, pour la douceur. Il n’aura pas à faire usage de la force – symbolisée par l’épée – car sa parole et son souffle suffiront à faire disparaître le mal. Le règne de l’amour ne peut s’établir que par des moyens conformes à l’amour, comme nous l’enseigne Jésus. Le pape Benoît XVI écrivait ainsi :

« Au moment du Jugement, nous expérimenterons et nous accueillerons cette domination de son amour sur tout le mal dans le monde et en nous[1]. »

Le Messie annoncé instaurera donc un nouveau paradis où la création sera renouvelée dans une paix universelle : le serpent de Genèse 3 n’est plus une menace et devient compagnon de jeu des enfants, le prédateur se convertit en ami de la victime (« Le loup habitera avec l’agneau »). Le poète Isaïe nous offre une série d’antinomies naturelles (v. 6-8) qui seront résolues par l’avènement de l’Esprit donné par le Messie. Cela signifie que riche et pauvre, exploiteur et exploité, puissant et faible, deviendront enfin égaux, grâce à la « connaissance du Seigneur qui remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (v. 9). Certaines de nos communautés chrétiennes nous offrent déjà, par leur charité mutuelle, un avant-goût de ce paradis, comme le dit saint Grégoire le Grand en décrivant la variété des hommes entrés en religion :

« Revêtus aux yeux de tous de l’habit religieux, nous sommes venus de situations sociales variées vivre ensemble notre foi et l’écoute de la parole du Seigneur tout-puissant, et, diversement pécheurs, nous avons été rassemblés jusqu’à n’avoir qu’un cœur dans la sainte Église, si bien que se réalise déjà manifestement ce qui est dit par Isaïe annonçant l’Église : “Le loup habitera avec l’agneau, et le léopard se couchera aux côtés du chevreau.” Oui, grâce à la cordialité d’une sainte charité, le loup habite avec l’agneau, puisque des hommes qui furent des détrousseurs dans le monde fraient tranquillement, en paix, avec des gens sociables et doux. Et le léopard se couche aux côtés du chevreau, parce qu’un homme moucheté des taches de tous les péchés s’accorde dans l’humiliation avec celui qui se méprise et s’avoue pécheur. […] Voilà ce qu’est la charité, qui enflamme des âmes dissemblables, les embrase, les fond et en façonne comme un seul ouvrage de bel or. Mais quand les élus aiment ainsi, il est indispensable qu’ils s’élancent vers celui qu’ils doivent mériter de voir dans le ciel avec une éternelle joie. […] Aussi le texte ajoute-t-il là : “Et un petit enfant les mènera.” Qui est-il, ce tout-petit, sinon celui dont il est écrit : “Un enfant nous est né, un fils nous a été donné” ? Il mène ces hommes qui cohabitent pour que leur cœur n’aille pas s’attacher aux choses terrestres ; il attise chaque jour en eux la flamme du désir intérieur[2]. »

Enfin, comme conclusion de l’oracle, notons un élargissement de cette paix messianique à toutes les nations, puisque le Messie deviendra « un étendard pour les peuples » (v. 10), avec un rayonnement de la Gloire du Seigneur. C’est un thème que le livre d’Isaïe reprendra dans ses derniers chapitres : « Mais moi je viendrai rassembler toutes les nations et toutes les langues, et elles viendront voir ma gloire. » (Is 66, 18)

Psaume : La paix du Messie (Ps 72)

La même espérance messianique anime le Psaume 72(71), qui était chanté lors du couronnement d’un nouveau roi à Jérusalem. On demandait alors au Seigneur de lui donner les attributs nécessaires à sa fonction sacrée : le charisme de la justice pour bien gouverner son peuple (« Donne à ce fils de roi ta justice ») ; la sagesse pour instaurer la paix que l’on désire la plus durable possible (« Grande paix jusqu’à la fin des lunes ») ; l’autorité pour élargir sa puissance territoriale et éloigner les ennemis (« Qu’il domine de la mer à la mer »).

Comme dans le passage d’Isaïe, ce roi idéal prendra soin des plus pauvres qui sont les favoris du Dieu de l’Alliance : « Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. » (v. 13) C’est à travers ce Messie que Dieu répandra sa bénédiction sur toutes les familles de la terre, selon la promesse faite à Abraham (cf. Gn 12). Nous sommes donc toujours dans l’attente d’une ère merveilleuse où un digne descendant de David instaurera le règne du Dieu d’Israël, selon les aspirations les plus profondes du peuple pour la paix, la justice et la réconciliation.

