lecture

À l’écoute de la Parole

Un dialogue constructif autour de la Loi : ce dimanche, bien loin des polémiques de saint Paul sur le salut par la foi seule opposée aux œuvres de la Loi (cf. Rm 3,28), Jésus offre une interprétation positive de la Loi de Moïse, en l’illustrant par la parabole du « bon Samaritain » (Lc 10). La liturgie suit l’exemple de son Maître en nous proposant, comme première lecture, une partie du « testament spirituel » de Moïse, à la fin du Deutéronome, où nous sommes invités à valoriser ce don de la Loi, comme Parole qui est « tout près de nous, dans ta bouche et dans ton cœur » (Dt 30,14).

L’évangile : discussion autour du cœur de la Loi (Lc 10,25-37)

Pourtant, le dialogue noué par Jésus avait commencé sur une tonalité de polémique, car le docteur de la Loi s’était adressé à lui « pour le mettre à l’épreuve » : le terme grec, ἐκπειράζων (ekpeirazôn), avait été utilisé par le Christ pour rappeler qu’il ne faut jamais « mettre Dieu à l’épreuve » (Lc 4,12). Sous la figure de ce docteur mal intentionné se profile donc la tentation, constante dans l’histoire d’Israël, de contester l’autorité du Seigneur, comme l’exprimait vigoureusement Moïse : « car je connais ton esprit rebelle et la raideur de ta nuque ! » (Dt 31,27). Accordons cependant à ce même docteur cette circonstance atténuante : à défaut de percevoir la divinité présente en Jésus, il pensait ne s’adresser qu’à un fils d’homme, et il voulait précisément mettre au clair l’autorité exorbitante que Jésus prétendait avoir, lui qui venait de proclamer : « Tout m’a été remis par mon Père… » (Lc 10,22).

Il lui pose donc une question classique des écoles d’interprétation rabbiniques : ce qu’il faut faire pour obtenir en héritage la vie éternelle. Ce sera la même question qui animera le fameux notable (en Marc, le « jeune homme riche ») que les richesses empêcheront de suivre le Christ (cf. Lc 18,18 sq). La question est donc fondamentale et Jésus l’accueille dans toute sa légitimité ; il va jusqu’à s’y appuyer pour illustrer sa conception du Royaume.

Tout aussi classique du milieu juif est la façon dont Jésus répond au docteur, en posant une autre question renvoyant à la Loi. Notons cette double interrogation qui reste fondamentale pour toutes les études de théologie, en Israël comme dans l’Église : d’une part la référence obligée à la lettre du texte inspiré (qu’y a-t-il d’écrit ?), et d’autre part le rôle du lecteur qui doit interpréter ce même texte (comment lis-tu ?). Dans ce simple adverbe très banal, comment (πῶς, pôs), se cachent bien des perspectives : les règles exégétiques d’interprétation ; les écoles de commentaires constituant autant de traditions anciennes ; la pureté de cœur du lecteur, qui influence la clarté de l’intelligence, et c’est probablement ce à quoi se réfère Jésus. Saint Paul l’expliquera à Tite : « Tout est pur pour les purs. Mais pour ceux qui sont souillés et qui n’ont pas la foi, rien n’est pur. Leur esprit même et leur conscience sont souillés » (Tt 1,15). Et c’est ainsi que le pervers peut détourner même la Loi de Dieu pour parvenir à ses fins mauvaises…

Voilà l’enjeu du dialogue pour Jésus : amener le docteur de la Loi, par l’exemple lumineux du bon Samaritain, vers l’interprétation correcte du commandement d’amour, et sa mise en application comme conversion du cœur. Il a perçu dans sa première question la pointe de défiance que Luc décrit comme une « mise à l’épreuve » ; mais Il discerne aussi, probablement, une certaine ouverture vers la vérité, et Il veut faire accoucher, par une maïeutique toute rabbinique, le meilleur de son interlocuteur. Le dernier petit échange qui conclut leur entretien montre que le Maître a réussi son enseignement, au moins du point de vue théorique : le docteur répond correctement en valorisant la compassion qui doit présider notre rapport avec autrui, puisqu’il désigne en le Samaritain « celui qui a fait preuve de pitié envers lui » ; il est ensuite renvoyé à sa propre liberté pour grandir dans l’amour : « Va, et toi aussi, fais de même ». Notons que le Christ ne l’invite pas explicitement à le suivre : il manifeste ainsi la valeur propre qu’a la conscience individuelle illuminée par la Parole de Dieu. Beaucoup de non-baptisés seront probablement sauvés par ce biais-là…

Revenons au dialogue : après l’interrogation du Christ, il se déroule selon les deux temps de sa double question. D’abord vient le recours à la lettre du texte, par le rappel du plus grand des commandements, l’amour de Dieu et du prochain, que le docteur cite en combinant un verset du fameux Shema (écoute, Israël : Dt 6,5, amour envers Dieu) et Lv 19,18 (envers le prochain). Ce genre de combinaison exégétique, où deux versets sont unis grâce à un terme commun (אהבת, ahavta, tu aimeras), était très commun à l’époque en Israël, et Jésus y aura lui aussi recours (Mt 22,38) en affirmant que le « second commandement » (Lv 19,18) est « semblable au premier » (Dt 6,5). Se référant au même texte puisé dans la Révélation, Jésus et le docteur passent ensuite au « comment lire » : le commandement ne présentait qu’une source d’incertitude, la fameuse question « Qui est mon prochain ? ». Plutôt qu’une réponse abstraite, le Seigneur, qui est aussi un maître de pédagogie, nous offre une parabole dont l’efficacité est montrée par l’usage si répandu, dans nos cultures occidentales, de l’expression « bon Samaritain » pour désigner une personne altruiste. Mais avant de commenter cette parabole, faisons un détour par la première lecture.

Première lecture : la proximité de la Loi (Dt 30,10-14)

Comme on l’a vu dans son dialogue avec le docteur, le Christ apprécie la Loi de Moïse dans toute sa profondeur, et se dédie même à en illustrer le cœur par la parabole du Bon Samaritain. Dans le sens littéral et immédiat de l’épisode, Jésus ne semble pas chercher à dépasser ou accomplir la Loi, comme dans d’autres passages (cf. Mt 5,17), mais il met en valeur son rôle d’orientation intime de la conscience et de la vie d’Israël : c’est donc un choix judicieux, pour la liturgie, que de nous offrir l’un des passages du Pentateuque où resplendit de la façon la plus éclatante la spiritualité de la Loi selon Moïse.

Nous sommes, dans ce chapitre 30 du Deutéronome, presqu’à la fin de l’épopée de Moïse après la sortie d’Égypte, un peu avant sa mort au seuil de la Terre Promise, alors qu’il vient de répéter la Loi reçue au Sinaï (chap. 12 à 26), d’où le nom de Deutéronome (en grec, seconde loi) accolé par la tradition à ce rouleau. Le grand médiateur de l’Alliance semble prendre du recul et contempler l’œuvre transmise à Israël, ces multiples prescriptions qui seront le chemin de la fidélité pour toute la vie du peuple, déclenchant les bénédictions ou les malédictions divines. Il s’approche alors du cœur de ses auditeurs, comme s’il les prenait en aparté, pour leur donner un conseil avisé et fraternel : « choisis donc la vie ! » (Dt 30,19). C’est exactement la même attitude de Jésus, qui suggère au docteur d’imiter le Samaritain pour avoir la vie éternelle.