Évangile : Conversion ! (Mt 3, 1-12)

À la lumière de l’Évangile, nous savons que seul Jésus est ce Roi idéal attendu par Israël, et que le Royaume appelé à s’étendre à tous les hommes est l’Église. Dans l’évangile du jour, saint Matthieu nous fait entendre la voix prophétique de Jean-Baptiste, annonçant la venue du Messie (cf. Mt 3). Sa description est riche en harmoniques théologiques et culturelles : Jean prêche « dans le désert », avec des conditions alimentaires précaires, comme Israël autrefois avait dû traverser le désert et se nourrir au jour le jour de la manne. L’Exode s’était d’ailleurs terminé par le passage du Jourdain (cf. Jos 1) : Jean dirige donc le Peuple – et l’incarne aussi – alors qu’une nouvelle étape de l’histoire sainte, avec la venue du Messie, est en train d’apparaître. Comme Josué concluant l’Exode par la traversée du Jourdain, Jean met le point final aux prophéties de l’Ancien Testament, devant leur accomplissement en Jésus. Son accoutrement (« vêtement de poils de chameau ») fait aussi penser au plus grand des Prophètes d’Israël, Élie (cf. 2 R 1, 8).

Pour renforcer cette perspective, Matthieu nous rapporte qu’il cite l’exhortation d’Isaïe : « Préparez le chemin du Seigneur. » (Is 40, 3) Cette note théologique était présente culturellement à ses contemporains : la communauté de Qumran, elle aussi à proximité du Jourdain, se considérait comme l’accomplissement du même passage d’Isaïe[3] et préparait l’avènement des derniers temps par une vie ascétique et studieuse.

Jean est ainsi fidèle à sa vocation de Précurseur: « celui-qui-court-devant ». Un détail du texte le souligne : après avoir mentionné qu’en ces jours-là « paraît Jean le Baptiste » (v. 1) et nous avoir fait écouter sa prédiction, l’évangéliste utilise la même expression pour le Christ : « Alors paraît Jésus » (v. 13), comme si cette scène du Jourdain ne servait qu’à l’apparition de l’acteur principal après les préparatifs. L’étoile s’efface alors devant le soleil, le Précurseur devant le Messie, les prophéties devant la vérité. C’est exactement l’atmosphère spirituelle de l’Avent, où le temps des préparations va céder la place à celui de la naissance.

Jean-Baptiste appelle tout le Peuple saint à la conversion (μετάνοια, métanoia, répété trois fois), pour se préparer à la venue de Celui qui va établir le Royaume de Dieu. Son baptême vise la contrition des cœurs et le changement de vie ; il l’obtient pour une portion d’Israël, ce « petit reste » qui accueille son Sauveur : « Ils étaient baptisés dans le Jourdain en reconnaissant leurs péchés. » Le Catéchisme souligne l’importance d’une telle proclamation pour la vie de l’Église :

« Cet appel [à la conversion] est une partie essentielle de l’annonce du Royaume : “Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu est tout proche ; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle.” (Mc 1, 15) Dans la prédication de l’Église, cet appel s’adresse d’abord à ceux qui ne connaissent pas encore le Christ et son Évangile[4]. »

Jean-Baptiste, avec sa vigueur d’ascète du désert, anime ce grand mouvement de repentir à l’intérieur du Peuple saint, qui conduit les multitudes à recevoir le baptême de conversion. Mais il apostrophe durement certains membres d’une branche du judaïsme, les « Pharisiens et Sadducéens », que l’Évangile présente souvent comme des hypocrites : ils vont bientôt s’allier à Jérusalem pour perdre le Christ. « Les grands prêtres et le Sanhédrin tout entier cherchaient un faux témoignage contre Jésus, en vue de le faire mourir. » (Mt 26, 59) Au bord du Jourdain, où ils sont venus l’épier, Jean les plonge dans la perspective d’un jugement redoutable (la « colère qui vient », le « feu qui ne s’éteint pas »), afin de réveiller leur conscience, d’où la question rhétorique : « Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Sa voix vient s’opposer frontalement à une conviction très enracinée dans leur cœur, la sécurité d’être sauvés simplement par leur appartenance au Peuple élu, selon une mentalité commune enracinée dans le livre du Deutéronome, avec l’exclusivité de la relation entre Dieu et son Peuple. L’Alliance du Sinaï a certes joué un rôle positif dans l’histoire du Salut, mais Dieu ne se laisse pas enfermer dans un système et veut surtout la conversion des cœurs. Sa puissance est à l’œuvre dans l’histoire universelle et le monde des païens, au-delà de ce que nous en connaissons : d’où l’image cocasse du Seigneur qui peut « faire surgir des enfants à Abraham à partir des pierres ». Une expression forte pour souligner les voies impénétrables du Seigneur des cœurs. Une secousse aussi, contre toutes les formes d’orgueil national teinté de prétextes théologiques, dans la droite ligne des grandes prophéties de l’Ancien Testament. Pensons par exemple à Amos qui ose mettre Israël au rang des nations païennes :

« N’êtes-vous pas pour moi comme des Kushites, enfants d’Israël ? – oracle du Seigneur. N’ai-je pas fait monter Israël du pays d’Égypte, et les Philistins de Kaphtor et les Araméens de Qir ? » (Am 9, 7.)