Nous assistons donc à une mise en abyme discrète du livre du deutéronome : l’expression « ce livre de la Loi » désigne le rouleau que le lecteur a en main. La perspective est celle de la conversion du cœur : il s’agit de « revenir au Seigneur », comme dans les pressantes exhortations prophétiques, par exemple en Ezéchiel : « Convertissez-vous, revenez de votre voie mauvaise. Pourquoi mourir, maison d’Israël ? » (Ez 33,11). Une conversion toujours nécessaire car elle pointe vers la totalité de la personne (de tout ton cœur et de toute ton âme), pour constituer un Peuple vraiment consacré à Dieu. C’est bien le même interlocuteur, l’Israël de l’Alliance, qui est interpellé avec les mêmes expressions dans l’évangile du jour, quelques siècles après : on ne saurait mieux suggérer que la voix de Moïse traverse les âges en résonnant dans la foi et la pratique des Hébreux. Rien d’étonnant : en fait, il s’agit de « la voix du Seigneur ton Dieu » (v.10), actualisée par la récitation et la proclamation des commandements divins. Un écho qui continue dans les synagogues d’aujourd’hui.

Face à l’excellence du don reçu au Sinaï, la frayeur pourrait envahir le croyant, comme s’il s’agissait d’un idéal inaccessible et trop exigeant (au-dessus de tes forces… hors de ton atteinte, v.11), surtout lorsque résonnent des apostrophes telles que « Soyez saints, car moi, Yahvé votre Dieu, je suis saint » (Lv 19,1). Qui ne tremblerait devant la sainteté divine, rendue présente par les Commandements, qui contraste si fort avec notre commune misère humaine ? Ce sentiment avait saisi les Hébreux aux pieds du Sinaï lorsqu’ils supplièrent Moïse : « Parle-nous, toi, et nous t’écouterons ; mais que Dieu ne nous parle pas, car alors c’est la mort » (Ex 20,19). Après la mise en scène grandiose des éclairs et tremblements de terre au Sinaï, Moïse veut à présent rassurer son auditoire pour faire pénétrer l’amour de la Loi dans des cœurs pacifiés.

Il plaide donc pour une extrême proximité de la Loi, en faisant usage de deux négations rhétoriques qui correspondent aux deux perspectives infinies possibles pour l’homme sur terre. D’une part la dimension verticale : « la Loi n’est pas dans les cieux », pour signifier une transcendance hors de portée du croyant, alors que la Loi est précisément le don tangible et accessible du Dieu transcendant. L’inaccessibilité de la volonté divine a été rompue au Sinaï, et c’est Moïse qui a pénétré dans la nuée pour aller recevoir la Loi : « Yahvé descendit sur la montagne du Sinaï, au sommet de la montagne. Yahvé appela Moïse au sommet de la montagne et Moïse monta » (Ex 19,20).

D’autre part, la dimension horizontale : « elle n’est pas au-delà des mers », comme s’il fallait aller chercher dans les patrimoines des autres peuples des vérités dispersées, cachées par des révélations partielles… N’oublions pas que d’épais murs culturels, religieux et linguistiques séparaient les peuples dans l’Antiquité, comme l’exprimer Jérémie à propos des Babyloniens qui vont venir envahir Juda : « C’est une nation durable, c’est une nation très ancienne, une nation dont tu ne sais pas la langue et ne comprends pas ce qu’elle dit » (Jr 5,15). En renversant la perspective, le Deutéronome affirme que ce sont les nations qui reconnaîtront un jour la présence de la Loi, et à travers elle du Seigneur, au sein d’Israël : « Quand ceux-ci auront connaissance de toutes ces lois, ils s’écrieront : ‘Il n’y a qu’un peuple sage et avisé, c’est cette grande nation !’ Quelle est en effet la grande nation dont les dieux se fassent aussi proches que Yahvé notre Dieu l’est pour nous chaque fois que nous l’invoquons ? » (Dt 4,6-7).

Le médiateur de l’Alliance s’efface alors pour laisser le croyant dans une relation personnelle avec le Seigneur : « cette Parole » que je t’ai transmise, et que tu lis dans ce rouleau, « elle est dans ta bouche et dans ton cœur ». Ces deux organes expriment l’intériorité des délibérations humaines, et l’expression orale pour le témoignage et la prière, formant un mérisme qui désigne « tout ce que tu es comme Juif ». La Parole modèle le croyant de l’intérieur, et débouche naturellement sur l’agir : « afin que tu la mettes en pratique ».

Au moment de la création, le Seigneur avait insufflé en Adam une haleine de vie (Gn 2,7), et le souffle était devenu signe du don de la vie, comme trésor intime (il remplit les poumons), présence continue (nous respirons tout au long de notre existence) et absolument nécessaire (son absence est synonyme de mort) ; de même le don de la Loi pour la vie spirituelle du croyant : il la lit, l’apprend et la répète continuellement (elle est sur ta bouche) ; elle pénètre sa façon de penser, ses sentiments et ses motivations intimes (et dans ton cœur). Elle devient ainsi source de vie divine et fécondité surabondante, puisqu’elle conduit à « revenir au Seigneur ton Dieu », source de toute vie.

C’est exactement dans cette perspective spirituelle que se noue le dialogue entre Jésus et le docteur : spontanément surgissent dans la discussion les fameux versets centraux de la Loi de Moïse, comme une source commune dont tous deux vivent profondément. La première exhortation du Christ était évidente pour tous les auditeurs, qui s’abreuvaient eux aussi à cette même source : « Fais ainsi et tu vivras » (Lc 10,28).

Retour à l’évangile : le Samaritain comme prochain universel (Lc 10)

Ce dialogue avec le docteur constitue donc un écrin précieux modelé par l’histoire religieuse d’Israël, dans lequel le Christ insère un diamant d’un prix incomparable : la parabole du « bon Samaritain ». Les mots de Moïse acquièrent alors un sens nouveau, insoupçonné : « Elle est tout près de toi, cette Parole ». En effet, Jésus est le Verbe incarné, la Parole faite chair pour venir dialoguer avec chacun d’entre nous et nous illustrer les profondeurs de la Torah. Et bien plus qu’illustrer : au-delà de son sens immédiat, la parabole s’ouvre sur toute l’histoire du Salut…

Ceux qui ont eu la chance de vivre un pèlerinage en Terre Sainte se souviendront de cette halte dans le désert de Juda, sur la route si accentuée entre Jéricho et Jérusalem, pour contempler les montagnes désertiques, entrecoupées de vallées profondes et parfois irriguées (comme le Wadi Qelt). Les chemins y décrivent des courbes longues dans des creux isolés de tout, aux multiples cavernes : un lieu idéal pour méditer comme les moines, se cacher comme les prophètes, ou encore tendre des guet-apens comme les bandits de toutes les époques. Le début de l’histoire de Jésus y trouve naturellement sa place, avec ce pauvre homme tombé aux mains des bandits : un fait divers courant dans ce lieu.

Le Christ y fait passer deux premiers témoins, un prêtre et un lévite. Du point de vue légal, ils ont toutes les raisons pour ne pas secourir l’homme « à moitié mort ». Le contact avec un cadavre (et particulièrement avec le sang répandu) les aurait rendus inaptes à leur devoir principal, qui est le culte : « Celui qui touche un cadavre, quel que soit le mort, sera impur sept jours » (Nm 19,11). S’ils revenaient de Jérusalem, c’est probablement pour des raisons cultuelles et leur communauté de destination les attendait pour se sanctifier ; secourir l’homme aurait tout compliqué dans leur vie « professionnelle » qui était aussi religieuse. Il n’est donc pas nécessaire de supposer de l’égoïsme de leur part, mais simplement une mise en application des articles de la Loi sur la pureté qui les empêchaient de vivre la deuxième partie du « grand précepte » rappelé par le docteur : l’amour du prochain. Dans les synagogues où Jésus guérissait le jour du sabbat, on entendra de même les récriminations des autorités religieuses (cf. Lc 13,14). En revanche le Seigneur y dénoncera l’hypocrisie : « Hypocrites ! chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? Et cette fille d’Abraham, que Satan a liée voici dix-huit ans, il n’eût pas fallu la délier de ce lien le jour du sabbat ! » (Lc 13,15-16). Le pape François, dans sa lecture de la parabole, adopte la même interprétation :

« Chez ceux qui passent outre, il y a un détail que nous ne pouvons ignorer : il s’agissait de personnes religieuses. Mieux, ils œuvraient au service du culte de Dieu : un prêtre et un lévite. C’est un avertissement fort : c’est le signe que croire en Dieu et l’adorer ne garantit pas de vivre selon sa volonté. Une personne de foi peut ne pas être fidèle à tout ce que cette foi exige d’elle, et pourtant elle peut se sentir proche de Dieu et penser avoir plus de dignité que les autres. Mais il existe des manières de vivre la foi qui favorisent l’ouverture du cœur aux frères ; et celle-ci sera la garantie d’une authentique ouverture à Dieu. »Pape François, encyclique Fratelli tutti, nº74.

Entre alors en scène un Samaritain. Pour l’auditoire de Jésus, choisi parmi les brebis perdues de la maison d’Israël, il s’agissait d’un personnage méprisable, un lointain cousin qui avait renié la foi des ancêtres en construisant le temple sur le mont Garizim, en concurrence impie avec le vrai Temple de Jérusalem. La Samaritaine s’étonnait ainsi que Jésus puisse lui adresser la parole alors qu’il est Juif, et voulait détourner la conversation sur ce thème du temple (cf. Jn 4). Pourtant, c’est ce Samaritain que Jésus choisit pour mettre en œuvre la compassion, dont la valeur est soulignée par un document pontifical :

« En particulier, le programme du Bon Samaritain est “un cœur qui voit”. Il enseigne qu’il est nécessaire de convertir le regard du cœur parce que souvent, celui qui regarde ne voit pas. Pourquoi ? Sans la compassion, celui qui regarde n’est pas impliqué dans ce qu’il observe et il passe outre ; en revanche, celui qui a un cœur compatissant est touché et impliqué, il s’arrête et prend soin de l’autre. Ce cœur voit où il y a besoin d’amour et agit en conséquence. Les yeux perçoivent dans la faiblesse un appel de Dieu à agir en reconnaissant dans la vie humaine le premier bien commun de la société. La vie humaine est un bien très élevé et la société est appelée à le reconnaître. La vie est un don sacré et inviolable et chaque homme, créé par Dieu, a une vocation transcendante et une relation unique avec Celui qui donne la vie, car Dieu invisible, en son grand amour, offre à chaque homme un plan de salut, de telle sorte que l’on peut affirmer : ‘La vie est toujours un bien’. C’est là une intuition et même une donnée d’expérience dont l’homme est appelé à saisir la raison profonde. »Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre Samaritanus Bonus sur le soin des personnes en phases critiques et terminales de la vie (2020). Consultable ici : https://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20200714_samaritanus-bonus_fr.html#III

C’est pourquoi le docteur de la Loi pouvait lui-même percevoir, dans la logique de la Loi juive, le manquement des deux premiers passants, et la valeur de l’action du Samaritain : les commandements sont faits pour la vie, pour que l’homme vive pleinement, et cette valeur devait primer sur celle de la pureté rituelle. C’est d’ailleurs l’opinion commune de nombreuses écoles rabbiniques, à l’époque de Jésus comme à la nôtre : devant l’urgence de sauver une vie, bien des commandements peuvent – ou doivent – être temporellement mis entre parenthèse.

Le Seigneur décrit ensuite longuement les actes de charité corporelle offerts par le Samaritain, avec des détails touchants : le soin corporel sur les blessures, la mise à disposition de sa propre monture, l’attention dans l’auberge, et même l’offrande d’argent pour que le rétablissement soit complet. Pourrait-on peindre une sollicitude plus délicate ? Le récit convainc les cœurs par son aspect concret : d’où la réponse immédiate du docteur à la question de savoir « Qui s’est fait le prochain de cet homme », et le désir dans nos cœurs de l’imiter sincèrement. C’est ainsi que le Christ dépose dans nos âmes ces germes de compassion pour dépasser les barrières qui nous séparent de nos prochains, sur lesquels soufflera l’Esprit Saint pour faire bourgeonner la charité dans son Église…

Une richesse cachée : l’interprétation allégorique de la parabole

Mais le Christ ne se borne pas à l’interprétation correcte de la Loi : comme à son habitude, il profite de l’occasion pour ouvrir des perspectives larges sur le Royaume des Cieux qu’il est venu inaugurer. Dans cette parabole se cache une allégorie puissante sur toute l’histoire du Salut, que les Pères de l’Église n’ont pas manqué de développer, selon une tradition très ancienne, que certains font même remonter aux Apôtres. Ecoutons par exemple Origène, au IIème siècle :

« Jéricho représente souvent dans l’Ecriture la figure de ce monde. Par exemple, dans ce récit de l’Evangile : Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et tomba sur des brigands ; on reconnaît bien là la figure d’Adam déchu du paradis dans l’exil de ce monde. Et ces aveugles de Jéricho que Jésus vint trouver pour leur rendre la vie, ne représentaient-ils pas les hommes de ce monde, accablés de la cécité de l’ignorance, et pour qui est venu le Fils de Dieu ? » Origène, Homélie sur Josué, Sources Chrétiennes 71, Cerf 1960, p. 190.

Ainsi se développe une interprétation toute symbolique dès le premier mot de la parabole : « un homme », en hébreu Adam, représente toute l’humanité chassée du paradis originel et devenue victime des ennemis de Dieu. Elle gît alors sur le chemin de l’histoire, à moitié morte, car les conséquences du péché originel sont dramatiques : incapacité à faire le bien et à cheminer vers Dieu, tendance au mal et à l’erreur, etc. En continuant l’allégorie, nous pouvons reconnaître les trois personnages suivants : le prêtre et le lévite symbolisent les institutions cultuelles liées à la Loi, qui devraient aider l’humanité à se relever pour vivre, mais qui de fait sont incapables de remédier au péché : « la Loi est absolument impuissante, avec ces sacrifices, toujours les mêmes, que l’on offre perpétuellement d’année en année, à rendre parfaits ceux qui s’approchent de Dieu » (Heb 10,1) ; le bon Samaritain, en tant qu’étranger, devient figure du Christ, qui n’était pas lié au culte d’Israël (étant de la tribu de Juda, non de Lévi), mais qui vient établir la Nouvelle Alliance qui relève pleinement l’humanité :

« À la vérité, si Jésus était sur terre, il ne serait pas même prêtre, puisqu’il y en a qui offrent les dons, conformément à la Loi ; ceux-là assurent le service d’une copie et d’une ombre des réalités célestes, ainsi que Moïse […] Mais à présent, le Christ a obtenu un ministère d’autant plus élevé que meilleure est l’alliance dont il est le médiateur, et fondée sur de meilleures promesses. » (Heb 8,4-6).

C’est alors que cette interprétation allégorique de la parabole acquiert toute sa beauté, lorsque Jésus lui-même semble décrire sa propre action salvatrice dans le monde :

  • Il « fut saisi de compassion » car il est la Miséricorde du Père, en son cœur c’est toute la divinité qui se penche sur notre misère ;
  • Il « pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin » : image des sacrements par lesquels nos âmes sont guéries et fortifiées ; saint Ambroise y voit aussi l’action de la Parole divine :

« Et il pansa ses blessures, en y versant de l’huile et du vin. Ce médecin [le Christ] a bien des remèdes, au moyen desquels il a coutume de guérir. Sa parole est un remède : tel de ses discours ligature les plaies, un autre les fomente d’huile, un autre y verse le vin ; il ligature les plaies par tel précepte plus austère, il réchauffe en remettant le péché, il pique comme avec le vin en annonçant le Jugement. » Saint Ambroise, Traité sur l’Évangile de Luc, Sources Chrétiennes 52, Cerf 1958, p. 36.

  • Il « le chargea sur sa propre monture », où l’on peut voir une allusion à l’Incarnation : le Verbe a assumé l’humanité pour s’unir à nous et nous ramener vers le Père ;
  • Il « le conduisit à l’auberge » et le confia à l’aubergiste : le Christ institue l’Église, un « hôpital de guerre » comme aime à le répéter le pape François, pour prendre soin de l’humanité blessée ;
  • Il promet de « revenir pour rendre ce qui a été dépensé » : en s’adressant à l’aubergiste, le Samaritain ne représente-t-il pas merveilleusement le Seigneur qui confie aux ministres de l’Église la charge de prendre soin de l’humanité, en attendant son retour à la fin des temps où chacun sera rémunéré selon son œuvre ? Il l’affirme clairement par ces paroles :

« Quel est donc le serviteur fidèle et avisé que le maître a établi sur les gens de sa maison pour leur donner la nourriture en temps voulu ? Heureux ce serviteur que son maître en arrivant trouvera occupé de la sorte ! En vérité je vous le dis, il l’établira sur tous ses biens. » (Mt 24,45-47).

Nous pouvons dès lors appliquer la parabole à notre vie personnelle : nous sommes tous cet homme blessé, laissé pour demi-mort sur les chemins de l’histoire ; le Christ est venu nous sauver et l’Église est notre lieu de convalescence. Il nous dit : « Va, et toi aussi, fais de même ! » La mise en œuvre du double commandement de l’amour n’est plus un « impératif catégorique », un devoir moral qui s’impose à nous, mais une réponse d’amour dans la gratitude envers celui qui nous a sauvés. Reprenons le chemin inverse, de montée vers la Jérusalem céleste en tournant le dos au monde qu’est Jéricho ; et nous rencontrerons beaucoup d’autres malheureux gisant sur le bord du chemin, dont nous pourrons prendre soin par l’huile de la compassion et en utilisant la « monture » qu’est l’Eucharistie, car le Christ nous porte vers le Père dans les méandres de l’histoire… Finissons par cette prière de saint Ambroise :

« Quand reviendrez-vous, Seigneur, sinon au jour du jugement ? Car bien que vous soyez partout sans cesse, vous tenant au milieu de nous sans être vu de nous, il y aura cependant un moment où toute chair vous verra revenir. Vous rendrez donc ce que vous devez. Heureux ceux qui ont pour débiteur Dieu ! Puissionsnous, nous autres, être débiteurs solvables ! Puissionsnous être en état de payer ce que nous avons reçu, sans que la fonction du sacerdoce ou du ministère, nous exalte ! Comment rendrez-vous, Seigneur Jésus ? Vous avez bien promis qu’au ciel les bons auront une abondante récompense ; pourtant vous rendrez encore, quand vous direz : C’est bien, bon serviteur ; puisque vous avez été fidèle aux petites choses, je vous confierai beaucoup ; entrez dans la joie de votre Seigneur (Mat 15, 21). Puis donc que nul n’est plus notre prochain que celui qui a guéri nos blessures, aimonsle comme Seigneur, aimonsle aussi comme proche : car rien n’est si proche que la tête pour les membres. Aimons aussi celui qui imite le Christ ; aimons celui qui compatit à l’indigence d’autrui par l’unité du corps. Ce n’est pas la parenté qui rend proche, mais la miséricorde ; car la miséricorde est conforme à la nature : il n’est rien de si conforme à la nature que d’aider celui qui participe à notre nature. » Ibid. p. 40.

Le bon Samaritain

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  • Carl Heinrich Bloch Sermon on the mount