Quant à l’image de la « cognée qui se trouve à la racine des arbres », elle exprime l’imminence du Jugement : comme un arbre tremble devant le bûcheron qui découvre une racine et se demande s’il va la couper, en jugeant de sa valeur et de son utilité, les hommes devraient sentir un tremblement de tout leur être devant la venue du Seigneur qui dévoilera la vérité profonde de leur vie. C’est une image classique des Prophètes, comme chez Isaïe, en ces versets qui précèdent immédiatement l’oracle de la première lecture :

« Voici que le Seigneur Dieu émonde la frondaison avec violence, les plus hautes cimes sont coupées, les plus fières sont abaissées. Ils seront coupés par le fer, les halliers de la forêt, et sous les coups d’un Puissant, le Liban tombera. » (Is 10, 33-34)

La voix de Jean-Baptiste tremble donc de la « colère qui vient », et fait écho aux avertissements de Jésus la semaine dernière. Il reproche en particulier aux Pharisiens qui se disent « fils d’Abraham » (v. 9) de se reposer sur les privilèges de la naissance, sur l’appartenance à une caste religieuse reconnue et sur la pratique de rites extérieurs, alors que leur cœur est loin de Dieu. Cela s’adresse aussi à nous si notre attitude est celle d’une parfaite confiance dans notre statut et nos bonnes œuvres, plutôt que dans la grâce de Dieu. Nous sommes tous face à la perspective du « feu », cette image qui domine la fin de notre extrait d’évangile. Il s’agit du feu eschatologique, cet instant où tout notre être devra être libéré de ce qui s’oppose au Seigneur. Saint Pierre, dans sa première Lettre, utilise la même image pour exprimer la purification :

« Vous tressaillez de joie, bien qu’il vous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves, afin que, bien éprouvée, votre foi, plus précieuse que l’or périssable que l’on vérifie par le feu, devienne un sujet de louange, de gloire et d’honneur, lors de la Révélation de Jésus-Christ. » (1 P 1, 6-7)

La liturgie nous expliquera, tout au long du cycle annuel, comment le Christ instituera ce « baptême d’Esprit Saint et de feu », bien supérieur à la simple démarche de conversion prônée par le Précurseur : Jésus exigera de nous la purification, mais il nous donnera aussi les moyens de la réaliser (par son sang versé) et nous ouvrira les perspectives plus positives d’une vie en plénitude, libérée de la crainte. Comme toujours, l’accomplissement dépassera la prophétie, et saint Basile de Césarée nous décrit l’œuvre de ce baptême dans l’Esprit :

« C’est par l’Esprit que s’opère le rétablissement dans le paradis, la montée dans le royaume des cieux, le retour dans l’adoption filiale. De l’Esprit, vient que nous pouvons avec assurance appeler Dieu notre Père ; c’est l’Esprit qui donne d’être associé à la grâce du Christ, de prendre le nom d’enfant de lumière, d’avoir part à la gloire éternelle, en un mot, d’être comblé de toute bénédiction, en ce siècle et dans les siècles à venir ; de voir en un miroir, comme s’ils étaient déjà là, la grâce des biens qui nous sont promis et dont, par la foi, nous attendons la jouissance. Car si les arrhes sont déjà telles, quelle sera la valeur du total ? Et si les prémices sont d’un tel prix, quel sera le tout dans sa plénitude ? Et voici ce qui nous permet encore de comprendre la différence entre la grâce qui vient de l’Esprit et le baptême d’eau : Jean a baptisé dans l’eau, notre Seigneur baptise dans l’Esprit Saint[5]. »

Deuxième lecture : L’union de la communauté (Rm 15, 4-9)

Tandis que le Christ est au centre de l’histoire, Jean le Baptiste et Paul de Tarse l’entourent : le Précurseur et l’Apôtre, unis autour du Messie… Nous le constatons dans la différence de ton entre la prédication enflammée de Jean et les conseils de Paul dans la Lettre aux Romains (Rm 15). Arrivant à la fin de son monumental traité théologique, dans cette dernière grande partie qui se nomme la Parénèse (exhortation), l’Apôtre s’adresse avec émerveillement à la communauté chrétienne qui se trouve à Rome, et son message se centre sur la communion : cette communauté doit être un lieu de paix malgré la diversité de ses membres, ou plutôt grâce à cette diversité qui manifeste la grandeur du Seigneur.

À son époque, la cohabitation était difficile, dans une même Église, entre les convertis qui étaient auparavant Juifs et ceux qui provenaient du paganisme. Les premiers tendaient à se glorifier de leur origine, les seconds ne respectaient pas toujours la précédence d’Israël. Mais personne ne peut se vanter de mériter le salut : les nations reçoivent le Christ par pure miséricorde (v. 9), et les Juifs parce que Dieu est fidèle à ses promesses (v. 8). Deux motifs de rendre grâce au Seigneur qui a déployé sa puissance dans les deux cas. C’est le Seigneur Jésus qui nous unit dans la louange du Père, et le but de toute l’histoire humaine est bien cette « gloire de Dieu » qui revient trois fois dans notre passage : saint Paul fait ici écho à l’oracle d’Isaïe qui prophétisait l’extension aux païens de la gloire du Dieu d’Israël (Is 11, 10). D’ailleurs, le même chapitre d’Isaïe est cité dans les versets qui suivent la conclusion de notre passage (coupés par la liturgie), comme un lieu scripturaire qui montre l’accueil des nations :

« Et Isaïe dit à son tour : il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se dresse pour commander aux nations. En lui les nations mettront leur espérance [cf. Is 11,10]. » (Rm 15, 12)

La Lettre aux Romains traite longuement de cette dialectique Israël/nations et, à cet endroit de la lettre, l’Apôtre veut conclure sa réflexion par des conseils concrets à ses destinataires. Il faut accueillir chacun « comme le Christ vous a accueillis pour la gloire de Dieu » (v. 7). Ce n’est pas facile, mais l’Écriture nous aide en ouvrant notre âme à l’espérance (v. 4) : un homme qui sait espérer, le regard tendu vers son Seigneur qui l’attire irrésistiblement, peut dépasser toute difficulté. Il est aussi, et surtout, puissamment aidé par l’Esprit : lorsque saint Paul évoque par deux fois « la persévérance et le réconfort », il utilise le terme « παράκλησις, paraklèsis », qui est l’un des noms favoris de l’Esprit Saint (le Paraclet, cf. Jn 14-16), traduit habituellement par « avocat, consolateur ».

D’où une nouvelle relation avec l’oracle d’Isaïe : la paix paradisiaque contemplée de loin par le Prophète, et décrite par l’union symbolique des animaux les plus férocement éloignés (Is 11), s’accomplit dans la communauté chrétienne par la communion entre des personnalités d’origines très différentes, qui « s’accueillent les uns les autres » (v. 5) pour s’unir dans la louange divine (v. 6). Voilà l’œuvre du Messie, le Prince de la Paix : nous avons été « accueillis par lui pour la gloire de Dieu », et nous pouvons désormais recevoir le don de la communion comme une grâce inestimable.

Regardons nos assemblées liturgiques ou nos congrégations : elles ont certes quelques défauts, mais on peut y admirer la diversité des membres. Bien des cultures, bien des origines, bien des opinions personnelles y sont présentes, qui pourraient sembler irréconciliables dans le monde. Dans l’Église, elles s’effacent pour réaliser déjà l’unité dans la louange :

« Ainsi, d’un même cœur, d’une seule voix, vous rendez gloire à Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ. » (Rm 15, 6)

Un fil rouge parcourt donc toutes nos lectures : la venue du Messie, le fils de David, est désirée pour la paix qu’il apportera (cf. Is 11, Psaume 72) ; Jean-Baptiste annonce cette venue qui accomplit le jugement (cf. Mt 3), et pour laquelle il faut se préparer ; saint Paul décrit la grâce que procure son avènement : l’ouverture d’Israël aux nations, la communion des cœurs parmi les chrétiens et le rayonnement de la gloire de Dieu sur toute la terre (cf. Rm 15). En nous mettant en route vers Noël, nous vivons intensément la communion avec ces trois témoins : Isaïe, Jean et Paul, qui ouvrent notre « appétit » pour la venue du Christ lui-même.


[1] Pape Benoît XVI, Encyclique Spe Salvi, « Sauvés dans l’espérance », 2007, nº 47.

[2] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, coll. « Sources chrétiennes », n° 360, Cerf, 1990, p. 187-189.

[3] Cf. la Règle de la Communauté: 1 QS VIII, 12-16.

[4] Catéchisme de l’Église catholique, nº 1427.

[5] Basile le Grand, Le Traité du Saint-Esprit, coll. « Les Pères dans la foi », n° 11, DDB, 1979, p. 24.


.

  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount